FORCE
Une bonne constitution est un point capital. Il n'est point de profession plus fatigante. Des nerfs, des poumons, un estomac délicat, ne peuvent suffire long-temps à la tragédie.
J'ai trouvé sur mon chemin beaucoup de jeunes auteurs et de belles dames qui pensaient que rien n'était plus facile que de jouer Mahomet , Mérope , etc. ; que l'auteur avait tout fait,- qu'apprendre les vers et s'abandonner à la nature était tout pour le comédien. La Jiatuie! que de gens prononcent ce mot sans en connaître l'étendue! Chaque sexe, chaque âge, chaque état n'en a-t-il pas une à part .'* I^a différence des temps, des pays, des mœurs, des usages n'a-t-elle pas la plus giaudc influence ?
Quelle étude ne faut-il pas faire d'aboi^d pour cesser d'être soi ? pour s'identifier avec chaque personnage? pour parvenir à peindre l'amour , la haine, l'ambition , tous les sentimens dont l'homme est susceptible; et toutes les nuances, toutes les gradations par lesquelles ces divers sentimens arrivent à la plus grande expression ?
Tous les arts , tous les métiers ont des principes connus; il n'en existe point pour le comédien tragique. C'est dans l'histoire de tous les peuples du monde qu il doit puiser ses lumières ; la lire ne serait rien : il doit l'approfondir, se la rendre familière jusque dans les plus petits détails, adapter a chaque rôle tout ce que sa nation peut avoir d'originalité; il doit réfléchir sans relâche , répéter cent et cent fois la même chose , pour surmonter les diflicultés qu'il rencontre à chaque pas. Ce n'est point assez d'étudier son rôle, il faut qu'il étudie l'ouvrage entier afin d'en masquer le faible , d'en faire sentir les beautés , et de subordonner son personnage à l'ensemble de la pièce ; il doit étudier le goût du public , scruter le cœur de tous ceux qui l'approchent , démêler les rapports, les pourquoi de tout ce qu'il
voit, de tout ce qu'il entend : tel est le travail secret du comédien.
Je suis loinde croiréqu'onne puisse pas aller beaucoup plus loin que moi. Plus desprit , plus de santé , peuvent faire trouver des moyens qui m'ont échappé ; mais je n'ai dû le peu que je pouvais valoir qu'au plan d'étude que je viens de tracer. J'étais née forte, courageuse; le travail était un plaisir pour moi : cependant ce n'est qu'en bravant les douleurs et la mort que j'ai pu compléter les vingt années imposées au comédien. Dans tout ce que je viens de dire, le plus terrible n'est point encore prononcé ; c'est l'indispensable nécessité d'être continuellement pénétré des événemens les plus tristes et les plus tragiques ; l'acteur qui ne se les rend pas personnels , n'est qu'un écolier qui répète sa leçon ; mais celui qui se les approprie , et dont les larmes constatent les recherches profondes, déchirantes de ses études, et l'oubli de sa propre existence , est certainement un être misérable , et j'ose avancer qu'il faut une force plus qu'humaine pour bien jouer la tragédie plus de dix ans.
A ces travaux il faut ajouter l'étude de différens talens, de diverses connaissances dont
je parlerai dans la suite ; il faut ajouter la fatigue des voyages de la cour ; celle des répétitions, des lectures générales, des assemblées , des veilles nécessitées par les changemens qui surviennent dans les répertoires, des soins de ses vêteniens , de ses affaires domestiques , et la fatigue enfin des représentations. D'après cet exposé , je ne crois pas qu'on disconvienne de la nécessité d'avoir une constitution saine et forte. En me rappelant mon plan d'études, j'espère qu'on me pardonnera de me rappeler aussi que j'ai souvent ri des sottises qu'on disait, en me reprochant d'avoir de l'art. Eh! que voulait-on que j'eusse? Etais-je , en effet, Roxane , Aménaide ou Viriate? Devais -je prêter à ces rôles mes propres sentimens et ma façon d'être habituelle .'' Non, sans doute. Que pouvais -je substituer à mes idées, mes sentimens, mon être enfin? L'art, parce qu'il n'y a que cela ; et si jamais il m'est arrivé d avoir l'air vraiment naturel , c'est que mes recherches, jointes à quelques dons heureux que m'avait faits la nature, m'avaient conduite au comble de l'art.
EXEMPLE DE LA NÉCESSITÉ DE RAPPORTER TOUT A l'art.
La même actrice est ordinairement chargée des rôles d'Ariane et de Didon. Ces deux personnages ont à manifester le même amour , la même crainte et le même désespoir. Si l'on s'en rapportait à cette nature qu'on exalte si fort aujourd'hui, on pourrait croire que ce qui suffit à l'un de ces rôles suffit à l'autre: les différences en sont extrêmes. Didon est veuve et reine absolue ; son expérience et l'habitude de commander permettent de l'assurance dans ses yeux , de l'imposant dans sa voix, de l'emportement dans ses reproches. Ariane, fîUe fugitive , suppliante , doit baisser ses regards en disant: Je vous aime j ses reproches doivent être faits d'une voix douce et craintive; il faut que la pudeur ait l'air d'arrêter sans cesse les éclats de son désespoir , et qu'elle n'en permette le comble que sur la perfidie de sa sœur. D'après ces différens caractères , il faut arranger sa physionomie, l'habitude entière du corps , les gestes fiers ou moelleux , la démarche imposante ou modeste que ces diffé-
rens caractères demandent. En bonne foi, parviendrait-on à tout cela sans art?
Il est plus difficile de trouver de bons acteurs que de bonnes actrices. Les personnes qui se destinent au théâtre sont nées pour la plupart de parens obscurs et malaises. L'impossibilité de faire de bonnes études , d'avoir des maîtres et des livres , la société dans laquelle la médiocrité force à vivre , étouffent le talent qu'une autre position aurait pu développer et faire naître dans les hommes.
Les femmes ont plus d'avantages. A peu de chose près , l'éducation est la même pour tout le sexe qui n'est pas décidément peuple; un peu d'esprit , de figure et d'honnêteté leur acquiert presque toujours la protection des femmes, et les hommages des hommes; l'indulgence et la galanterie les encouragent; les arts , les taleîis , s'offrent en foule à l'émulation des jeunes filles ; elles sont plus facilement admises dans les sociétés des gens de lettres, et de ce qu'on nomme bonne compagjiie ; elles voient , elles entendent , elles peuvent comparer : leurs idées se débrouillent, leur raison se forme, leurs connaissances s'accumulent, et quand l'esprit et la beauté les
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secondent , leur adresse , leur sensibilité , la finesse et la vivacité de leurs aperçus , quelques exemples , et ce sentiment inné chez elles qu'il n'est rien à quoi elles ne puissent prétendre , leur donnent le pouvoir de paraître tout ce qu'elles veulent.
Voyez ce que sont primitivement les femmes qu'on destine au sérail du grand - seigneur , et ce qu'elles deviennent lorsque la préférence les tire de la foule des esclaves. Racine les a toutes peintes dans le rôle de Roxane , et toute femme qui s'ingénie pour être quelque chose , doit se reconnaître dans ce rôle.
Depuis que le théâtre existe , on ne peut compter que trois acteurs dans le grand genre: Baron, Dufrêne et Lekain.
Baron (i) eut l'avantage d'être élevé par
(i) Michel Baron , fils d'un autre Michel Boyron , dit Baron, qui avait été un bon comédien , mais qui fut de beaucoup surpassé par son fils.
Celui-ci monta sur le théâtre dès son enfance, reçut , étant fort jeune, des leçons de Molière, et porta, dit-on, au plus haut degré de perfection l'art de représenter des personnages tragiques et comiques. Il marcha sur les traces de Josias sieur de Soûlas, dit Floridor , qui s'était défendu de l'emphase, de la déclamation fausse
Molière. Il avait de l'esprit , une figure imposante , et passait sa vie avec ce que la France avait de plus illustre.
et chantante desMondory, des Devilliers , des Montfleury , des Beaiichàteau , que Molière a ridiculisés dans r/mpromjitu de F'ersailles , etc. Baron fut , comme Flnridor, simple et naturel avec noblesse. Il ne voulait pas qu'on dît déclamer, mais réciter la tragédie. 11 tenait dans le comique les premiers rôles, les petits maîtres, et quelques amoureux , comme Horace de V Ecole des femmes ; Pamphile de V Andrienne, et Amphitryon, dans la pièce de ce nom. Dans sa vieillesse, en même temps qu'il jouait Venceslas, D. Diègue dans le Cid^ il faisait aussi Arnolphe de ï École des femmes ; Simon dans l'Andrienne , etc. ; il y avait une si grande vérité dans son jeu , dit Collé qui l'avait vu, et tant de naturel , qu'il vous faisait oublier le comédien. Il possédait tous les avantages extérieurs, une belle taille , une belle figure , un son de voix admirable. On le surnomma le Rosciiis français. Il quitta le théâtre en 1691 , n'ayant guère que trente-huit ans. Après une retraite qui dura vingt-neuf années , il reparut sur la scène le 10 avril 1720, à l'âge de soixantesept ans environ , et il y resta jusqu'en 1729, époque de sa mort. Il a été auteur, et a laissé un recueil de comédies dont plusieurs sont estimées. A ses rares lalens , il joignait une vanité si excessive, qu'on était souvent tenté de se moquer de lui hors du théâtre , autant qu'on l'avait applaudi sur la scène.
Comme les autres acteurs , il cadençait et déclamait les vers dans ses jeunes années ; mais à force de s'exalter lui-même , de s'égaler, autant qu'il le pouvait, aux premiers personnages de l'état qui l'admettaient près d'eux , la simple et véritable grandeur lui devint familière : il la porta dans tous ses rôles, et c'est à lui qu'on doit les premières leçons de cette vérité , qu'il est toujours si difficile d'atteindre.
Dufrène (i) , plus éblouissant que profond,
(i)QuinauIt père jouait l'emploi dit des Manteaux ; il eut cinq enfans, deux fils et trois filles, qui tous prirent le parti du théâtre , et tous se distinguèrent dans cette profession , particulièrement Quinault- Dufrêne, dont il est ici question, et mademoiselle Quinault la cadette. Dufréne débuta en 1712, joua les premiers rôles tragiques et comiques; se retira en iy4' » n'étant pas encore très-âgé, et mourut à Paris en 1767.
Mademoiselle Clairon l'avait vu jouer , quoiqu'elle n'eût que dix-huit ans , lorsqu'il se retira^ aucun mo'tif de rivalité n'a pu influer sur le jugement qu'elle porte de cet acteur ; on peut donc l'admettre avec assez de confiance. Il paraît que Dufresne fut un bel et brillant acteur plutôt qu'un comédien profond et pathétique; il n'approcha point de Baron pour le ta-
noble, mais jamais terrible; plein de clialeiir, mais sans ordre, sans principes, sans aucun de ces grands traits qui caractérisent le génie , n'a pu devoir ses succès qu'aux suprêmes beautés de toute sa personne et de son organe; et l'on ne peut disconvenir que le public de ce temps-là n'exigeait pas ce qu'il exige aujourd'hui.
Lekain (i), simple artisan, n'ayant qu'une
lent; mais il eut autant d'orgueil que lui, si même il n'en eut davanlage. Il joua le Glorieux d'original , et l'on assure que jamais rôle ne convint mieux à l'acteur qui en fut chargé.
(i) Le mot de simjde artisan veut une explication. Le père de Lekain était orfèvre : son fils embrassa d'abord cette profession , et s'ajîpliqua surtout à la confection des instrumens de chirurgie en argent. Il avait appris le dessin, et reçu une bonne éducation ; il pouvait s'attendre à une existence honorable dans son état , lorsque la passion de jouer la tragédie s'empara de lui. Ce fut Voltaire qui, après avoir essayé inutilement de le détourner de la carrière du théâtre, lui trouvant un véritable germe de talent, le soutint, l'encouragea, lui donna des leçons , l'aida de ses conseils et de sa bourse; Lekain fut toute sa vie reconnaissant des bontés du grand homme qui avait été son protecteur. Il débuta sept ans après mademoiselle Clairon , en i75o,
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figure déplaisante et sale , une taille mal prise y un organe sourd, un tempérament faible, s élance de l'atelier au théâtre ; et sans autre guide que le génie, sans autre secours que l'art, se montre le plus grand acteur, le plus beau, le plus imposant, le plus intéressant des hommes. Je ne compte ni ses premiers essais , ni ses derniers efforts : dans les uns , il doutait, tentait, se trompait souvent, et cela devait être ; dans les autres , ses forces ne secondaient
par le rôle de Titus dans la tragédie de Britlus. Il termina sa carrière parle rôle de Vendôme dans Adélaïde du Guesclin , qu'il joua le 24 janvier «778; il tomba malade le lendemain, et mourut le 8 février suivant , à l'âge de quarante-neuf ans.
Mademoiselle Clairon , sa rivale de talent et de gloire , le juge ici sévèrement, sans être jjourlant toutà-fait injuste à son égard.
Lelain était d'une taille médiocre , forte et trapue ; ruais il grandissait à la scène; il n'était pas beau , et il le paraissait lorsqu'il jouait ses rôles; une âme énergique , brûlante, animait les traits de son visage; sa pantomime élait pleine de noblesse et de grâce j sa voix était naturellement dure et rauque ; mais il avait su la travailler, l'assouplir, la moduler, et il était parvenu à lui donner tantôt les inflexions les plus tendres, tantôt les éclats les plus terribles ; il était toujours
plus ses intentions ; faute de moyens , il était souvent lent et déclamateur ; mais son bon temps est ce qu'on a jamais vu de plus approchant de la perfection.
Sans prévention pour ou contre , je dois pourtant avouer qu'il ne jouait pas également bien tous les auteurs.
Il ne savait pas débiter Corneille ; les rôles de Racine étaient trop simples pour lui. Il ne jouait bien de l'un et de l'autre que quelques
imposant, toujours héroïque; jamais trivial, jamais familier , et cependant toujours vrai ; mais c'était un vrai idt'al , un vrai surnaturel ; on croyait voir un fils des dieux dans Achille , un noble chevalier français dans Tancrède , un faux prophète dans Mahomet ,
un sultan et un amant dans Orosmane Avec tout
cela , était-il un acteur parfait? non sans doute ; mais il avait tant de grandes qualités, que j'ai oublié ses défauts , moi qui l'ai vu jouer dans ma jeunesse.
Ajoutez que Lekain fut un très-honnête homme , un homme d'un sens droit, plein de seutimens nobles et élevés, sans orgueil et sans vanité ridicule. Il a laissé des Mémoires écrits qui , en le faisant bien connaître, donnent la meilleure idée de sa personne , et prouvent qu'il dut, dans sa vie privée , se concilier autant d'estime et d'amitié qu'il méritait au théâtre d'admiration et d'applaudissemens.
scènes qui permettaient à son âme les grands élans dont elle avait toujours besoin.
Sa perfection n'était complète que dans les seules tragédies de Voltaire. Ainsi que l'auteur , il se montrait continuellement noble , vrai, sensible, profond, terrible ou sublime. Les talens de Lekain étaient alors si grands , qu'on ne s'apercevait plus des disgrâces de son physique.
Il avait fait d'excellentes études; il savait plusieurs langues, lisait beaucoup et jugeait bien : mais sans art, il n'eût jamais rien été.
Revenons à nos principes, dont je me suis peut-être trop écartée. Tous les hommes n'ont pas un génie créateur. Tâchons de frayer des roules à ceux qui ne savent pas s'en faire, et reprenons notre examen.
Ce n'est qu'en variant les spectacles qu'on peut espérer de faire de bonnes recettes ; il faut donc avoir beaucoup d'ouvrages prêts, et par conséquent pouvoir compter sur la mémoire des comédiens.
On n'en devrait recevoir aucun qu'il ne prouvât savoir la moitié de l'emploi pour le-
quel il se présente, ou du moins sans avoir exigé des preuves d'une mémoire prompte et sûre.
L'acteur qui n'a qu'une mémoire ingrate et lente , et qui ne sait rien encore , suffit à peine à l'étude des vers ; il ne lui reste plus de temps pour réfléchir; toute recherche lui devient impossible : restreint alors aux seules idées du moment, sans principes , sans moyens de comparaison , hors d'état d'agrandir sa sphère , il met tout à la même teinte, et reste forcément au-dessous de tout ce qu'il représente.
On peut, sans culture, avoir un esprit naturel, et rencontrer quelquefois des vérités simples et touchantes. On a beaucoup de rôles au théâtre auxquels cet esprit suffit.
Britannicus, Iphigénie, Hippoljte , Palmjre: pourvu toutefois qu'on joigne à cet esprit naturel de la jeunesse, un son de voix touchant , des pleurs faciles et de la grâce ou de la beauté; mais ce genre de rôles n'est jamais que le partage de la faiblesse et de la médiocrité. Ceuxd'Agrippine, d'Achille, de Phèdre, de Mahomet, exigent un autre esprit.
Les personnes chargées de ces rôles ont autant de recherches à faire pour les bien
jouer, que les auteurs en oui fait pour les bien peindre.
Sans une mémoire dévorante , sûre , inaltérable , il serait impossible que le comédien put unir des études si profondes à ses travaux journaliers; le génie seul serait insulïisant, et je doute qu'on puisse avoir du génie et même beaucoup d'esprit sans une grande mémoire.
Sans génie, sans esprit même , on peut apprendre avec facilité; si l'on joint à cela du bon sens, de la docilité, un organe flexible, un extérieur noble ou décent, on peut se placer dans les confîdens; de grands acteurs seraient déplacés dans cet emploi, parce qu'ils y porteraient trop de prétention.
Pour soutenir l'illusion théâtrale, il faut que chaque personnage apporte autant de soin à rester dans ses limites qu'on en apporte dans le monde aies franchir. D'après ces trois points, on peut, en s'examinant soi-même , se dire ce qu'on est en droit d'entreprendre.