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CHAPITRE VII

Voyages avec ma femme à Paris, à Gnibray, à Lucé-sons-Ballon

Aux plaisirs bruyants de la noce et de ses suites succédèrent le calme heureux et les douceurs d'une vie tranquille. Nous commencions à en goûter les charmes, lorsque cette jouissance fut ioterrompue par la mort de ma tante marraine. Sans être tout à fait malade ni retenue, la faiblesse extrême de son tempérament céda au régime le plus exact et au meilleur gouvernement. Elle mourut presque subitement. Dieu exauça la prière qu'elle ne cessait de lui faire depuis longtemps, de lui épargner les frayeurs de la mort. Elle s'endormit paisiblement dans le Seigneur pour aller jouir, dans son sein, du fruit de ses bonnes œuvres et de ses vertus {i).

Après avoir payé à la mémoire de cette chère défunte le juste tribut de nos larmes et de nos regrets, nous reprimes et suivîmes exactement le plan de vie que nous nous étions proposé. Notre règle était simple et uniforme : accomplir ponctuellement les devoirs de la religion et de

(1) Marie-Magdeleine Le Prince était Taînée des enfants de Jean- François Le Prince et de Marie Bouteiller. Née en la paroisse du Crucifix, le 6 octobre 1702, elle était entrée dans sa soixantedeuxième année, lorsqu'elle mourut le 11 mars 1764, un mois après le mariage de son filleul. Elle fut inhumée, le 12, en l'église des Pères Gordeliers, dans le caveau de sa famille.

notre état, remplir ceux de la société et satisfaire à toutes les bienséances. Nous liâmes avec quelques maisons de nos parents et avec un certain nombre d'amis particuliers une société intime. Nous en avions une habituelle avec la maison d'Assé ; nous y allions plusieurs fois par semaine, nous y soupions très-souvent. M. et M"' d'Assé nous recevaient toujours avec bonté et afiection ; nos jeunes sœurs, qui n'a^vaient point de plus grand plaisir que celui de nous avoir, ne cessaient de nous prodiguer les plus grandes marques de tendresse et d'amitié. Nous y répondions par un sincère retour. Je m'occupais essentiellement de la surveillance des ouvriers de la manufacture et de toutes les opérations du cabinet Ma femme me secondait autant qu'elle le pouvait; elle prit quelques notions des affaires, et elle se chargea, pendant un certain temps, de copier la correspondance.

Je ne crus pouvoir lui faire un plus agréable cadeau que de lui proposer le voyage de Paris. Elle eut un peu de peine à s'y décider ; elle n'avait jamais perdu de vue ni ses parents, ni son clocher. Elle se détermina cependant, dans la crainte de n'être pas aussi libre une autre année. Nous profitâmes de la belle saison ; nous partîmes le lundi 20 mai (4764), avec un de nos bons amis, l'abbé Montsallier, chanoine de l'Église du Mans (1). Mon père nous avait prêté sa chaise de poste, voiture excellente et bien solide ; mais, comme elle n'avait pas servi depuis longtemps, les rais échauffés ou pourris ne purent supporter le mouvement rapide de la poste. Vers midi, entre Saint^ôme et Beliême, une des roues manqua tout net ; heureusement

(1) René-Pierre Montsallier avait été installé chanoine prébende de Saint-Julien, le 20 décembre 1754, en remplacement de Jean Chevrie, son oncle, qui lui avait résigné son canonicat. Il mourut jeune et fut enlevé, le 16 octobre 1771, âgé d'environ quarante-trois ans.

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qu'au lieu de sortir en dehors, ce qui nous eût iait infailliblement verser, elle versa en dedans et fit arc-boutant avec rimpériale. Nous descendîmes bien vite, mais avec précaution, dans la crainte d'une culbute. Nous vîmes avec peine que nous ne pouvions aller plus loin et que nous étions éloignés de tout sec4)urs. L'abbé Montsallier, en s'orientant, reconnut de loin le clocher d'îgé ; il avait eu des relations avec le curé de cette paroisse. Il partit surle-champ pour aller lui demander l'hospitalité. Le bon curé, sensible à notre malheur, nous envoya une personne fidèle pour garder notre voiture auprès de laquelle nous étions restés, ma femme et moi, exposés aux rayons ardents du soleil. Nous acceptâmes avec reconnaissance le dîner du curé qui nous offrit, de la meilleure grâce du monde, tout ce qui était en son pouvoir.

Cependant, le maître de poste de Saint-Côme, qui nous conduisait, retourna chez lui et amena une charrette sur laquelle on mit notre voiture pour la transporter à Bellême. Nous nous y rendîmes le soir, Tabbé Montsallier et moi à pied^ et ma femme sur le cheval du curé qui ajouta cette complaisance à toutes les honnêtetés dont il nous avait comblés pendant notre séjour chez lui.

Nous fûmes obligés de rester vingt-quatre heures à Bellême pour faire faire une roue et réparer notre voiture. Je n'avais jamais vu cette petite ville qu'en passant Quoique contrarié par le retard que nous éprouvions, je ne fus pas fâché d'être à portée de séjourner dans le lieu où mes ancêtres avaient pris naissance. Je trouvai avec plaisir beaucoup de personnes de différents états qui portaient mon nom très-conunun dans le pays. L'abbé Montsallier nous procura, entre autres, la connaissance de M. Le Prince, bailli de cette ville ; il avait une femme et des filles très-aimables. Il nous donna à dîner en bonne [compagnie et nous procura tous les amusements qui pouvaient nous intéresser.

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Le mardi au soir, notre voiture étant prête, après avoir pris congé de nos hôtes, nous partîmes pour aller coucher à Rémalard. En y arrivant, nous filmes agréablement surpris de rencontrer M. Véron de Forbonnais, oncle de ma femme ; il allait passer quelcpie temps à sa terre. Nous soupâmes ensemble. 11 nous donna mille marques d'amitié et nous promit qu'il serait sûrement rentré à Paris avant notre départ et qu'il se ferait un vrai plaisir de nous présenter à ses connaissances et de nous faire voir ce qui pourrait le plus intéresser notre curiosité.

Le lendemain matin, nous nous remîmes en marche, mais nous fûmes obligés de coucher encore en route et nous n'arrivâmes que le jeudi à Paris. Nous descendîmes chez mes frères Malessard et Beaufond qui demeuraient ensemble, rue Goquillière ; ils nous attendaient avec empressement et étaient, depuis deux jours, dans la plus vive inquiétude de notre retard. Nous leur en expliquâmes la cause et les circonstances ; dès lors, il ne fut plus question que de la satisfaction de nous voir réunis et de former des projets de plaisirs, de fêtes, de courses, d'emplettes, etc. Mes frères n'étaient point encore mariés; ils tenaient un ménage de garçons bien ordonné. Prévenus de l'arrivée de leur belle-sœur, ils avaient eu Fattention de se procurer tous les petits meubles nécessaires à une jeune femme.

Dès que M"* Le Prince fut remise de la fatigue du voyage, je m'empressai de la conduire chez mes anciennes connaissances ; mes frères nous en procurèrent de nouvelles, et lorsque M. de Forbonnais fut de retour, le cercle de notre société s'étendit au point que nous avions peine à suffire aux invitations que nous recevions journellement de dîner chez divers parents et amis. Nos soirées étaient spécialement consacrées aux promenade?, les jours libres aux parties de campagne, et les matinées à faire des emplettes ou à voir les cérémonies et les principales curio-

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sites. Nous vîmes successivement ce qu'il y a de plus intéressant, en tous les genres, à Paris et dans les environs. Ce qui frappa davantage ma femme fut la manufacture des Gobelins, celle des glaces, l'Observatoire, la machine de Marly et divers morceaux précieux et antiques du trésor de SaintrDenis.

Nous ne pûmes nous rendre à Versailles, le jour de la Pentecôte, comme nous l'avions projeté, pour voir la procession des cordons bleus ; nous y allâmes le lendemain et fûmes dédommagés par le spectacle intéressant de larevue de la Maison du Roi. Beaufond y trouva un ami qui nous fit voir, dans le plus grand détail, l'intérieur et les dehors du château.

Mes frères nous avaient procuré l'entrée à un charmant concert d'abonnés ; il était exécuté par les plus belles voix et les meilleurs instruments de Paris, et les amateurs, en assez grand nombre, formaient une brillante et excellente compagnie d'hommes et de femmes des divers ordres de la société. Nous assistions assez régulièrement à ce concert. M. Champion, violon de l'Opéra et maître de mes Irères, nous fit connaître quelques-unes des femmes qui le fréquentaient; il y en eut, entre autres, deux qui nous plurent singulièrement par leur maintien et leur tournure. Nous étant vus plusieurs fois au concert, nous nous saluions respectivement avec un certain intérêt. Un jour, nous les rencontrâmes à Saint-Gloud et elles nous firent un accueil si marqué que nous désirâmes savoir leur nom et leur état. Nous apprîmes, par M. Champion, que l'une était M"® Le Noir, femme d'un notaire, et l'autre sa cousine que ses parents lui avaient confiée pour perfectionner son éducation, et que ces deux dames avaient des voix charmantes. Mes frères, qui cherchaient tous les moyens d'amuser leur belle-sœur, imaginèrent de lui donner un concert chez eux et d'y inviter toutes leurs connaissances. Us

témoigodrent le désir d'aToir aussi ces deux femmes qui les ayaient intéressés autant que nous. M""* Le Prince, à qui elles plaisaient de plus en plus, soit sympathie, soit pressentiment de ce qui devait arriver, applaudit beaucoup à ce projet L'embarras était de l'exécuter^ n'ayant aucune relation avec elles. M. Champion fut prié de sonder le terrain et les dispositions. Sur la réponse favorable qu'il rapporta, mes frères allèrent eux-mêmes inviter M"* Le Noir et sa cousine ; elles acceptèrent très-honnêtement et eurent, toutes les deux, la complaisance de chanter divers morceaux ; nous fûmes ravis de les entendre. Beaufond fut plus particuUèrement frappé des accents de la voix forte et mélodieuse de M^^' Fouacier ; elle joignait à ce talent une figure très-agréable, une jolie taille, une douceur singulière répandue sur tous ses traits et un air de gaieté accompagné de la plus grande modestie. Les charmes de cette jeune personne excitèrent dans le cœur de mon frère, les plus tendres sentiments, et, dès ce moment, il conçut le désir de Tépouser, s'il était possible. Le concert fut suivi d'un souper fort agréable ; nos deux dames voulurent bien y rester, Beaufond les accompagna jusque chez elles ; il demanda et obtint la permission de leur faire, de temps en temps, sa cour ; il profita de cette liberté qui le conduisit à ime connaissance particulière et, de degré en degré, au comble de ses vœux.

Nous étions partis pour Paris, ma femme et moi, avec l'intention de ne point aller aux spectacles. Après avoir résisté, pendant trois semaines, aux instances réitérées de nos amis, nous succombâmes à la tentation. Je me déterminai, parce que ce n'était qu'en passant ; nous n'étions pas dans le cas d'en contracter d'habitude et je ne voyais pas, à beaucoup près, le même danger pour des gens mariés que poiu» de jeunes personnes. Ma femme approuva mes raisons et céda d'autant plus volontiers que c'était

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pour elle une occasion unique de satisiaire son goût pour la musique ; elle avait déjà assisté au concert spirituel qui l'avait beaucoup intéressée. L'Opéra ne la flatta pas ; il est vrai que l'on ne donnait alors que des fragments. Il ne fiit joué aucune grande pièce aux Français pendant notre séjour. Le premier jour que nous y allâmes, nous eûmes le désagrément de voir tomber une tragédie nouvelle. Nous donnâmes à la Comédie-Italienne une soirée seule* ment, par curiosité; l'Opéra-Gomique l'emporta sur le reste ; dès la première fois, il enchanta ma femme. En fréquentant ce spectacle, sans autre maître, elle se per-* fectionna pour le cbant au point qu'à son retour au Mans, on fut très-élonné de l'étendue et des agréments que sa voix avait acquis, sans avoir pris aucune leçon de musique.

Nous quittâmes Paris après sept semaines de séjour. Nous nous déterminâmes à revenir par la levée, pour voir les villes intéressantes qui se rencontrent sur cette agréable route. On travaillait encore à la cathédrale d'Orléans, qui passe pour une des plus belles de France ; nous en admirâmes la structure et la richesse. Nous vîmes le pont et la Rue -Neuve dont tous les bâtiments uniformes sont parfaitement alignés. Un ami nous fit remarquer la statue de la fameuse Pucelle d'Orléans, Jeanne d'Arc, et nous ^conduisit dans une raffinerie de sucre; le maître de cette manufacture eut la complaisance de nous en expliquer les diverses opérations.

On nous fit voir à Blois le château et le palais épiscopal, de très-belles fontaines, le pont qui est magnifique et une manufacture de coutellerie qui est très-renommée. Nous observâmes avec plaisir et surprise que, dans cette ville, tout le monde, sans exception, a le langage le plus correct et le plus élégant.

Nous nous arrêtâmes à Amboise, dans le dessein d'aller au château de Ghanteloup qui appartenait alors au duc de

Choiseul ; un orage long et considérable nous empêcha de satisfaire notre curiosité et, après avoir pris quelque repos, nous partîmes pour Tours. Nous vîmes, en passant, la célèbre abbaye de Marmoutier. Nous trouvâmes à Tours plusieurs parents et amis qui nous reçurent avec une vraie affection. Noue fûmes supérieurement régalés en plusieurs maisons : bonne chère et bon vin, telle est la devise des tourangeaux. Si Ton en croit une vieille chronique, il y avait autrefois à Tours une rue toute remplie de traiteurs, pâtissiers et rôtisseurs, et on ne comptait qu'un seul libraire dans toute la ville. Le pont-neuf n'était pas encore fait, nous en vîmes le plan et les projets dont l'exécution a rendu cette ville beaucoup plus belle qu'elle n'était alors. Le Mail nous intéressa par l'agrément de sa situation, la beauté des arbres et le concours presque habituel des amateurs de la promenade. La manufacture de soierie occupait alors un grand nombre d'ouvriers et formait un objet très-important de commerce ; nous entrâmes dans divers ateliers pour voir les différentes opérations et mécanismes par le moyen desquels on varie les nuances, les couleurs et les dessins.

Après deux mois entiers d'absence, nous arrivâmes au Mans ; bien contents, surtout ma femme, de revoir son clocher. Elle le perdit pourtant encore de vue peu de temps après ; elle vint avec moi à Guibray, à cheval ; le premier soir, elle se trouve si fatiguée, que nous fûmes obligés de séjourner chez le curé d'Ancinnes. Elle soutint assez bien le reste de la route, mais la crainte d'abuser de son courage plus grand que ses forces, nous détermina à remettre à une autre année le projet que nous avions formé d'aller voir la ville de Gaen et la mer.

Le voyage de Paris m'avait un peu arriéré pour mes affaires ; je m'empressai de me remettre au courant et je m'arrangeai de manière à profiter du temps des vacances.

pour faire, avec ma femme, quelques parties de campagne. Nous en fîmes plusieurs. Le devoir et rinclination nous conduisirent d'abord chez nos parents à Lucé-sous-Ballon.

Leur campagne est située au milieu du bourg, dans un excellent fond ; une vaste cour, plantée en sycomores, sert d avenue au bâtiment très-bien distribué ; le jardin est grand et agréable, orné par la seule nature. Le terrain de ce canton est trop précieux pour l'employer en promenades stériles; au lieu de ces agréments qui ne peuvent flatter que les yeux, on en trouve de bien préférables dans les fermes et métairies qui offrent en toute saison, le spectacle intéressant de Tespoir ou des fruits d'une riche moisson.

M. et M*"® d'Assé passaient régulièrement la belle saison dans ce séjour, avec leur famille. Ils avaient un curé respectable par ses vertus et intéressant par son esprit et son érudition. L'abbé Briffault, son vicaire, avait été mon condisciple ; il portait, sous une figure fort laide, la plus grande amabilité de caractère. Gueux comme un rai d'église (il n'avait que son vicariat), il était généreux comme un prince, gai comme un pinson et franc comme Tosier. Ces deux ecclésiastiques faisaient la société habituelle de M. et M°' d'Assé; de temps en temps, il venait de petites recrues de quelques parents et amis de la maison qui s'empressaient de partager les plaisirs de cette agréable demeure. Nous ne pûmes y faire qu'un assez court séjour, mes affaires ne me permettaient pas de longues absences. Nous mîmes le temps à profit. Ma plus grande récréation était de jaser, de lire, de courir avec mes ieunes sœurs ; elles n'épargnaient rien pour nous amuser et elles réussissaient si bien que nous n'avions pas un instant d'ennui. EHes nous virent partir avec un vrai regret; pour les consoler, nous primes l'engagement de venir exactement, au moins une fois chaque année,

passer quelque temps avec elles. Nous leur avons tenu parole. Nous leur promimes, en outre, d'entretenir une correspondance suivie tant qu'elles semient à la campagne, pour nous dédommager réciproquement de l'absence et de l'éloignement.

Cette correspondance était fort exacte et très animée les messagers, voituriers, amis, occasions^ tout était mis à contribution pour porter et rapporter les lettres et les réponses. Les témoignages d'amitié et d'attachement en faisaient la base et, au surplus, nous nous rendions compte des nouvelles ou des anecdotes que nous apprenions. Nous ne manquions jamais de matière; à défaut, M"* de Mécorbon trouvait dans son imagination toujours très-gaie, parfois un peu folle, les plus jolies plaisanteries, souvent sur une bagatelle, sur un rien. Je m'amusais quelquefois à l'agacer ; elle n'était jamais en demeure. Son espiit et son cœur lui fournissaient des idées et des sentiments qui n'étaient qu'à elle et qu'elle exprimait dans le style le plus léger avec une singulière facilité.

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