CHAPITRE V
Histoire des dernières années de ma jeunesse
Mon éducation étant terminée, il était temps de prendre un parti. Mon premier penchant avait été, presque dès Tenfance, pour l'état ecclésiastique; il avait été formé et entretenu par la fréquentation habituelle des offices et cérémonies de TEglise, ce goût s'était fortifié avec l'âge et par l'efiet de la réflexion. J'avais dix-huit ans lorsque j'en fis l'ouverture à mes parents, j'étais alors à Paris. J'écrivis à mon père une grande lettre dans laquelle je lui détaillai la naissance, les progrès et les motifs de mon inclination ; il la combattit. J'insistai ; il éluda mes instances et mes raisons que je croyais excellentes ; il se retrancha sur ce que j'étais trop jeune pour me décider, et il employa peu à peu, sans affectation, mais assez finement, tous les moyens pour me faire changer de résolution.
Je jetai mes nouvelles vues du côté de la robe. Mon oncle d'Amigné, conseiller au Présidial (I), m'y engageait beaucoup ; il fit même des démarches pour me procurer un des offices d'avocat du Roi ou celui de procureur du Roi que j'aurais préféré. Le titulaire, qui avait acquis la vétérance, avait bien envie de se retirer, mais il avait un fils jeune encore, auquel il pensa que sa* charge pourrait convenir un jour, ce qui le détermina à la garder.
(1) Jacques-Geoffroy Le Prince d'Amigné avait été reçu conseiller au Siège Présidial du Mans, en 1736.
Après plusieurs autres tentatives inutiles, on m'inspira le désir d'acquérir une charge d'auditeur des comptes ou de conseiller à la Cour des Monnaies de Paris. Je pris et reçus divers renseignements à cet égard; j'étais même sur le point de traiter, lorsque mon père me fit faire beaucoup de réflexions. Sans blâmer, et en approuvant même jusqu'à un certain point le parti que j'avais envie de prendre, il me fit sentir tous les avantages du commerce qui m'assurerait un sort plus certain du côté delà fortune. Le résultat de mes réflexions et de mes calculs fut qu'il était beaucoup plus profitable pour moi et plus dans Tordre, de suivre l'état de mes pères et de m'attacher à une manufacture solide et avantageusement établie depuis plusieurs générations dans ma famille. Dès lors, je renonçai à tout autre projet et, quelque temps après, mon père me donna un intérêt dans ses affaires.
Le choix d'un état a été le principal événement de ma vie, depuis mon dernier séjour à Paris jusqu'à mon établissement. Je vais reprendre et suivre le récit de ce qui s'est, au surplus, passé de plus intéressant dans le cours de ces quatre dernières années de ma jeunesse.
Ma principale occupation était le commerce ; je m'arrangeais de manière à donner toujours une partie de mon temps à l'étude des belles-lettres, de l'histoire et des sciences. Je suivis, pendant un an, un cours public d'algèbre et de géométrie. Je profitai du séjour d'un jeune italien, M. Bovery, pour apprendre la langue italienne. J'assistais régulièrement à tous les exercices littéraires du Collège pour renouveler et entretenir les connaissances que j'avais acquises dans ma jeunesse. Je fréquentais aussi les thèses de philosophie, j'y argumentais assez souvent, je me chargeais avec plaisir d'ouvrir celles de mes parents, de mes amis, pour avoir l'occasion de composer de petits discours qui m'empêchaient de me rouiller sur la langue
latine pour laquelle j'ai toujours conservé un goût particulier.
Mes heures de récréation étaient employées, pour la plupart, à la promenade, quelquefois à de petits jeux dans des sociétés agréables que je trouvais au sein de ma famille ou dans les maisons de quelques amis, et, toutes les semaines, à un concert d'amateurs pour lequel je m'abonnai avec empressement sitôt sa formation.
Le bâtiment que mon père avait entrepris fut enfin terminé en 1761. Ce fut au mois de novembre de cette année qu'il alla l'occuper avec sa famille ; il y établit en même temps sa manufacture de bougies. Quelque plaisir qu'il eût de jouir de son ouvrage et d'être logé bien plus à l'aise et très-agréablement pour le bon air et la commodité des affaires, il regretta sincèrementlamaison paternelle occupée depuis cent vingt ans, de père en fils, par les siens. Ma tante marraine fut singulièrement offensée de son éloignement ; elle n'avait point d'autre société intime que celle de son frère qu'elle n'avait jamais quitté depuis Tenfance. Elle ne put s'accoutumer à cette séparation; elle en a conservé un douloureux souvenir jusqu'à la fin de ses jours.
Mon père et ma mère célébraient, chaque année, avec leurs enfants, l'anniversaire de leur mariage dont la vingtcinquième année se trouva révolue au 15 janvier 1762. Pour rendre plus solennelle cette fête jubilaire, toute la famille fut invitée. La cérémonie commença par une messe d'actions de grâces, suivie d'un vrai repas de noces. Tous les convives apportèrent la plus grande gaieté ; les muses s'escrimèrent. Je fis, pour ma part, et je chantai quelques couplets analogues à la circonstance. Après le festin, on dansa sans façon ni grands apprêts, mais de bon cœur, avec une joie pure et franche comme celle de nos bons aïeux. Leurs portraits, rangés autour du salon de compagnie, en rappelant leur mémoire, animaient nos
doux transports et nos tendres vœux pour la précieuse conservation des deux personnages chéris qui faisaient l'objet de cette fête charmante.
Ma société de commerce avec mon père commença au 1" mai 1763; mes parents eurent la bonté de m'avancer une partie des fonds que je devais fournir pour l'intérêt qu'ils avaient bien voulu me céder. Dès lors, je m'occupai plus sérieusement et presque uniquement de mon état. Je m'appliquai à mettre à profit les connaissances et les instructions que j'avais prises chez le banquier ; avec l'agrément de mon père, je fis quelques réformes dans la tenue des livres. J'établis un nouvel ordre dans les écritures et la correspondance Les notions que j'avais sur le commerce avec l'étranger nous donnèrent les moyens de tirer, de divers pays, de bonnes cires et de les avoir souvent à meilleur compte, en profitant du bénéfice des changes, des saisons les plus avantageuses pour les achats, et des voies les moins dispendieuses pour les faire venir en France. Notre correspondance avec l'étranger nous procura un autre avantage, celui d'y faire connaître notre manufacture et d'y trouver un débouché assez important de nos bougies.
Ce fut dans cette même année 1763, que mon père acheta une charge de conseiller-secrétaire du Roi, près le Parlement de Metz (1). Outre la noblesse au premier chef,
(1) Les secrétaires du roi étaient des officiers de la chancellerie chargés d'en signer et expédier les lettres. Par un édit du mois de juillet 1724, le roi Louis XV avait augmenté le nombre de ces dignitaires et Tavait fixé à 240. Un des principaux privilèges de ces offices était de conférer aux titulaires la noblesse qui était transmissible à leur postérité, lorsqu'ils mouraient en possession de cette charge ou après l'avoir exercée durant vingt ans. Il est facile de comprendre combien ces offices étaient enviés par les familles qui, satisfaites dans leurs désirs du côté de la fortune, voulaient
et tous les privilèges attachés à ce genre d'office, celui que mon père acquit, et auquel étaient jointes les fonctions de trésorier-payeur des gages de la chancellerie, lui procura des avantages plus considérables sous le rapport des intérêts pécuniaires, en sorte que mon père en relirait au delà de l'intérêt des londs qu'il avait employés à cette acquisition. Quelques années après, il fut obligé, comme tous les autres secrétaires du Roi, de payer un supplément de finances de i 0,000 francs qui portait intérêt à cinq pour cent.
Dès que je fus fixé au Mans, on parla de me marier. Quoique je fusse bien jeune encore, le public avait la bonté de s'occuper de moi, et mes parents ne pouvaient dissimuler le désir qu'ils avaient de trouver une bellefille qui pût réunir toutes les qualités nécessaires à mon bonheur. Les vœux et les souhaits, les pourparlers, les copférences et les démarches, rien ne fut épargné pour me procurer un établissement.
il fut d'abord question d'une demoiselle qui avait au moins cinq ou six ans plus que moi. Elle était grande, point jolie, pour ne rien dire de plus, sans grâce, sans agrément, ni talent extérieur, mais bonne ménagère, trèsreligieuse, et d'une honnête famille. Il y avait plusieurs enfants dans la maison. On y suppléait au défaut de
la compléter par leur admission dans Tordre privilégié de la noblesse qui ouvrait ainsi ses portes à tous, facilement et sans exclusion. Toutefois, l'acquisition d'une de ces charges par un septuagénaire n'élail point autorisée. En imposant cette rigoureuse exception, la loi avait pour but d'empêcher qu'un tils, en faisant recevoir son père secrétaire du Roi, dans un Age fort avancé, ne procurât h ses enfants une noblesse qui, en peu d'années, pouvait compter trois générations et h laquelle certains avantages particuliers étaient attachés.
richesses actuelles par la plus sévère économie. Cependant, elle était bien, avec de très-beiies espérances pour la suite. Tout vu et considéré, je remerciai fort honnêtement ceux qui désiraient pour moi cette alliance. Elle était honorable, elle eut même pu être avantageuse du côté de la fortune, mais quand le cœur n'est pas de la partie, il faut la quitter.
Quelques personnes, du nombre de celles qui épient et calculent les moindres démarches, ou qui voient tout avec un microscope, s'imaginèrent que j'étais amoureux d'une de mes cousines, parce que je la voyais plus souvent que bien d'autres, parce qu'on remarquait luie liaison plus étroite, des intimités, des attentions, des prévenances, et le tout n'était que l'effet naturel de Tamitié sincère qui nous unissait^ et de l'analogie de nos caractères qui nous faisait rechercher l'un l'autre dans les sociétés, les repas et les promenades.
M"* P.... m'aurait bien convenu. L'âge, l'état, la fortune, tout cadrait très-bien. Elle était grande, bien faite, jolie brune, avec beaucoup de grâce, un caractère vif et enjoué, de Tesprit et de l'amabilité. Je Tai beaucoup vue, pendant plusieurs années, moins d'abord dans le dessein du mariage que dans celui de profiter des agréments de sa société. En la fréquentant, je pris néanmoins du goût pour elle; elle n'y fut pas insensible. Ses parents, qui auraient beaucoup désiré ce mariage, favorisaient notre inclination, de tout leur pouvoir; ils avaient des prévenances singulières pour moi et les miens. Nos familles se lièrent plus étroitement, et cette liaison dura jusqu'à l'e'poque heureuse à laquelle j'obtins la main de celle qui était destinée par la Providence à faire mon bonheur.