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CHAPITRE VI

De mon Mariage et de tout ce qui s'y rapporte

La réputation bien méritée de l'excellente éducation de M"*' d'Assé avait fait sur moi une forte et profonde impression, longtemps avant que je fusse en âge d'être marié. Tout le monde en parlait avec les plus grands éloges. J'en entendais les récits avec un plaisir singulier ; je n'en avais point de plus grand que d'apprendre jusqu'aux moindres détails de tout ce qui concernait cette respectable famille (1). Cependant, je n'avais d'autre relation avec elle

(1) La famille Godard était très-ancienne au Mans où on la trouve établie dès le xvio siècle. En 1558, ft Jehan Gaudard » présenta au baptême son fils Jean, en Téglise de Saint-Hilaire, et lui donna pour parrain M* Mathurin Le Boindre de Binièrcs. Dans les premières années du siècle suivant, nous voyons André Godard, sieur de Saint-Pavace, époux de Françoise Mandroux. Plus tard, André Godard, sieur du Bois d'Assé, marié à Aliéner Girard, était bailli de Saint-Aignan. Le 21 mars 1677, son fils, Pierre Godard d*Assé, avocat au Siège Présidial du Mans, avait épousé Marguerite-Renée Bidault, en Téglise de Notre-Dame de la Couture. C'est de ce mariage que naquit en la paroisse de Saint-Nicolas, le 14 septembre 1680, Charles-Pierre Godard d'Assé, qui fut le principal auteur de l'élévation de sa famille. Comme son père et son aïeul, il fut avocat au Siège Présidial, et son talent lui acquit une véritable réputation. Il vint s'établir en la paroisse de Saint-Pierre-le-Réitéré, où il fit construire, au sommet de l'escalier des Boucheries et à l'extrémité de la me Saint-Flaceau, cet hôtel habité aujourd'hui par les Filles de la Charité de Saint-Yincentde Paul et qui a donné son nom

que des visites de pure cérémonie, et j'étais, d'ailleurs, bien éloigné alors de songer au mariage, dans l'idée presque assurée que M. et iM"* d'Assé avaient, pour leurs filles, des vues bien différentes.

En 1756, ma sœur se trouva, par hasard, liée dans la société de M*^" d'Assé ; quoiqu'on n'admit point de jeunes gens dans ces petits cercles, on n'étendit pas jusqu'à moi l'exclusion, lorsqu'elles venaient h la maison. Un jour qu'elles y étaient, je profitai avec empressement de l'occasion de les connaître plus particulièrement. Tout yeux et tout oreilles, je ne vis et je n'entendis que les objets de ma curiosité. Je comparai les jolis minois des trois sœurs, j'admirai leurs grâces, leur maintien, leur adresse au travail, et j'entendis avec la plus tendre émotion la douceur de leurs voix qui caractérisait celle de leurs âmes et de

à la rue voisine. Le 26 septembre 1709, il avait épousé en cette église du Petit-Saint-Pierre, Magdeleine, fille de M» Etienne Sonnet, greffier au Siège Présidial du Mans, et de Marie-Magdeleine Fougeray. Leur fils, Charles-Michel Godard d'Assé, accrut encore Timportance de sa famille par sa charge de trésorier de France au bureau des finances de la généralité de Tours, et par son mariage avec Marie- Anne Véron du Verger qu'il épousa, en l'église de Saint-Nicolas, le 11 mars 1743 ; elle était fille de François-Louis Véron du Verger et sœur du célèbre économiste François Véron de Forbonnais. Enfin, c'est de leur union qu'était née, en la paroisse de Saint-Pierre-le-Réitéré, le 26 décembre 1743, Marie-Anne-Louise Godard d'Assé qui venait d'accomplir ses vingt ans lorsqu'elle épousa Le Prince d'Ardenay. — Bien qu'il existât au Mans plusieurs autres branches de la famille Godard, elle a cessé d'y être représentée vers la fin du siècle dernier. — Est-il nécessaire d'ajouter que le nom d'Assé qui, selon l'usage du temps, accompagne le nom patronymique des Godard, était seulement un nom de terre et ne permettrait d'attribuer à celte famille aucune similitude d'origine ou de situation avec Tancienne et grande maison des seigneurs d'Assé, si illustre dans l'histoire de notre province au moyen âge ?

leurs caractères. Dans ce premier moment, mon cœur pencha pour la cadette, M"* de Mécorbon. Elle avait plus d'enjouement et un air plus ouvert.

Depuis ce jour, sans aucun espoir ni prétention, j'épiais toutes les occasions de voir ces demoiselles. J'étais satisfait lorsque je pouvais seulement les apercevoir à l'église, dans les rues ou sur leur terrasse. J'allais exactement au sermon à Saint-Julien, et très-souvent aux vêpres à Saint-Pierre-le- Réitéré, où j'étais sûr de les trouver, et toutes les courses que j'avais à faire en ville se dirigeaient presque toujours par le bas de l'escalier des Boucheries pour tâcher d'obtenir une révérence, un salut ou seulement un petit coup d'œil toujours agréable, et qui allait jusqu'au fond du cœur.

J'étais exact à m'informer, par ceux qui avaient quelque liaison dans cette maison, de tout ce qui pouvait m'intéresser. De bons amis me firent des portraits exacts du caractère et de l'esprit de ces jeunes personnes, el déterminèrent mon inclination pour l'aînée Elle m'avait déjà singulièrement plu un certain jour de vendanges, à Clairsigny, où je l'avais vue danser avec tout plein de grâces, et de si bon cœur que le mien en avait été vivement touché.

Quoiqu'il n'y eût. aucune relation habituelle entre M"' d'Assé et moi, le public ne tarda pas à s'occuper de nous. On faisait des souhaits, des vœux pour notre union ; elle paraissait très-?ortable sous tous les rapports. M"* d'Assé reçut à ce sujet une lettre énigmatique écrite par un de ses amis de Paris qui connaissait beaucoup nos deux familles. Sa lettre, dans le genre prophétique, annonçait, d'un air mystérieux, que M'^' d'Assé deviendrait la reine des abeilles^ en faisant allusion à mon état. La bonne maman ne comprit point le mystère, la fille l'entendit à la première lecture et en donna Texplication à sa mère,

Nous avions, de part et d'autre, de bons amis. Ils me disaient tout le bien possible de M"* d'Assé, et ils avaient la bonté de l'entretenir favorablement sur mon compte, en sorte que plus de trois ans avant notre mariage, nous avions un goût décidé l'un pour l'autre , sans nous être jamais vus en particulier, et on ne peut plus rarement en société.

J'étais servi avec une exactitude et un zèle incroyables par ces bons amis, surtout par M. Dubois, maître écrivain, et par le P. Deviilers, oratorien ; le premier, à raison de son état, voyait presque tous les jours M^^* d'Âssé, et le second, intimement lié dans la maison, était de toutes les parties que la mère faisait avec ses filles.

Je fis, en 1761, un voyage chez mon oncle d'Amigné, à la Roche, avec le P. Deviilers. Nous couchions dans la même chambre. Le soir et le matin, et toutes les fois que, dans le courant du jour, nous nous trouvions seuls, l'objet de notre conversation ne variait et ne tarissait point ; il me donnait quelque espoir sans trop me flatter, mais il me promettait (et il a tenu sa parole) de faire tout ce qui dépendrait de lui pour contribuer à mon bonheur. Il continua d'entretenir M^^* d'Assé dans ses bonnes dispositions pour moi ; c'était beaucoup, mais pas assez ; il fallait connaître les dispositions des parents, et ce n'était pas une petite afiaire. Il fut résolu de se borner d'abord à sonder le terrain, mais qui se chargera d'une mission aussi délicate ? Il fallait un vrai ami des deux familles, digne de leur confiance respective, et capable, par son esprit et ses talents, de négocier habilement cette afiTaire sans rien compromettre. Un vœu unanime nomma M"' Vétillart, cousine germaine et amie particulière de M"* d'Assé (i). Elle

(1) Le i«' septembre 4736, le docteur Michel-Noël-Patrice Vétillart ,

du Ribert avait épousé, en Téglise de Saint-Pierre-le-Réitéré, l

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voulut bien se charger de la commission et s'en acquitta avec autant de zèle que d'adresse. La réponse des parents lut honnête, sans refuser ni rien promettre ; ils se retranchèrent sur la trop grande jeunesse de leur fille.

Quoique cette première démarche n'eut pas réussi, je Eus très-reconnaissant du service signalé que M""* Vétillai't m'avait rendu en m'ouvrant et préparant la voie qui devait me conduire au vrai bonheur de ma vie, et je n'oublierai jamais que c'est à cette excellente amie que j'en ai la première obligation.

La réponse de M. et M"* d'Assé me laissait dans l'incertitude et dans une perplexité que mon cœur avait peine à supporter. Quelquefois, je me flattais ; dans d'autre moment, je me désespérais et je penchais toujours à croire qu'on avait d'autres projets pour le mariage de M"» d'Assé. En effet, peu de temps après, il se présenta un officier de condition ; M. et M^^ d'Assé accueillirent favorablement sa demande, mais la jeune personne consultée, en rendant toute la j\istice aux bonnes qualités de l'aspirant, le refusa par la raison qu'il n'était pas riche, et qu'elle ne pouvait l'être assez elle-même pour faire sa fortune.

Je m'étais abonné, depuis quelque temps, au concert

Françoise-Louise-Marie-Charlotte Bessirard de la Touche, issue du mariage que Charles Bessirard, négociant à Nogent-le-Rotrou, avait contracté au Mans, dans l'église paroissiale de Saint-Nicolas, le 20 avril 1729, avec Marie-Magdeleine Véron. Or, celle-ci étant fille de Guillaume Véron, conseiller du Roi, garde-scel de FHÔtel-de- Ville du Mans, et de Françoise Beauté, et sœur de François-Louis Véron du Verger, M^o Godard d'Assé, fille de celui-ci, était bien, en effet, la cousine-germaine de M™e Vétillart. — Il ressort également de cet exposé que, par son mariage, le docteur Vétillart du Ribert était devenu le neveu de Véron du Verger, cousin-germain de Véron de Forbonnais, et cousin de Le Prince d'Ardenay.

d'amateur qui s'était établi au Mans. Mon goût pour la musique avait été mon premier motif, mais un autre bien plus fort m'avait décidé : le plaisir de voir plus souvent, plus à mon aise et sans rien compromettre^ Tobjet de mon inclination.

Un jour, je me trouvai, à ce concert, placé sans affectation^ à côté de M"' d'Âssé. £d sortant, je lui offris la main pour descendre Tescalier. Je ne me serais jamais imaginé qu'une bienséance si naturelle pût lui déplaire. — a Bien obligée. Monsieur, me dit-elle d'un ton assez froid, t je ne prends jamais de bras. » — Etourdi, déconcerté et coofus d'une telle réponse, je me retirai en jurant qu'on ne m'y reprendrait plus. Cependant, je cherchai à deviner la raison d'une conduite si singulière, et bientôt, je calculai qu'un autre berger occupait la place. Rendu chez moi, de rage et de dépit, je déchirai toute la correspondance du P. Devillers, et je l'accusai, par-dessus le marché, de m'avoir mal servi ou de m'avoir trompé.

Quoique je n'aie su qu'après mon mariage la raison de ce refus, je dois l'expliquer ici pour ôter tout doute et suspicion sur la bonté réelle d'un cœur qui m'avait paru si farouche en cette circonstance. C'était le ma^tin de ce même jour que M"* d'Assé avait refusé le gentilhomme dont j'ai parlé plus haut ; ses parents lui avaient dit, comme pour manière d'acquit, qu'on lui donnait, dans le monde, un autre mari, M. Le Prince. La jeune personne avait répondu ingénuement que cette alliance lui conviendrait beaucoup mieux. D'après cette réponse, elle s'était très-prudemment déterminée à refuser mon bras, dans la juste crainte que sa maman ne soupçonnât entre nous quelque secrète intelligence.

Cependant, ignorant cet excellent motif du refus que j'avais essuyé, et assez payé pour croire toutes mes espérances déçues, mon cœur essaya de s'attacher à un autre

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objet ; mais je n'en trouvai aucun qui pût entièrement me satisfaire. H me manquait toujours quelque chose, et quoique sans espoir de réussir auprès de la famille d'Assé, il restait toujours au fond de mon âme des désirs que les regrets du défaut de succès semblaient augmenter.

Quelque temps après, je fis de nouvelles tentatives. Je m'adressai à M. des Bois, curé du Crucifix (1),qui fréquentait beaucoup la maison d'Assé ; je lui ouvris mon âme, je lui fis part des voeux de mon cœur, et je le conjurai, au nom de l'amitié qu'il me portait, de sonder de nouveau le terrain et de profiter de toutes les circonstances pour en tirer parti. 11 me promit ses bons offices. Je le voyais souvent, il me rendait compte de ce qu'il avait dit, fait ou appris ; tantôt il me donnait quelque espoir, tantôt ses réponses ro'éloignaient plus que jamais de mon but.

J'étais dans, cette perplexité, qui dura assez et trop longtemps, lorsque le curé des Bois partit pour aller passer quelques jours à la campagne de M. d'Assé, à Lucésous-Ballon. C'était au mois d'août. Le bon curé s'appelait Louis; j'imaginai de lui envoyer un bouquet. Pour cet effet, j'achetai un cahier de petites fleurs très-bien gravées en noir. J'accompagnai ce cadeau d'une lettre qui ex.pri-

(1) Le 4 janvier 1757, Louis Thibault des Bois avait pris possession d*une des cures de la paroisse du Crucifix, desservie en réglise cathédrale du Mans, vacante par la mort récente de Louis Poirier ; l'année suivante, il eut pour collègue Prudhomme de la Boussinière, qui devint plus tard évéque constitutionnel. Au moment de la Révolution, M. des Bois ne suivit pas le déplorable exemple de son confrère ; il resta fidèle à ses devoirs, refusa tous les serments schismatiques et subit une longue détention. Après le Concordat, son âge ne lui permit pas de reprendre aucun ministère ; il fut nommé chanoine honoraire et mourut en 1806, âgé d'environ soixante-dix-huit ans.

mail mes souhaits de bonne fête, et j'y joignis ces quatre vers en forme d'envoi :

Partez, jeunes fleurettes.

Que craignez-vous? offertes par le cœur,

Quoique sans couleur ni odeur, Vous plairez néanmoins en Tétat où vous êtes.

Elles plurent efifectivement, ces fleurs, non-seulement au curé, mais à M"' d'Assé à qui il les donna en devinant et interprétant mon intention dont je m'étais bien gardé de lui parler.

A son retour, le curé me raconta ce qu'il avait fait et comment il avait profité de la circonstance pour appuyer en ma faveur. Il m'ajouta qu'il commençait à espérer beaucoup, que tous les esprits paraissaient bien disposés, que le frère de M"* d'Assé, M. de Forbonnais, qui avait à juste titre toute sa confiance, s'était expliqué très-favorablement sur mon compte et sur ma famille, et qu'il avait conseillé à sa sœur de ne pas manquer ce mariage, s'il en était sérieusement question.

Fort d'un tel appui, je sentis renaître toutes mes espérances ; chaque jour augmentait l'ardeur de les voir réaliser. Je ne donnais plus de repos à mon curé qui faisait, de son côté, tout ce qu'il pouvait pour m'obliger.

Le 26 décembre n63, jour de saint Etienne, le bon curé vint demander la soupe à mon père. Pendant le diner, on apporta un paquet à l'adresse de ma mère, elle Touvrit avec empressement ; il contenait une lettre d'une de ses bonnes amies qui la priait d'accepter, pour ses étrennes, un sac à ouvrage de sa façon. Mon père le trouva de son goût ; le fond était couleur de rose. Il dit à ma mère que cette couleur était trop jeune pour elle et qu'il voulait garder ce joli sac pour sa bru. L'occasion était on ne peut plus favorable pour parler de mes projets. Le curé fit part à mes parents de ses espérances et leur dit que, s'ils vou-

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iaieat, il se flattait qu'elles ne tarderaient pas à se réaliser. Après avoir un moment conféré et délibéré, le curé fut chargé de porter les premières paroles ; mais, comme il entendait mieux les fonctions de son ministère que ceUe d'intermédiaire, il s'adjoignit M. de Cerceaux (i), ami intime de M. d'A&sé. M. et M"* d'Âssé reçurent favorablement la proposition. La jeune personne consultée répondit, sans hésiter, qu'elle acceptait bien volontiers ce mariage.Ge fut le 12 janvier 1764 qu'elle prononça ce premier oui, jour heureux et bien mémorable pour moi, puisque c'est de ce jour que part l'ère fortunée de ma félicité. Le reste du mois fut employé à régler les intérêts et à faire tous les préparatifs de la cérémonie. Mon bonheur aurait été trop grand si j'eusse été admis de suite dans la maison. Quelques arrangements de famille qui empêchaient d'annoncer notre mariage firent différer notre première entrevue jusqu'au commencement de février.

Le 2 février, fête de la Présentation, fut celle de la mienne à ma chère fiancée. Mon père me conduisit chez elle, sur les six heures du soir; nous y trouvâmes réunis le père, la mère^ les trois filles, et le curé des Bois. De tendres embrassements et des protestations réciproques d'estime et d'amitié furent le prélude de cette scène intéressante. Mon rôle était difficile à raison de ma timidité naturelle ; la circonstance l'avait encore augmentée à un point

(1) Messire René-Pierre Duval de Cerceaux était le voisin et le collègue de M. Godard d'Âssé ; comme celui-ci, il possédait une charge de trésorier de France au bureau des finances de la généralité d'Alençon ; ces fonctions n'exigeant pas résidence, il demeurait au Mans, dans la portion de la Grande-Rue appartenant à la paroisse de Saint-Pierre-le-Réitéré, au no de ville 439. Le 26 juin 1733, il avait épousé, en cette église, Louise-Françoise-Renée, fille de Louis Gaceau, conseiller du Roi, lieutenant civil et criminel au Siège de la Prévôté du Mans.

considérable. J'avais eu beau étudier ma leçon, ma langue ne pouvait exprimer les sentiments de mon cœur. Je tâchai néanmoins de dire le moins mal qu'il me fut possible, une faible partie de ce que je pensais. J'assurai M. et M"* d'Assé de mon respect et de ma reconnaissance, mes deux belles-sœurs futures de toute mon amitié, et ma prétendue, de ma tendresse et de ma satisfaction de pouvoir lui peindre tout ce que j'éprouvais pour elle. J'étais placé à côté d'elle au milieu du cercle -, tous les spectateurs avaient fixé sur nous leurs regards pour suivre les nôtres et étudier nos moindres mouvements. Aussi embarrassés l'un que l'autre, nous ne nous occupions de personne, nous ne voyions que nous et, bornés au langage des yeux, nous nous contemplions mutuellement en silence, lorsque le bon curé vint interrompre cette espèce d'extase en demandant assez maladroitement à M"* d'Assé si elle était bien disposée à me donner son cœur. Cette question, au moins indiscrète pour une première entrevue, attira quelques plaisanteries au curé et fit beaucoup rougir la jeune personne. Il fut convenu, dans cette séance, que le contrat serait passé le 9, et que le mariage serait célébré le 13.

Dès lors, j'eus mes entrées libres dans la maison. J'y allais quelquefois le matin, pour peu que j'eusse la moindre chose à demander ou à communiquer ; j'y soupais exactement tous les soirs. Dans ces délicieuses soirées, que je trouvais toujours trop courtes, j'appris, par degrés très-sensibles,àconnaltre tout le prix de mon excellente acquisition.

M. d'Assé me présenta à sa famille ; je visitai la mienne avec mon père, et j'eus la douce satisfaction de voir que, non-seulement nos parents et amis, mais encore tout le public, applaudissaient sincèrement à mon mariage.

Notre contrat fut passé devant M» Martigné, notaire, en

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présence des deux familles invitées à cette cérémonie et au repas qui la suivit. La joie de notre mariage et le plaisir de la réunion des deux familles qui s'étaient toujours estimées, étaient peintes sur tous les visages, de manière à convaincre de la sincérité des sentiments gravés dans les cœurs. Tous étaient flattés d'une alliance si bien assortie, qui avait l'approbation universelle, sans avoir donné lieu à la moindre critique.

M'*' d'Assé signa, la première, cet engagement solennel auquel je m'empressai de souscrire. Toute la famille en fit autant, et ce fut pour moi un moment délicieux de recevoir et de voir les embrassements mutuels et réitérés de tous les membres des deux familles qui donnaient, à l'envi, les marques les plus certaines de leur satisfaction.

J'offris à ma future et à ses sœurs divers bijoux, comme autant de gages de mon amour et de mon amitié. Ces présents furent reçus avec bonté et affection. Mon père présenta à sa belle-fille une montre d'or à répétition en lui disant fort agréablement que, comptant bien qu'elle serait maîtresse chez lui, il voulait la mettre en élat de savoir l'heure afin de régler l'ordre de sa maison.

Le lendemain du contrat, M"* d'Assé amena sa fille à la maison pour faire visite à ses beau- père et belle-mère. La famille se réunit, et mes parents donnèrent un charmant ambigu pendant lequel on se porta, à diverses reprises, des santés réciproques et les souhaits les plus ardents pour le bonheur parfait et durable des nouveaux époux.

Le jour suivant fut consacré aux actes de piété nécessaires pour attirer la bénédiction du Ciel sur notre mariage.- Nous approchâmes des sacrements avec l'intention de recevoir, dans cette source inépuisable de grâces, toutes celles dont nous avions besoin. L'après-midi du dimanche fut employée à recevoir les visites ; le concours de tous les

ordres de la ville fut continuel depuis deux heures jusqu'à six ou sept.

Enfin, le lundi 13 février 1764, entre onze heures et midi, j'épousai, dans Téglise paroissiale de Saint-Pierrele-Réitéré, Marie-Anne-Louise, fille de Charles-Michel Godard d'Assé et de Marie-Anne Véron. M. Chauvin du Ponceau, curé de la paroisse, après un disccmrs plein d'éloquence et de morale, reçut nos serments et nous administra ce sacrement qui unit les époux par les liens les plus sacrés.

En sortant de l'église, nous signâmes l'acte de célébration de mariage ; effusions nouvelles, mais plus sensibles, de joie, de tendresse, d'aSection et d'amour. La meilleure plume, le plus habile pinceau ne pourraient rendre que très-imparfaitement tout ce qui se passa dans l'instant fortuné où j'embrassai ma femme, pour la première fois, sans contrainte^ et reçut d'elle les baisers les plus tendres et les plus aflectueux.

Après le festin nuptial, les vénérables de la famille firent bande à part et s'occupèrent à jouer divers jeux de société. La jeunesse, qui était asse? nombreuse, dansa trèsgaiement pendant toute la soirée, sauf quelques intermèdes pour le délassement des acteurs. On profitait de ces petits moments de relâche pour chanter divers couplets faits en l'honneur des époux. Chesneau, mon cousin, me donna, en cette circonstance, une nouvelle marque de son amitié. Il en avait fait quelques-uns à notre intention : il les chanta avec autant de goût que d'intérêt. J'avais aussi fait une chanson par laquelle j'exprimai à ma femme tous les sentiments qu'elle m'avait inspirés depuis longtemps. Cette fête fut terminée par un souper sans cérémonie ; une vi'aie gaieté, libre sans excès, y présida.

Il n'est point de bonne fête sans lendemain; celui de notre noce fut célébré avec le même plaisir. La famille

s'empressa de se réunir de nouveau, pour nous réitérer ses sincères félicitations. Nous demeurâmes huit jours chez mon beau-père, et le 20 février, jour fixé pour le retour de noce^ ma femme vint prendre possession de mon appartement et de tous les cœurs de la maison ; ils lui étaient dévoués d^'avance, sur les rapports fidèles de ses rares qualités. 11 restait encore, jusqu'au carnaval, trois semaines ; elles furent employées en visites et parties de plaisir, variées presque chaque jour, et en repas que la famille s'empressa de nous donner.

Le P. Devillers, qui avait été un des premiers moteurs de mon mariage, fut aussi, un des premiers^ instruit de mon bonheur. Il était alors à Beaune. Je lui fis un détail circonstancié de tout ce qui s'était passé, et je le remerciai affectueusement de tous ses bons offices. Peu de temps après, je reçus une réponse charmante en vers et en prose. Ce bon ami, en se félicitant d'avoir contribué à notre union, nous faisait les compliments les plus délicats et les souhaits les plus flatteurs pour notre pleine et entière satisfaction.

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