DE MADEMOISELLE CLAIRON
plus continuelles, perdant la vue à chaque instant^ abandonnée à la plus triste solitude, manquant souvent du nécessaire au soutien de sa vie , et maintenant dans sa soixante-dixseptième année (i)? Il est possible, toutefois, que cette faible esquisse soit utile; elle peut inspirer de l'émulation, donner du goût pour les recherches, à toutes celles qui désireront de me faire oublier.
Il m'est revenu que quelques personnes me blâmaient d'avoir parlé de mademoiselle Dumesnil de son vivant. Je supplie qu'on se rappelle qu'elle est âgée de plus de quatre-vingts ans, que mon expresse volonté était que mes réflexions, faites pour moi seule, ne fussent connues que dix ans après ma mort. On sait la loi qu'on m'a imposée de les faire imprimer moi-même. J'étais alors dans un état de langueur qui ne me permit ni de relire mon manuscrit, ni d'en suivre l'impression. J'ignore si mademoiselle Dumesnil se ressouvient d'une conversation tenue entre elle et moi, dans sa loge, dix ou douze ans avant ma retraite du théâtre; je proteste qu'elle est de toute vérité ; je l'atteste même comme une preuve
(i) Ceci est écrit dans le mois de germinal an vn de ia république ( mars et avril 1798 ).
228 EXTRAIT d'uNE LETTRE, elc.
des grands talens que je lui reconnaissais alors, et du désir que j'avais qu'elle les augmentât encore.
Plus je relis cet article, moins il me parait possible de le supprimer ou de le changer. Voltaire a commente' Corneille , pour guider les jeunes poètes dans la route qui conduit à l'immortalité, et les sauver des pièges que tendent à chaque pas l'ignorance et la présomption. Moi, j'ai le désir d'aider déjeunes acteurs à reconnaître les sentiers qui mènent à la célébrité; je n'ai pu choisir un modèle plus imposant que les talens et les erreurs de mademoiselle Dumesnil : j'ai pour elle la considération que je dois à son âge, à cinquante ans de travaux, autant agréables au public qu'utiles et chers à ses camarades ; je gémis de lui voir partager l'affreuse misère de tous les pensionnairesde l'ancienne Comédie Française. Mais puisqu'on me permet de donner des avis sur la tragédie , je crois qu'on doit aussi me permettre de les fortifier de toutes les vérités qui me sont connues.
REFLEXIONS