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CHAPITRE IV

Deuxième et troisième séjour à Paris. — Fin de mon droit. — Etude du notariat et de la banque. — Voyages subséquents dans la capitale. — Événements divers

Au retour de l'hiver, il fallut songer à un nouveau voyage de Paris ; j'avais mon droit à continuer, et mon père souhaitait que je prisse quelques notions de l'état de notaire. Un ami m'indiqua le collège de la Merci qui n'en avait plus que le nom ; c'était une maison agréable, tenue par un religieux de l'ordre de la Merci, dans laquelle on recevait des pensionnaires de tout âge et surtout des jeunes gens qui étaient dans le cas de suivre les écoles de théologie, de m<5decine ou de droit. On m'y procura un appartement. J'y trouvai une société honnête, bonne nourriture et un logement très-commode. Nous étions une douzaine de pensionnaires, non compris le prieur et un frère de son ordre, chargé de quêter pour la rédemption des captifs et de faire les provisions de la maison. Nous mangions tous ensemble et nous nous réunissions exactement après les repas pour la récréation commune, soit dans l'un de nos appartements, soit dans le jardin qui, quoique petit, nous procurait un air pur et le plaisir de la promenade. Au surplus, chacun vaquait à ses affaires et études particulières avec la plus grande liberté. Si nous étions indisposés ou paresseux, nous avions la commodité d'assister à la messe que le prieur célébrait exactement dans la chapelle au bas de laquelle il y avait une tribune de plain-pied avec nos chambres.

Je trouvai, dans le canton, un bon notaire qui me permit d'aller travailler dans son étude ; je m'y rendais exactement le matin et le soir. J'avais en même temps un maître d'écriture, et je m'occupais d'ailleurs de l'étude du droit* Je demeurais à deux pas de mon agrégé qui me continua ses bons soins.

Il fallait, suivant la règle ordinaire, trois années d'inscriptions ; j'en avais encore deux àparcourir. Ce terme me parut bien long ; je désirai l'abréger. Je connaissais des gens au fait qui me conseillèrent et m'indiquèrent les moyens d'obtenir des dispenses de temps, au moyen de quoi j'eus la satisfaction de terminer mon droit comme je le désirais. Je fus reçu licencié au mois de juillet 4757, et je subis mon examen public de droit français les premiers jours du mois d'août. Je ne pus être admis de suite au serment d'avocat, le Parlement étant alors en exil.

Je pris beaucoup plus de goût à l'étude du notariat qu'à celle de la pratique du procureur; j'étais bien moins gêné, la besogne était plus satisfaisante et beaucoup plus de mon goût. J'ai vraiment regretté depuis, de n'avoir pas suivi cette partie plus longtemps ; toutefois les connaissances que j'y ai puisées m'ont été très-utiles par la suite. J'y ai appris le vrai style et la précision des différents actes et j'ai toujoui'S tâché de mettre à profit les bonnes leçons que j'avais reçues dans cette école, la meilleure, sans contredit, pour des jeunes gens destinés aux affaires.

Je menais la vie la plus douce à la Merci ; mes occupations ne m'empêchaient point de voir mes amis et de faire, de temps en temps, quelques parties avec eux. Ma satisfaction fut troublée par un accident très-fâcheux. J'étais, un soir après souper, avec tous mes confrères chez l'un d'eux ; ayant le plus grand appartement, il réunissait souvent toute la société. Après avoir lait une partie, nous étions tous levés pour nous retirer ; il était

environ onze heures. Un jeune homme, en rangeant sa chaise, m'attrapa le genou gauche ; la rotule se déboita, je tombai à la renverse en jetant un cri terrible. On crut que j'avais la jambe cassée ; cependant, un peu revenu à moi, je reconnus, parce que j'avais vu mon père dans le même état, que ce n'était qu'une luxation. Le chirurgien qui vint sur-le-champ, me remit la rotule très-adroitement et m'assura qu'en restant tranquille, je serais bientôt guéri. Je gardai le lit et la chambre pendant quelques jours; mes confrères me tenaient fidèle compagnie, je n'aurais pas dû m'ennuyer. Mais, je n'avais que vingt ans, et toute la vivacité de cet âge. Je me pressai trop de sortir, les ligaments n'avaient pas repris leur consistance, mon genou était toujours enflé et beaucoup plus le soir quand j'avais marché. Les humeurs qui y abondaient, surtout aux changements de temps et lorsque j'éprouvais quelques dérangements dans ma santé, soulevaient la rotule qui était toujours prête à s'échapper, en sorte que le moindre effort, un faux pas la faisait déranger. J'ai éprouvé ce malheur plus de trente fois pendant l'espace de vingt ans ; les accidents étaient moins douloureux, je me remettais moi-même, mais j'avais l'imprudence de marcher après, ce qui empêchait celte partie de se fortifier et m'exposait à de nouvelles rechutes.

Lorsque j'eus fini mon droit, je revins au Mans où je demeurai environ deux ans, occupé principalement du commerce de mon père qui m'initia dans sa correspondance et la tenue de ses livres ; il se reposa sur moi de beaucoup de détails. Il venait d'entrer en jouissance d'une maison qu'il avait achetée sur la place des Halles (1); il

(1) Jusqu'au commencement de ce siècle, il n'existait au Mans qu'une seule série de numéros embrassant toutes les habitations de la ville. 11 est encore facile aujourd'hui, en parcourant notre ancienne

forma le projet de la bâtir et d*y établir des laboratoires et des magasins pour sa manufacture. C'était une entreprise très-considérable, dont les plans et l'exécution absorbaient presque tout son temps. Cependant, il consentit encore à m'éloigner de lui pour me mettre en état de prendre des connaissances du commerce plus en grand. Je repartis pour Paris. M. Vallienne, mon parent, établi banquier depuis quelque temps (i), m'offrit une place dans son bureau; j*y passai environ un an à m'instruire de la tenue des livres en partie double, de l'étude des changes et du commerce par commissions, ce qui me procura la connaissance des principaux articles de France et de l'étranger.

Pendant ce nouveau séjour dans la capitale, je m'occupai aussi du commerce de mon père ; je lui rendais compte des opérations de son correspondant, je travaillais souvent avec lui, et, de temps en temps, je l'accompagnais pour visiter les pratiques et solliciter les débiteurs. Je profitais

cité, d*apercevoir quelques-uns de ces anciens numéros de ville. La maison que fit construire M. Le Prince, désignée autrefois sous le n» 1973, se trouvait située entre la communauté des religieuses de la Visitation (no 1972) et l'ancienne hôtellerie du Cheval-Blanc (no 1974). Elle échut en partage à Julien-Charles Le Prince de Clairsigny, qui la vendit, en 1794, à M. Bouteiller de Châteaufort, afin de terminer la liquidation de plusieurs entreprises et surtout pour solder le prix d'acquisition de l'ancienne abbaye de Beaulicu qu'il avait achetée comme bien national. — Aujourd'hui l'ancien hôtel des Le Prince est habité par M. Portet-Lavigerie, banquier. (1) Vers 1757 Jean-Charles Vallienne avait pris la direction d'une maison de banque en la rue Bourg-Labbé, à Paris. Il était fils de Jean Vallienne, maître de forges, et de Catherine-Suzanne Cureau, et allié aux principales familles de notre commerce manceau. Au mois de janvier de Tannée précédente, 1756, sa sœur Catherine- Marie-Henriette Vallienne, en épousant son cousin, Louis-Geoffroy- Julien Maulny, conseiller au Siège Présidial du Mans, était devenue doublement parente de Le Prince d'Ardenay.

de tous les moments de liberté pour cultiver mes anciennes connaissances ; j'en formai de nouvelles, dans la société de M. Vallienne. Je passais ainsi mon temps fort agréablement.

Depuis ma sortie de Paris, en quittant le banquier, jusqu'à mon établissement, je fis encore deux petits voyages en cette ville. Dans le premier, je lus reçu avocat au Parlement, le 1" mars 1761. Affublé d'une grande robe de palais, d'une perruque in-folio et d'un large rabat, et présenté par maître d'Outremont, qui me servit de parrain, je prêtai serment entre les mains du premier président, et j'eus l'honneur de siéger à côté de mon parrain et parmi les autres fameux avocats qui composaient alors le barreau. Dans le second voyage, j'accompagnai mon père que des affaires extraordinaires appelaient à Paris. Nous y restâmes plus longtemps que mon père n'avait compté; il fut obligé de changer de correspondant. 11 se présenta un assez grand nombre de sujets. Outre les talents, il fallait avoir de quoi répondre et une fidélité bien certaine. Après avoir vu plusieurs candidats qui ne réunissaient pas toutes les qualités requises, un ami de mon père lui en offrit un nouveau, en l'assurant qu'il ne pouvait faire un meilleur choix. 11 lui fit un tableau très énergique de ses bonnes qualité et pour prouver sa fidélité : a Vous réduiriez, dit-il, tout votre or en poudre, il ne soufilerait pas pour en écarter le moindre grain. »

Lorsque les affaires de mon père furent terminées, nous reprîmes la rpute du Mans. Nous vînmes jusqu'à Bonne table sans accident, mais, en y arrivant, une de nos roues se brisa par la maladresse du postillon. Nous ne fûmes point blessés, nous en fûmes quittes pour la peur et le pstit chagrin de rester là près de vingt-quatre heures à attendre que notre malheur lût réparé.

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