‹ Memoires. ProfChapitre 63 sur 90 · EXTERIEUR · texte numérisé non relu

EXTERIEUR

Les mœurs anglaises permettent au théâtre les plus rebutantes vérités; on y représente Ivichard m avec toutes les défectuosités qu'il

tenait de la nature. Comme il est plus facile de se gâter que de s'embellir; qu'il faut moins d'elïbrts pour avoir l'air commun que pour avoir l'air imposant; que qui se permet tout, a bien plus de ressources que celui qu'on oblige à n'avoir qu'un genre , j ose croire l'art du comédien moins difficile à Londres qu'à Paris. Le parterre français n'admet dans la tragédie que des figures élégantes et nobles; il rirait en voyant une bosse et des jambes torses au personnage qui doit exciter sa terreur ou sa pitié. Tout le monde sait que le plus grand monarque peut être aussi mal fait , aussi laid, avoir l'air aussi commun que le dernier paysan de son royaume ; que les besoins corporels , les maux physiques, les habitudes familières semblent le rendre égal à tous les autres hommes; mais, quel qu'il soit, le respect que son rang imprime , le sentiment de crainte ou d'amour qu'il inspire , le faste dont il est entouré rend toujours son aspect imposant.

La tragédie n'offre que les plus grands tableaux de la politique, des forfaits , des vertus et des malheurs des maîtres du monde ; tous les personnages en sont nobles , toutes les actions entraînantes; les accessoires somptueux ;

SUR LA DÉCLAMATION THÉÂTRALE. 2l\Ç)

mais ce n'est qu'un spectacle : on le sait; et sans le concours de toutes les illusions possibles, le public ne voit, n'entend que l'acteur, et perd la douceur d'être trompe'.

On annonce Achille, Horace; un he'ros quelconque qui vient de gagner une bataille en combattant presque seul contre des ennemis formidables , ou bien un prince si charmant que la plus grande princesse lui sacrifie sans regret et son trône et sa vie.... et l'on voit arriver un petit homme fluet, sans force, sans organe (i). Que devient alors l'illusion?

(i) Monvel. Mademoiselle Clairon l'avait désigné ici par la lettre initiale de son nom. Au lieu de citer cet acteur comme un exeniple'condamnable , elle aurait pu l'indiquer comme une heureuse exception. Monvel avait tant d'intelligence et tant d'àme qu'il faisait oublier ce (|ui lui manquait du côté des avantages extérieurs. 11 avait fini par être en possession des suffrages du public qui l'applaudissait constamment dans tous ses rôles, parti' ulièrement dans celui d'Auguste de Cinna. Il avaii débuté en 1770, dans les ye//nes premiers; il joua plusieurs premiers rôles, et prit enfin l'emploi ôespères. Monvel obtint aussi des succès comme auteur; il a composé des pièces de théâtre, et de très-jolies fables qu'il récitait fort bien, et qu'il faisait encore valoir par la finesse et le charme de sou débit spirituel. Il quitta le théâtre en iSof).

Je ne puis encore le concevoir; mais j'ai vu cet acteur, que je viens de peindre, avoir Tandace de tout entreprendre , et recevoir des

applaudissemens effrénés

O vous, qui vous destinez à cette épineuse carrière ! gardez- vous de vous rassurer sur cet exemple : l'erreur du public n'a que des momens; il est, en général, éclairé, sévère, en état de juger, de former même de grands talens. Un parterre assis peut ramener l'ordre, la décence et les lumières. Quelque vil , quelque impudent que soit l'homme qui se vend pour cabaler , on doit espérer de le voir disparaître, en lui ravissant les moyens de se perdre dans la foule (i). Plus de commodité, plus de calme , ramèneront les gens de goût.

(i) Mademoiselle Clairon serait bien étonnée peutêtre , si elle voyait aujourd'hui combien elle s'est trompée dans sa prédiction. Les applaudisseurs à gages ne pouvant plus, dans un parterre assis , se cacher et se perdre dans la foule , ont pris le parti de se montrer à découvert. C'est un état, une profession ; ils vont offrir leurs services aux acteurs , aux auteurs ; ils entreprennent les succès à forfait, au rabais; ils vont sur les brisées les uns des autres , car ils sont plusieurs entrepreneurs en chef, dont chacun a ses commis , ses

Les acteurs , réduits à leur seule valeur , s'occuperont plus sérieusement de leur devoir ; ils sentiront la nécessité de mériter des applaudissemens qui ne pourront plus s'acheter, et qui sont la seule consolation de leur état.

Ayez donc tout ce qu'il faut pour plaire ; ne vous présentez jamais au théâtre sans avoir reçu de la nature tous les dons que cet état demande , ou du moins sans avoir les moyens et la volonté de trouver, à force d'art et d'étude, l'équivalent de ce que la nature vous aura refusé.

Voici ce que je désirerais pour les personnages de la tragédie.

subordonnes, ses travailleurs; ils se disent attachés k tel ou tel fhéàfre ; ils assurent qu'ils ont la confiance de messieurs ou de mesdames tels et telles qui se louent delà manière dont ils les ont sentis. Y.n^n , un auteur qui fait représenter une pièce a bien de la peine à se défendi-e de ces honteux traités; la plupart s'y soumettent comme à une nécessité dégoûtante j quant aux acteurs, il n'en est guère qui n'ait, parmi les applaudisseurs , ses affidés , ses gagistes , qu'il paye en billets de spectacle , et en argent ; il y a des prix faits pour être applaudi aux entrées, aux sorties, et même pour être redemandé après le spectacle : c'est un tarif que , dans les coulisses , tout le inonde sait par cœur.

TYRA^'S.

Dans l'emploi des tyrans, je voudrais un homme de très-grande taille , maigre , ayant Toeil creux, le regard errant, les sourcils épais, la physionomie sombre, ne parlant, ne gesticulant jamais qu'avec l'air de la méfiance, et n'offrant , dans tout son ensemble , qu'un homme continuellement dévoré de projets et de remords.

Il me semble que le comédien qui posséderait, ou parviendrait à se donner cette façon d'être, n'aurait plus après qu'à dire les vers ; les trois quarts de ses études seraient faits.

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