‹ Memoires. ProfChapitre 82 sur 90 · OROSMANE · texte numérisé non relu

OROSMANE

J'ai toujours été étonnée que Lekain , si supérieur dans le rôle d'Orosmane , me laissât quelque chose à désirer dans le premier acte. Il disait bien : cependant, je ne voyais, je n'entendais rien de cette amabilité , de cette passion si vivement dépeinte par Zaïre. Orosmane , entouré des différons ordres d'esclaves de son sérail et ne revoyant sa maîtresse que pour lui débiter un discours préparé , ne m'offrait qu'un maître imposant à la place de l'amant tendre que j'attendais ; j'ai lu et relu ce couplet avec la plus scrupuleuse attention; j'ai cherché dans les vers de sentiment, de passion qui s'y trouvent, et dans tout ce que les regards et les inflexions peuvent avoir de plus touchant, à faire oublier l'espccc de déclamation des trente-deux premiers vers ; je n'ai rien trouvé qui ne fît un contre-sens avec le discours, et je n'ai fait que m'impatienter d'entendre parler d'affaires où je voulais qu'on

3l4 TROISIÈME PARTIE. RÉFLEXIONS

me parlât d'amour (i). A force de chercher, j'ai trouvé une scène muette qui pourra être intéressante.

Orosmane entre entouré de toute la suite que sa grandeur et la pompe théâtrale exigent ; je désire apercevoir en lui tout ce que sa jeunesse et sa sensibilité permettent de tendre à sa dignité : que ses yeux cherchent Zaïre , et qu'on connaisse à la décente volupté de son visage , à la fréquence de sa respiration , qu'il voit l'objet dont il est épris ; qu'un mouvement noble et doux éloigne sa suite ; qu'il s'approche de sa maîtresse , la prenne par la main , et qu'avec les regards de l'amour et l'émotion d'un sentiment profond que l'on contient , il

(i) Cette critique, que mademoiselle Clairon fait porter tout entière sur Lekain , ne devrait-elle pas tomber en partie sur l'auteur? Ne pourrait-on observer , sans manquer de respect au grand poète , qu'il est peu naturel qu'Orosmane , en entrant, commence par débiter à Zaïre une longue tirade de cinquante-huit vers, dont les trente premiers sont assez froids? Certainement, cette tirade doit être embarrassante pour l'acleur, quelque talent qu'il ait; l'idée que mademoiselle Clairon donne ici d'un jeu muet, pour réchauffer celle entrée d'Orosraane , est ingénieuse , et pourrait être mise en œuvre avec succès.

SUR LA DÉCLAMATION THÉÂTRALE. 3l5

commence à l'instruire des moyens qui peuvent le rendre complètement heureux. Cette petite scène , jouée avec noblesse et rapidité , ne changerait sûrement rien aux idées de l'auteur, à la dignité des personnages, et mettrait à l'aise toutes les âmes tendres et impatientes.

Page 1