RÔLE DE MONIME
Le rôle de Monime doit offrir, depuis le premier vers jusqu'au dernier, l'ensemble de l'Atliénienne que j'ai dépeinte.
L'actrice qui , d'après les vers qu'elle dit au quatrième acte, croirait pouvoir se permettre le moindre emportement dans ses sons, sa plijsionomie, sa démarche, ses gestes, ferait la plus énorme faute.
Résister en face à l'homme choisi par sou père pour être son époux, oser lui dire :
Ma main , ni mon amour ,
Ne seront point le prix d'un si cruel de'tour ;
SUR LA DF.CLAMATION THÉÂTRALE. ^gj
braver la mort qu'elle s'attend à recevoir, c'en est assez pour qu'elle se croie elle-même Iiors des mesures que la modestie prescrit.
La première étude que je faisais d'un rôle était de chercher à lui donner le caractère qu'il exigeait, de chercher ensuite dans ce rôle le couplet où ce caractère, une fois reconnu, se ferait sentir avec plus de force. Mon grand plaisir était de me proposer a moi-même les plus grandes difficultés ; je les trouvai dans ces vers :
Non , seigneur, vainement vous voulez m'étonner ;
Je TOUS connais, je sais tout ce que je m'apprête,
Et je vois quels malheurs j'assemble sur ma tête.
Mais le dessein eslpris. . . Rien ne peut m'ébranler :
Jugez-en, puisqu'ainsi je vous ose parler,
Et m'emporte au-delà de cette modestie
Dont jusqu'à ce inoment je n'étais point sortie, etc.
La douceur de mes sons et l'ensemble le plus modeste faisaient le contraste le plus frappant avec la valeur que je mettais aux mots que j'ai soulignés, et la fermeté qui se peignait sur mon visage.
On peut douter des résolutions d'une femme qui s'emporte; mais je crois qu'on ne doit rien espérer de celle qui résiste, sans avoir même l'apparence de l'emportement.
Ce rôle est un des pins nobles et des plus touchansqui solenlau théâtre; mais je l'ai vivement éprouve, c'en est un des plus difficiles.
Sans cris, sans emportement , sans moyens d'arpenter le the'àtre, d'avoir des gestes décidés, une physionomie variée, imposante, il paraît impossible de sauver ce rôle de la monotonie qu'il offre au premier aspect ; ces secours aideraient l'actrice , mais ils seraient autant de contre-sens pour le personnage.
Ce n'est qu'après quinze ans d'étude sur les moyens de contenir ma voix, mes gestes, ma physionomie , que je me suis permis d'apprendre ce rôle , et j'avoue que pour parvenir à «xraduer de scène en scène et sa douleur et sa noble simplicité, il m'a fallu tout le travail dont j'étais capable et tout le désir que j'avais de bien faire. Je ne me flatte pourtant pas d'être parvenue à le rendre autant bien qu'il peut être, je l'ai trop peu joué pour avoir les moyens d'y corriger mes fautes. Puisse une autre actrice y faire mieux que moi ! mais j'invite toutes celles qui s'en chargeront à peser mûrement tout ce qu'elles se permettront d'y faire, et à s'assurer que Monime est absolument hors des roules ordinaires.