‹ Memoires. ProfChapitre 50 sur 90 · ONZIEME REFLEXION · texte numérisé non relu

ONZIEME REFLEXION

C'est presque sans réfléchir sur elles que nous accumulons nos années. La douce prévention ou la fausseté de ceux qui cherchent à nous plaire , la délicatesse de nos amis , l'aveuglement de notre vanité, nous empêchent d'apercevoir chaque jour le ravage que chaque jour amène; d'illusion en illusion nous arrivons au terme de la vie , ne laissant souvent après nous qu'un triste souvenir de nos égaremens et de nos ridicules prétentions. Il doit être une façon d'exister convenable à chaque âge : la nature prévoyante et bonne a dû songer à nous procurer les plaisirs et les dédommagemens de tous les temps , et la raison doit nous défendre d'en prétendre d'autres. Voyons quelles peuvent être les consolations du mien.

En réfléchissant bien à tout ce que les passions ont de dangereux et de pénible, je crois devoir me féliciter de n'avoir plus dans mon sang l'effervescence qui les fait naître et les nourrit. Heureusement pour moi, je n'ai jamais connu que celles de l'amour : les titres et les biens ne m'ont jamais séduite; l'envie.

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la haine, la vengeance n'ont occupé mes pensées que relativement à mes études théâtrales, et plus je les ai connues , plus je les ai détestées. Un sentiment tendre est donc le seul que j'aie à regretter; mais en renonçant à l'amour, je ne suis point forcée de renoncer à mon cœur ; l'amitié , l'humanité , peuvent encore le remplir. En étendant, sur plusieurs êtres, la tendresse dont il est susceptible , le malheur de trouver un ingrat sera compensé par la consolation de compter sur beaucoup d'autres individus. La perte d'un objet unique ne nous laisse que le choix d'un désespoir qui nous consume, ou d'une vengeance qui nous avilit. A cet égard , je suis donc mieux. Le plaisir des sens n'est, pour les âmes vraiment tendres , que le dernier besoin , et le plus faible accessoire du bonheur. Le sacrifice m'en paraît facile, si la raison ou la nécessité font renoncer à l'amour. Au fait, que nous laisse-t-il à regretter? Du délire, des risques, de grossières jouissances : toutes leurs suites sont également dangereuses pour nous; elles attachent les femmes, et détachent les hommes; elles nous dégradent , et les honorent ; elles nous rendent craintives et soumises , et ne font d'eux

ï6o SECONDE PARTIE. RÉFLEXIONS MORALES

que des fats ou des tyrans. Assurément il n'y a rien , dans ce ridicule marché , qui puisse exciter un regret.

Mais, retirée du théâtre et sans amour, que puis-je substituer aux occupations que l'un et l'autre me donnaient ? Mon âme active a besoin d aliment ; mon goût et ma santé ne me permettent pas d'aller et de venir sans cesse, et les conversations frivoles qu'on va chercher dans le monde ne valent guère la peine de se déranger. Je ne suis point assez riche pour avoir une maison ouverte : je suis trop difficile pour m'accommoder de tout indistinctement : et sans titres, sans galanteries, sans intrigue, sans richesses, je dois m'attendre à n'être pas fort recherchée. Tous les jours , le changement d'état, l'éloignement , l'âge, la mort, m'enlèvent des amis, et je dois trouver tout simple qu'on oublie mon existence , puisqu'elle n'est plus utile à rien. A peu de choses près , il ne me reste plus que moi — Comme la Médée de Corneille , j'oserais dire : C'est assez.

J'ai fait les plus grandes recherches pour parvenir à coimaitre les hommes de tous les temps et de tous les pays : cherchons à me connaîtref

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moi-même. Cette e'tude est assez importante pour m'iiitéresser et remplir tous mes morne ns.

Je jouirai, d'une façon douce, de tout ce que je pourrai me trouver de méritant. Je ferai l'impossible pour réparer ce que j'aurai fait de répréhensible. Détruire mes défauts, former mon âme à la vertu, la rendre supérieure à tous les événemens , me mettre à portée d'apprécier la folie de toutes les prétentions qu'on voit dans le monde, mériter enfin que je me pardonne et m'estime moi-même : voilà, je crois, les moyens les plus sûrs de me faire supporter, et , peut-être , chérir ma solitude. Le repos du corps et la paix de l'àme , des livres, des réflexions, l'attention suivie de rendre heureux tout ce qui m'entoure , me feront achever ma vie sans impatience sur sa durée , et, j'ose l'espérer, sans faiblesse sur sa perte. A mon âge et dans ma position, voilà sûrement ce que je peux désirer de mieux. Je m'y tiendrai.

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