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CHAPITRE X

Voyages à Forbonnais, à Caen, à la Déliyrande et ft Ardenay. — Mort de M. de Froullay

M. de Forbonnais passait ordinairement les vacances à sa terre ; le voyage qu'il y avait fait au printemps de 1764 et le dérangement de sa santé l'empêchèrent d'y revenir dans Tautonme de la même année, ce qui nous obligea de remettre à la suivante Texécution de notre projet d'aller passer quelque temps dans cet agréable séjour.

La terre de Forbonnais est située dans la paroisse de Ghampaissant, à un quart de lieue de Saint-Cosme et de la route de Paris qu'on voit des appartements. On arrive par un bois agréablement percé ; la principale allée sert d'avenue et conduit jusqu'à l'avant-cour. Le bâtiment n'a rien de beau à l'extérieur, il n'est même pas régulier ; mais la distribution à l'intérieur est un vrai chef-d'œuvre par la multiplicité des agréments et des commodités que l'industrieux propriétaire a su se procurer en tirant un parti unique de son terrain. Le jardin est grand, bien distribué et entouré, ainsi que la cour, de douves remplies d'eau vive. Ce charmant manoir est entouré de prairies considérables; elles sont séparées par des levées et des terrasses; ce sont autant de promenades qui conduisent, l'une au grand bois et les autres à deux taillis. Ces trois bois et celui par lequel on arrive se trouvent

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heureusement placés, chacun à un angle d'un grand carré au milieu duquel est lliabitation.

Aux agréments du local se joignaient ceux d'une excellente société, peu nombreuse, mais toujours bien choisie ; elle élait habituellement composée d'une partie de la famille de M. de Forbonnais et d'un certain nombre de ses amis, des hommes instruits, des femmes aimables et très-intéressantes. Il eût été difficile de ^'ennuyer ou- de ne se pas plaire en si beau- lieu et si bonne compagnie. Le maître de la maison, toujours empressé à procurer de nouveaux plaisirs à ses hôtes, savait les varier de la manière la plus ingénieuse et,, dans les intervalles des récréations ou des promenades, il intéressait et captivait tout son monde par le récit des anecdotes les plus cuneuses et par des dissertations savantes, mais toujours à portée des moins habiles, sur plusieurs objets très-importants.

La première éducation de M. de Forbonnais n'avait rien eu d'extraordinaire; né avec d'heureuses dispositions, il fit de bonnes études sans montrer la supériorité de tatentsqui l'a si fort distingué depuis ; lorsqu'il eut secoué la pous^ sière du collège, entraîné par un penchant irrésistible, il s'adonna tout entier à Tétude ; un travail assidu et divers voyages, tant en France qu'à l'étranger, développèrent le germe précieux de ses connaissances ; le public ne tarda pas à en goûter les fruits. Il fit imprimer plusieurs ouvrages, tous marqués au bon coin, notamment ses Considéra' timssur les finances, qui fixèrent sa réputation dans la république des lettres. Il fut nommé inspecteur g^éral des Monnaies de France et conseiller d'honneur à la €k>ur des Monnaies de Paris. Il a possédé aussi, pendant quelques années, un office de conseiller au Parlement de Metz. En i7Si9, il avait été premier commis des finances sous le fameux Silhouette, contrôleur général ; il prédit la disgrâce de ce ministre et se retira à temps ; il eût été bien

en état de rempliir cette place impootaate ; il* aivait les coimaissances et qualité» néeeeaftîres pour faire uu bon ministre des finances, mais il n'avait aucune de celles qu/'exige Tart mensonger des courtisans ; trop franc, trop vrai et trop sage pour s'assujettir à la bassesse et aux cKtours d'une vi4e adulation.

M. de Forbonnais a resté garçon jusqu'à Tàge de soixante ans ou environ; il a pris alors une aimable corn* pàjgoe, W^^ Roy de Chaumont. Dès lors, il a quitté Paris et renoncé aux grandes affaires (i) ; il s'est retiré à sa terre eu il joiiit tranquillement, avec sa chère moitié, des douceurs du ménage et des plaisirs vrais et purs de la campagne.

J'avais fait seul le voyage de Guibray en 1765, je m'étais dérobé aux suites des fêtes de la noce de ma sœur ; je m'en étais procuré une plus dans mon goût en dirigeant ma route par Lucé où je passai des moments bien courts, mais bien délicieux, avec les parents de ma femme. L'année suivante, elle désira exécuter la partie que nous avions faite d'aller voir la ville de Caen et la mer. Elk proposa à ses parents de lui confier M"' de Mécorbon ; ils y consentirent de bonne grâce. La jeune parsonne, qui n'avait jamais fait un si grand voyage, fut très-flattée de la proposition. Nous allâmes en voiture. Nous nous rend!*

(1) A ces détails intéressants, mais trop incomplets et trop brefs, nous voudrions pouvoir ajouter ici une plus lonj^ne notice sur ce personnage qui fut un des manceaux les plus distingués du dernier siècle. François Yéron de Forbonnais était né au Mans, paroisse de Saint-Nicolas, le 3 octobre 1722, du mariage de François-Louis Véron du Verger et de Anne Plumard. Il mourut à Paris, le III® jour complémentaire de Tan VIII (20 septembre 1800), — et non 1820, comme le dit, par erreur, Narcisse Desportes, dans sa Bibliographie du Mavne^ p* SOi.

mes d'abord à la foire dont le moavement et les curiosités intéressèrent ma belle-sœur. Lorsque mes affiaires furent finies, nous primes la route de Gaen où nous arrivâmes le soir. Nous logeâmes sur la place, agréablement plantée et entourée de beaux bâtiments très-réguliers. Le lendemain, nous vîmes les casernes, le Mail, les rues vastes et toutes tirées au cordeau, Péglise de Saint-Pierre, qui est la principale, les deux abbayes, le magasin à sel dont les murs sont d'une épaisseur prodigieuse, et le port dans lequel il y avait plusieurs vaisseaux marchands qui mon* tent avec la marée. Nous entrâmes dans un vaisseau hol^ landais ; le capitaine nous reçut très-bien et nous fit voir, avec beaucoup de complaisance, ce qu'il y avait de plus curieux dans son bâtiment. J'admirai surtout l'ordre, l'arrangement merveilleux et l'extrême propreté qui régnaient dans toutes les parties de ce vaisseau.

Le joi^r suivant, nous allâmes à Notre-Dame de la Délivrande et de là au bord de la mer; nous vîmes avec un plaisir mêlé d'admiration le spectacle imposant et magnifique de ce vaste et terrible élément dont les flots, toujours réglés dans leur cours, vont et reviennent exactement aux mêmes heures, sans jamais passer les bornes qui leur ont été prescrites. Nous nous promenâmes assez longtemps sur la plage d'où nous vîmes distinctement le Havre et Honfleur, et reconnûmes, dans le lointain, quelques vaisseaux en pleine mer. Nous fîmes une petite collection des plus jolis coquillages, nous goûtâmes Teau de la mer, mais nous refusâmes constamment d'aller dessus, malgré les vives instances des pêcheurs ; ils nous assuraient, sur leurs grands dieux, par saint Nicolas et sainte Barbe, leurs patrons, qu'il n'y avait aucun danger. La crainte d'un coup de vent ou de quelque événement imprévu nous décida à ne pas nous exposer.

Le petit village de la Délivrande était fameux par la

chapelle dont la réputation attirait un concours presque continuel de pèlerins ; ils venaient, la plupart, de trèsloin, tous, avec la plus grande confiance, demander à Dieu différentes grâces par l'intercession de la sainte Vierge, patronne de ce lieu. Plusieurs y faisaient leurs dévotions, aucun ne manquait d'assister à la sainte messe, décharger les prêtres d'en célébrer au moins une à son intention, et de faire bénir quelques chapelets pour les emporter dans son pays. Nous fuîmes vraiment édifiés de toutes les marques de piété que nous vîmes dans cette église. En rentrant à l'auberge, la petite sœur nous donna à deviner le sujet particulier et l'intention spéciale des prières qu'elle venait de faire ; comme elle étail lort pieuse, nous crûmes d'abord qu'elle avait demandé à Dieu la grâce de se corriger de ses petits défauts ou d'acquérir quelque vertu, a Peut-être, dîmes-nous ensuite^ est-ce un bon mari que tu désirerais ? b — Elle sourit, mais, « ce n'est point tout cela, dit-elle ; il y a deux ans et demi que vous me laites attendre le plaisir d'être tanle, j'ai prié le bon Dieu, de tout mon cœur, de me donner une jolie nièce aussi aimable que ses parents. » — Quoique sa prière eût été sincèrement faite, avec toute la ferveur dont elle était capable, elle n'a point été exaucée. C'est la seule satisfaction qui ait manqué à notre bonheur ; nous l'avons désirée longtemps, c'était le vœu de la nature. Dieu n'a pas permis l'efFet, et nous devons croire qu'en nous privant du plaisir d'avoir des enfants, il l'a fait dans des vues de miséricorde, pour nous épargner bien des peines inséparables de la paternité.

Le temps des vendanges est celui des plus grandes réjouissances. Nous allions, tous les ans, passer huit ou quinze jours à Clairsigny pour faire cette récolte et profiter des derniers plaisirs de la campagne. Comme ce joli lieu est peu éloigné de la ville, nous y avions, tous les

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jours, bon nombre de nos parents et amis à dîner et à aoia.per, et nous passions les journées les plus délicieuses. En i'Zlïe, mon père, qui était allé voir son ùère à La Roche (i), ne put se rendre à l'ouverture de sa vendange; il n'arrÎTa que le lendemain. A pdne fut-il descendu de cheval qu'il m'appela en particulier. Il me fit part du marché qu'il venait de conclure avec M. de SémonviUe (2) de la terre d'Ardenay . Mon père la convoitait depuis plusieurs années, à raison de ses agréments et du plaisir d'être voiân de campagne de son frère, auquel il était très^incèrement attaché. M. d'Amigné n'avait pas peu contribué à cette acquisition. Toutes les conditions que mon père «ut la complaisance de m'expliquer furent c(»n^gnées dans un acte sous seing privé, et il fut convenu qu'il se rendrait à Paris, dans le courant de Thiver, pour consommer cette opération par un acte devant notaire. En efifet, il partit vers la fin de novembre. M. de SémonviUe, n'ayant pas chez lui, tous les titres et papiers nécessaires à la rédaction de l'acte de vendition, je fus chargé d'en aller faire le tri à Ardenay. Je fis ce petit voyage dans les demiei*s jours de décembre ; il faisait très-ixoid et mauvais temps;

(1) La terre de la Roche est située entre le Breil et Nuillé-le- Jalais, à cinq lieues du Mans environ. Après la mort de M. Le Prince d'Amigné, cette propriété passa à sa fille, Henriette Le Prince, qui la vendit ensuite, vers 1780, à Noël-Pierre Drageon, marchand teinturier, demeurant au Mans, près le Pont-Saint-Jean.

(2) Après avoir appartenu aux maisons de Lenfernat et Le Vasseur, la terre seigneuriale d'Ardenay était entrée, au commencement du xviii« siècle, dans la famille Huguet de SémonviUe, par le mariage de Elisabeth Le Vasseur avec le chevalier François Huguet de SémonviUe. Leur postérité en conserva la possession jusqu'au jour où Charles-François Huguet de SémonviUe, conseiUer au Parlement de Paris, la vendit à J.-B.-J. Le Prince.

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G€q[)endiiat,j*étai6 flatté de voir, au moins en gros, catte iiasiportante acquisition. Je remarquai beaucoup de beautés et de défauts, mais je vis en même temps tous lea moyens et les ressources d'augmenter les uns et de oordger les autres. Il n'y a que ceux qui oiit connu Ardenay du t^QQps de M. de Sémonville qui peuvent bien juger de la différence et apprécier les changements et les ouvrages considérables qui ont occupé presque totalement mon père pendant quinze aos environ qu'il a joui de cette terre. Le bâitiment des deux pavillons neufs^ la formation de l'avantcour, quelques percées dans le bois, les salles et le bosquet à i'enti'ée, la grande sapinière qui a prolongé l'avenue de face, le jardin absolument reformé et ingénieusement divisé en parterre et potager, le point de vue de la route d'Orléans et la pièce d'eau qui se trouve au bord de la route, une quantité presque innombrable d'arbres de toute espèce plantés en massifs, allées ou quinconces, tels sont les principaux ouvrages par lesquels mon père a multiplié les agréments de sa terre et préparé une augmentation réelle de valeur et de revenu, en faisant, d'ailleurs, défricher et semer en blés ou en bois, des portions considérables de terrain inculte jusqu'alors.

M. de Sémonville, en vendant sa terre, s'était réservé la faculté d*y venir passer un certain temps chaque année ; il n'en usa pas longtemps. 11 ne tarda pas à sentir combien il est différent de n'être plus le maître. Le dépouillement de sa propriété lui fit voir sous un point de vue tout autre ces mêmes lieux qui avaient fait si longtemps ses délices; il n'y renonça pas cependant sans regrets. Nous n'eûmes que celui de la perte de sa sociélé. Il était poli, honnête, afiTable, prévenant et d'un excellent cœur; au surplus, mon père fut fort aise d'avoir la jouissance libre et entière de son acquisition.

M. de FrouUay, évêque du Mans^ mourut au mois de

janvier 1767 (i); on lui fit de magniâques obsèques. Son corps fat embaumé et revêtu de ses habits pontificaux (2). Après avoir été exposé pendant quelques jours dans la chapelle de son palais, il fut porté par toute la ville, sur les épaules de plusieurs prêtres, et inhumé dans le chœur de la cathédrale. Sur la demande des administrateurs de l'Hôpital, son cœur y fut transporté solennellement et déposé dans la chapelle de THôtel-Dieu qu'il avait fait bâtir. C'est à lui qu'on doit l'établissement du séminaire Saint-Charles destiné à servir de retraite aux anciens prêtres, et de celui de Domfront pour l'éducation des jeunes ecclésiastiques du bas-Maine. Ce prélat possédait, dans un degré supérieur, toutes les qualités nécessaires à un bon et sage gouvernement. On n'a connu qu'après sa mort un grand nombre de traits signalés de sa bonté^ de sa prudence et de sa générosité.

(1) Charles-Louis de FrouUay, né en 1686, avait été pourvu de l'Evôché du Mans, en 1723 ; il mourut en cette ville, le 31 janvier 4787, âgé d'environ quatre-vingts ans.

(2) Dans ses Mémoires^ le chanoine Nepveu de la Manouillère donne d'intéressants détails sur ces funérailles et les différentes cérémonies qui lurent célébrées au Mans à cette occasion (t. I, p. 53-60).

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