ECOLE
Depuis ma retraite du théâtre j'entends continuellement parler de la nécessité d'avoir des écoles dramatiques ; le public les croit convenables et possibles , et MM. les gentilshommes de la chambre se prêtent à des encouragemens et des frais incroyables pour en établir. Rien ne prouve mieux que les juges et les supérieurs du spectacle n'ont pas la moindre idée de ce qui constitue un grand comédien.
On apprend à danser, à chanter aussi parfaitement qu'il est possible, parce que ces deux talens ont des règles, des conventions, que l'être le plus idiot peut entendre et pratiquer ; mais je ne connais ni règles , ni conventions qui puissent donner tous les genres d'esprit, tous les genres de sensibilité qu'il faut indis-
pensablcnient pour produire un grand comédien ; je ne connais point de règle pour apprendre à penser, à sentir ; la nature seule peut donner ces moyens que l'étude, des avis et le temps développent. Les seules écoles possibles et raisonnables sont les troupes de province ; la nécessité de gagner les appointemens qu'on reçoit, la vanité de l'emporter sur ses camarades, la crainte du public, la mémoire qu'on se forme par des travaux sans relâche , l'aisance et le maintien qu'on acquiert en montant tous les jours sur le théâtre, la facilité de former son oreille à tous les tons, de débrouiller ses idées en entendant les pièces entières et l'effet qu'elles font sur le public, doivent plus former en six mois que deux ans de leçons données dans une chambre par quelque maître que ce puisse être. Je crois être passablement modeste en m'assimilant aux comédiens d'aujourd'hui ; ils ne me le pardonneront pas, peut-être; mais j'ai l'audace de ne les croire ni plus instruits, ni meilleurs, ni plus serviables que moi. Il n'est point de peines que je ne me sois données pour former mesdemoiselles Dubois et Raucourt : j'en appelle à tous ceux qui les ont vues. Mes char-
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mantes ccolières ont-elles e'té de grands sujets? Mais , persuadée que le temps et les réflexions peuvent procurer plus de talens que les écoles, je ne me permets point de prononcer sur les acteurs actuels; je le dois d'autant moins que les spectacles me sont inconnus depuis environ douze ans.
C'est a la nature seule qu'il faut demander les grands sujets dans touS' les genres ; parcourez; les fastes du monde, des sciences, des arts, des talens; et par le petit nombre de ceux qu'on dit avoir excellé, reconnaissez qu'il est impossible que le génie se commande et s'apprenne.
Lorsque l'on trouvera dans un jeune sujet , de l'esprit, un sens juste, de la sensibilité , de la force, un bel organe, de la mémoire, un physique convenable à ce qu'il voudra représenter, venez à son secours; donnez -lui les moyens d'avoir tous les maîtres dont il a besoin pour développer ses idées; ne le laissez point languir dans une misère qui flétrit son àme et retarde ses progrès; ne lui faites point une nécessité du vice pour obtenir l'état qu'il recherche; obligez-le d'écouter les avis que le public et de certains comédiens peuvent don-
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tier sur le plus ou le moins de chaleur, de noblesse, de grâce, etc. Qu'on Taide , enfin, à devancer le temps. Voilà, selon moi, les seuls moyens possibles. Croire que Préville peut former des Orosmane et des Sémiramis| que Mole peut créer des sujets dans tous les genres, est une erreur dont sûrement eux-mêmes rient sous cape : se donner de l'importance , se composer un sérail, amasser de l'argent et faire trembler tous leurs autres camarades , est tout ce que ces messieurs veulent et peuvent faire. Je crois que MM. les gentilshommes de la chambre peuven t s'occuper de soins plus dignes d'eux, et faire un emploi plus utile des bienfaits que le roi daigne accorder pour les spectacles.
On m'objectera sans doute que les provinces ne fournissent plus de bons sujets. Je conviens que l'opéra comique et la danse absorbent tout, et qu'ils font aujourd'hui la partie la plus essentielle de toutes les troupes de comédies. Les talens suffisant à ces deux genres sont presqu'à la portée de tout le monde et de toutes les éducations ; presqu'à tout âge on peut , avec eux, gagner sa vie; les vêtemens sont fournis par la direction , et les appointemens sont toujours considérables.
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Les études , pour la Comédie Française , demandent une éducation soignée, beaucoup de dons de la nature, un âge analogue à tout ce qu'il faut savoir , sentir et comparer ; les vétemens sont d'un prix immense, et tous à la charge du comédien ; les émolumens sont médiocres dans les commencemens; on ne parvient à la part entière qu'après un certain nombre d'années , ou que par des protections qui quelquefois se trouvent d'un genre qui ne convient pas à tout le monde.
Toiis ceux qui suivent la carrière du théâtre sont nés communément dans des familles nécessiteuses ; ce qui rapporte le plus et le plus tôt, ce qui se montre le plus facile, doit être ce qui leur convient le mieux.
Ce n'est qu'après vingt ans de travaux que la pension du roi, montant à cent pistoles , m'a été accordée ; et dès le premier moment de leur entrée à TOpéra, j'ai vu donner, à mesdemoiselles Allard et Guimard, des pensioiiS du roi de 1,200 livres. Après vingt-deux an^ de service j'ai 1,000 livres de retraite pour unique récompense; et mademoiselle Heinel, au bout de quatorze ans de service , s'est retirée avec 8,000 francs de pension. Ces de-
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moiselles avaient de grands talens , j'en conviens; mais j'ose croire que plusieurs de mes camarades, et moi-même, pouvions prétendre au moins à quelque égalité, et que cet exemple doit produire plus de danseurs que de comédiens.
Les tliéàtres des boulevards ont encore accéléré la dégradation des talens; la quantité de jeunes filles qui paraissent à ces spectacles , et qu'on produit même dès l'âge le plus tendre ^ ruinent leur constitution par des efforts audessus de leurs forces, et ( si j'en dois croire ce qu'on dit) par une inconduite qui les épuise et les vieillit dès l'âge de vingt ans. Les ouvrages obscènes et bas qu'on représente à ces théâtres, éloignent nécessairement de la tourimre noble et décente qu'exige le Théâtre Français. On représente partout des farces ; mais le public veut que ce soit avec des tons, avec un maintien différent : on vient d'en avoir une preuve sans réplique. Je ne connais point un acteur de ces spectacles forains , nommé Polange^ mais tout Paris convient également de la perfection de son talent aux P^ariétés amusantes ; on l'a fait débuter à la Comédie Italienne, on les ouvrages et les ta-
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lens peut-être, ne peuvent se comparer à ceux de la Comédie Française ; et dans ce cadre, ce Volange si fameux n'a pu soutenir la comparaison du moindre des comédiens. Non-seulement ces spectacles ne sont point une ressource, ils détruisent le goût, ils perdent les mœurs, ils dénaturent des sujets que l'étude de nos chefs-d'œuvre aurait pu rendre de bons comédiens. Le nombre de ceux qui se destinent à paraître en public est circonscrit comme tous les autres états de la vie , et la facilité de trouver place à tous ces théâtres ôte toute ressource à celui que la seule vanité nationale devrait se faire un devoir de soutenir.
Il ne m'appartient pas de fronder le goût du public pour ces spectacles, de blâmer les magistrats qui les ont érigés et les augmentent chaque jour, les grands seigneurs qui les ont soufferts au mépris de leur propre autorité et des droits des comédiens; mais il m'est permis d'assurer que tant qu'ils subsisteront, aucun effort , aucune école ne ramènera le superbe ensjmble de talens qu'on admirait autrefois aa spectacle delà nation. La Comédie Française n'a que quatre sujets dignes détre ci-
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tes (i); la Comédie Italienne n'en a que deux (a). L'Opëra , quoi qu'on en dise, n'a décidément que des danseurs. Comment ce dépérissement affreux ne fait -il pas songer aux moyens de tout réparer ? Et comment abandonne-t-on Molière, Corneille, Racine et Voltaire pour la famille des Pointus ! Le moyen le plus sur d'anéantir le mérite est de protéger la médiocrité.
Je ne me repens pas du jugement sévère que j'ai porté à l'article Extérieur. Si l'on doit applaudir aux tentatives du zèle, de l'émulation, on doit réprimer tout ce qu'une confiance présomptueuse fait entreprendre : il ne doit pas être permis au comédien de dénaturer les ouvrages qui lui sont confiés, de changer les idées généralement reçues , de tromper l'attente du spectateur.
Un Hercule , par exemple , un Achille , un Phlloctèle , un Oreste , doivent donner à chaque instant, par leur aspect, leur force, leur voix, l'idée d'un lion rugissant, prêta
(i) Préville, Mole, Brisard , Larive. {^Note de mademoiselle Clairon. )
(2) Clerval et madame Dugazon. Caillot vient de se retirer. {Idem.)
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s'élancer sur tout ce qui l'entoure. Quel effet peut produire alors l'aspect et le cri plaintif d'une colombe !
Plein d'esprit et de sensibilité , l'acteur que j'ai dépeint m'avait toujours paru digne de succès dans tout ce qui n'exigeait pas un extérieur imposant ; j'aurais dû lui rendre cette justice plus tôt ; mais j'écrivis en sortant de la représentation d'Iphigenie en Tau ride. Je le rendis la victime de mon étonnement; j'ose l'avouer aujourd'hui, ce n'est pas lui qui avait tort (i). L'homme en général est vain et paresseux; s'il reçoit les plus grands applaudissemens , si les cris de l'enthousiasme les accompagnent, il a le droit de se croire supérieur à tout, et il ferait une folie , en sacrifiant son repos à des études qu'on ne lui demande pas.
Le comédien qui commence a besoin d'indulgence. Je l'ai vivement éprouvé moi-même le jour de mon début : j'éprouvai toutes les bontés du public dans les trois premiers actes
(i) Ceci est une petite réparation à Monvel , et un adoucissement à la sévérité du jugement perlé contre lui. (Voyez page 2.49.)
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de Phèdre ; mais au quatrième, au grand couplet de l'urne , je n'eus pas un seul coup de main; si l'on eût fait ce bruit, dont j'ai vu souvent décourager les talens naissans, j'aurais disparu pour toujours. Le silence me parut une nouvelle bonté ; elle me donna l'idée de la justifier par les plus grandes recherches; les vers que j'articulais étaient trop beaux pour ne pas m'assurer que je les avais bien mal rendus, puisqu'on se refusait au plaisir de les applaudir , et si on les eût applaudis , ma vanité se serait tout attribué.
C'est donc du public que nos talens dépendent. Il importe à son plaisir de ne se faire ni protégé , ni victime ; il doit donner aux talens le temps de se développer , les encourager à raison des espérances qu'ils donnent pour l'avenir, et s'ils parviennent au but, leur accorder le prix qu'ils ont mérité.
J'ai lu que, — qui voulait bâtir sans matériaux , ne pouvait élever qu'un édifice imaginaire. — Sans règles , sans principes , sans base fondamentale , le caprice et l'ignorance des acteurs fera disparaître l'accord des sons, le contraste des caractères , l'ensemble d'un ouvrage et les précieuses recherches des au-
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teurs sur les lieux , les temps , les mœurs. Sans étude, on accroîtra les défauts, on affaiblira les beautés , et l'on n'aura jamais la gloire d'en ajouter une.
J'ose désirer que le public ait pour tout ce que le théâtre lui peut offrir, cette sévérité silencieuse qui, loin de décourager , excite à faire mieux.
J'ai vu tomber beaucoup d'ouvrages qu'on ne s'était pas permis d'écouter. Cependant il était h. présumer qu'ils n'étaient pas dénués de tout mérite , puisque les comédiens osaient les présenter , et que les censeurs de la police les approuvaient. D'ailleurs, aurait-on bien fait en bafouant l'auteur de Mélite , de Clitandre , celui de la Thébaïde? Des clameurs flétrisantes ont peut-être découragé quelque Corneille ou quelque Racine. Eh ! quel est l'homme qui, dans toutesles carrières offertes a l'honneur , aux sciences , aux arts , au génie, aux talens , aux métiers même , quel est l'homme qu'on a vu remporter la palme au premier pas? Tout demande du temps; en ne le donnant pas, le public détruit lui-même ses plaisirs. J'ose espérer qu'il ne me croira point assez audacieuse pour lui dicter des lois ;
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je me permets seulement de lui prouver ma reconnaissance et mon respect en lui rë vêlant le désir secret de tous ceux qui cherchent à lui plaire.