PORTRAIT DE M"= DUMESNIL
Mademoiselle Dumesnil (i) n'était ni belle ni jolie; sa physionomie, sa taille, son ensemble , quoique sans aucune défectuosité de la nature, n'offraient aux yeux qu'une bourgeoise sans grâces, sans élégance, et souvent
(i) Mademoiselle Dumesnil était entrée au théâtre six ans avant mademoiselle Clairon, en lySy; elle était plus âgée qu'elle de dix à '^ouze ans , et elle lui a peu survécu j elle s'était retirée en 1776 : ainsi elle a joué pendant environ quarante ans sur le Théâtre Français ; et comme elle s'était d'abord exercée en province pendant plusieurs années , on peut dire que sa carrière théâtrale a duré près d'un demi-siècle. Elle est morte à l'âge de quatre-vingt-dix ou quatre-vingtonze ans. Elle a laissé la réputation de la plus grande tragédienne qui ait paru sur la scène française. Mademoiselle Clairon n'est regardée que comme la seconde.
Il est clair qu'il ne faut pas adopter en entier le jugement de celle-ci sur sa rivale , qui , en général , lui était préférée par le public. H y a pourtant du vrai dans ce qu'elle dit.
J'ai vu , étant encore jeune , mademoiselle Dumesnil dans les rôles de Jocaste et d'Agrippine. Elle était fort âgée; elle me parut extraordinaire , moius imposante
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au niveau de la dernière classe du peuple. Cependant sa tète était bien placée, son œil était expressif, imposant, et terrible même quand elle le voulait.
Sa voix, sans flexibilité, n'était jamais touchante; mais elle était forte, sonore, suffisante aux plus grands éclats de Temportement.
q^u'éjiergique , précipitant souvent son débit, prenant (quelquefois un ton familier* et presque trivial, mais admirable et entraînante dans les momens de force et de pathétique.
Mais oii je la trouvai parfaite , attendrissante , d'une vérité sublime , ce fut dans le petit rôle de la mère de Rhodope , dans la comédie d'Esope à la Cour. Quoique la doyenne de la Comédie, elle ne dédaignait jjas un rôle qui n'a qu'une seule scènedans cette pièce à tiroir. La mère de Rhodope vient se plaindre à Ésope de l'abandon et de la misère oli sa fille , devenue riche, la laisse plongée ; lorsque mademoiselle Dumesnil disait ce vers :
J'ai loué cet habit pour paraître un peu brave ;
et cet autre :
Pour m'avoir méconnue , en suis-je moins sa mère ?
c'était avec un accent auquel il était impossible de résister j il fallait fondre en larmes et sangloter comme elle.
Sa prononciation était pure, rien n'arrêtait la volubilité de son débit.
Ses gestes étaient souvent trop forts pour une femme ; ils n'avaient ni rondeur, ni moelleux ; mais ils étaient au moins peu fréquens.
Pleine de clialeur, de pathétique, rien ne fut jamais plus entraînant, plus touchant qu'elle dans le désor'dre et le désespoir d'une mère. Le sentiment de la nature la rendait presque toujours sublime. L'amour, la politique, le simple intérêt de grandeur ne trouvaient en elle qu'une intelligence médiocre ; mais jeune encore, jalouse, ambitieuse^ on devait tout espérer de son émulation et de ses études. Telle était mademoiselle Dumesnil lorsque je me présentai au théâtre.
L'étude à laquelle je me vouai dès les premiers momens , en m'éclairant sur tous mes défauts, m'apprit, après quelques aimées de réflexions, à connaître aussi ceux des autres; je m'aperçus que mademoiselle Dumesnil cherchait plus à séduire la multitude qu'à plaire aux connaisseurs. Des criailleries, des transitions singulières, un débit comique, des gestes bas , prenaient souvent la place de ces beautés
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terribles et touchantes , dont elle avait donné de si grandes leçons.
Les sots criaient bravo ! la nature ! bravo ! mais, adorant le talentjusquedansmes rivales, je ne pus ni'empêcher de gémir de ce changement , et j'osai lui en demander la cause.
« Vous vous étiez aplani de si belles routes, lui dis-je , que je ne puis concevoir comment vous vous en écartez; sûre du public et de vous-même, que veulent dire les folies que vous faites ? Le rire que vous excitez aujourd'hui vous paraît-il donc plus flatteur que Tadmiration qu'on vous témoignait autrefois? Est-ce à vous qu'il convient de confondre Sémiramîs avec la femme de Sganarelle ? Que veulent dire ces tons de force à la fin de chaque couplet ? à quoi faites-vous le sacrifice de vos lumières , de votre raison et de vos talens ? Quelque avantageux que votre égarement me puisse être, je vous avoue qu'il m'afflige; et ma démarche vous le prouve. »
(( Je t'ai bien écoutée, me dit-elle, et je te remercie : ce procédé me paraît honnête, et j'y vais répondre avec franchise.
« Tu cherches le vrai que lu ne trouveras pas , et que personne ne sentirait , si tu le
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trouvais, liC nombre des vrais connaisseurs d'une salle comble ( en supposant qu'il y en ait ) est cVun ou deux ; le reste juge sans examen , sur parole, sur la réputation : la volubilité, les éclats, la singularité, l'étonnent, rentraîtient , il applaudit avec fureur. Qu'un seul crie bravo ! sans examen la salle entière le répète.
(( ïes savantes recherches échappent à la multitude : elle reste froide ; et ton connaisseur , ordinairement sage , âgé , renferme son plaisir en lui-même, sans oser le manifester. En sortant du spectacle , on se répand dans Paris , on y porte son enthousiasme : D'oîi venez -vous? quelle pièce donnait - on .^ qui jouait? — Mesdemoiselles Dumesnil et Clairon; la première a été aux nues , la seconde nous a paru froide. — Nos réputations se forment làoessus , et si tu continues, je monte au ciel, et je te laisse dans la boue. »
« Je suis loin encore , lui répondis-je , du but que je me propose; mais je commence a l'entrevoir; la marche est longue, pénible; mais je ne fais pas un pas sans le secours de l'étude et de la raison. Qui cherche constamment la vérité, doit l'emporter tôt ou tard sur
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VOS eblouissans prestiges; le public n'est pas aussi sot que vous le faites ; vous oubliez combien son tact est juste et pur sur les ouvrages qu'on lui soumet; il saisit les pensées les plus fines, les sentimens les plus délicats. Le parterre qui doit être la partie la moins instruite^ la moins difficile de notre public , ne soufTre aucune faute contre l'histoire , les mœurs , la versification , la convenance même des personnages ; plus je l'êtudie, plus j'espère que mes études ne seront pas perdues. Vous voyez qu'il m'écoute toujours et souvent m'encourage , et si vous continuez vous-même à n'avoir plus d'autre guide que la folie, j'oseme flatter que la balance où vous venez de nous peser toutes deux, fera le contraire de ce que vous avez dit. n
Depuis ce moment j'ai redoublé mes recherches , et mademoiselle Dumesnil n'a plus connu de frein. Cette actrice, qui pouvait être une des meilleures qu'on eût vue ! . . . . La plume me tombe des mains.
Sans faire de grandes recherches, il est facile de se convaincre que cliacune des pro-
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vinces qui composent la France ont des différences sensibles entre elles. Quoiqu'elles aient le même intérêt national , et qu'elles appartiennent au même empire, les préjugés, les caractères semblent faire de chacune d'elles une nation particulière.
Qu'on observe tous les étrangers qu'on voit à Paris ^ il sera facile d'apercevoir , dans chacun d'eux, une tournure d'esprit, un caractère, un maintien national , qui les distinguent; de là l'on peut aisément conclure de quelle vailété devaient être toutes les républiques qui composaient le corps entier de la Grèce , et qui toutes étaient indépendantes et jalouses l'une de l'autre. Mais il n'en est que deux dont les différences puissent être sensibles dans la tragédie : ce sont Athènes et Sparte.
Ne voulant point transcrire des livres, je me contenterai d indiquer les oppositions qui caractérisaient le plus ces deux peuples, et qui me paraissent importantes pour les rôles de femmes.
Athènes était le centre des beaux-arts , du goût , de la magnificence , de l'esprit , de l'éloquence , de la philosophie et de l'urbanité. Les jeunes filles de familles distinguées ne
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sortaient jamais que ponr des fêtes ou des cére'monies religieuses. Un voile cachait leur visage : leurs parens les plus proches étaient les seuls hommes qui pouvaient les voir et leur parler. Celte éducation devait nécessairement produire des caractères purs et timides ; l'ha- Litude de la circonspection et de la décence doit se peindre dans les regards , le maintien; dans des sons doux , des expressions simples et naïves; dans une démarche mesurée, des gestes moelleux et peu fréquens.
A Sparte , les biens étaient inutiles ; les dépenses se faisaient en commun : les enfans appartenaient à l'étal; les repas étaient publics, sans distinction de rang, d'âge et de sexe; le luxe était un crime, et les mœurs étaient de la plus âpre austérité, (i)
On élevait les jeunes filles à des exercices violens : elles entraient dans la carrière des hommes, et combattaient comme des athlètes ; leurs vêtemens laissaient apercevoir leurs bras, leurs jambes et leurs cuisses nus.
(i) Je saisque cette éducation n'a commencé qu'avec les lois de Lycurgiie ; mais ce n'est qu'à cette époque qu'on peut fixer un caractère distinctîf à cette partie les Grecs. (^ Noie de mademoiselle Clairon.)
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On sent assez que cette éducation devait rendre les femmes fortes et courageuses , leur donner une Yoix mâle , un regard assuré , une démarche fîère , et des gestes décidés. La pudeur, cet intéressant et précieux apanage de notre sexe, était également recommandable dans les deux républiques , mais la façon de la manifester ne pouvait pas être la même ; je puis m'être trompée , mais c'est dans ces deux sources que j'ai puisé pour donner aux rôles de Monime et d'Hermione les grands caractères que ces rôles demandent dans les genres les plus opposés.