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CHAPITRE XI

Voyage en Suisse et en Allemagne

Beaiifond, voulant faire ua voyage en Suisse, pour ses affaires, me proposa la partie. Je l'acceptai volontiers. Je désirais, depuis longtemps, trouver une occasion favorable de connaître quelques-unes des principales villes de France et des états voisins de ce royaume. Je pensais bien, d'ailleurs, que je pourrais tirer parti de ce voyage pour le débouché de notre manufacture. M. du Rancher, mon beau-frère, qui n'était retenu par aucune occupation, ne demanda pas mieux que de nous accompagner. Je partis du Mans avec lui, le 2 mai 1767, dans une chaise de la messagerie. Nous arrivâmes le 5 à Paris, nous y demeurâmes jusqu'au 1 2, jour auquel nous primes la poste avec Beaufond, pour nous rendre d'abord à Lyon où nous n'arrivâmes que le 21, ayant le double but de satisfaire notre curiosité et de faire quelques connaissances utiles à nos affaires. Nous séjournâmes plus ou moins longtemps dans les lieux qui nous offraient quelque intérêt.

Nous vîmes, en passant , la villa, le château et la superbe forêt de Fontainebleau.

Nous logeâmes à Sens, chez M. Fouacier, beau-père de Beaufond ; il nous reçut, ainsi que sa femme, avec les plus grandes marques d'amitié. On nous fît remarquer, dans l'église métropolitaine, la chaire dans laquelle saint Bernard a prêché et soutenu des controverses contre le fameux Abailard. Le principal commerce de Sens consiste

Digiti

en une manufacture de velours de coton ; toutes les rues sont arrosées par un ruisseau que fournit la Vanne; on augmente et on diminue à volonté le volume de ce ruisseau qui couvre toute la superficie des rues lorsqu'on veut les nettoyer; l'eau de ce ruisseau, belle et claire, a la même qualité que celle des Gobelins pour la teinture.

De Sens, nous nous rendîmes par Auxerre à Dijon, ville capitale de la Bourgogne (1)

Nous partîmes, le 17 juillet, de Soissons, et arrivâmes le même jour à Paris où nous restâmes, mon beaufrère et moi, jusqu'au 3 1 , et nous nous rendîmes au Mans, le I" août, après trois mois entiers d'absence bien longue pour tous. Notre famille nous attendait avec empressement; elle nous reçut avec les plus grandes démonstrations de joie et d'amitié; nous y répondîmes par la plus vive expression de nos sentiments. Le jour de notre arrivée et les suivants furent de vrais jours de fête; à peine pouvions-nous suffire aux nombreuses félicitations de nos connaissances. Nous avions apporté différentes emplettes et cadeaux que nous distribuâmes; on trouva le tout de bon goût et bien choisi. Tout le monde nous en faisait les compliments les plus flatteurs et se promettait de nous charger de ses commissions lorsque nous retournerions en voyage. J'étais bien satisfait de celui que je venais de faire, je n'avais eu que les petits désagréments inévitables dans une si longue route (elle était au moins de six cents lieues) ;

(1) Le caractère exclusivement local que ces Mémoires doivent conserver m'autorise à quitter ici notre auteur et à ne pas le suivre dans son voyage à travers la France et Tétranger. Les observations qu'il enregistre n'offrant, du reste, rien de particulièrement neuf ni intéressant, les lecteurs n'ont rien à regretter dans cette suppression. Après avoir laissé Le Prince d'Ardenay à Dijon^ nous reprenons son récit interrompu, au moment où il rentre à Paris par Soissons.

pendant toat ce temps, je n'avais pas éprouvé la moindre incommodité.

Je trouvai ma femme très-bien portante. Oh ! comme je l'embrassai de bon cœur ! Que j'eus de joie de recevoir ses tendres caresses ! Que de protestations et d'assurances mutuelles de tendresse, d'afiFection et d'attachement I Combien de choses nous nous dîmes dans les premiers instants de notre réunion ! Nous avions établi, pendant notre voyage, une correspondance exacte; je lui donnais avec soin et toujours d'avance la note de notre itinéraire ; par ce moyen, j'étais sûr de recevoir de ses nouvelles dans chacune des principales villes où nous passions et je ne manquais jamais de lui écrire, de toutes les villes où nous nous arrêtions.

Ma femme avait profilé de mon absence pour faire deux voyages. Elle alla d'abord à Angers, avec M. de Toumay, qui menait sa femme (I), pour voir Tabbé de La Brosse, qui procura à M"»* Le Prince toutes sortes de plaisirs et les plus agréables connaissances. Elle accompagna ensuite

(1) Le 9 juin 4760, la cousine-germaine de Le Prince d'Ardenay, Marie-Madeieine-Charlotte Chesneau, née en 1735, du mariage de Mathieu-Guy Chesneau des Portes, conseiller au Siège Présidial, et de Magdeleine Le Prince, avait épousé, on Téglise de Saint-Ouendes-Fossés, Louis Joubert, qui était alors receveur des décimes du diocèse du Mans. Devenue veuve trois ans après, elle s'était remariée, le 16 février 1767, à Jean-Bapliste-François-Joachim Nioche, qui était venu s'établir au Mans, vers 1760, comme inspecteur du commerce et des manufactures. La terre de Tournay, dont il prit le nom, est située en la paroisse de Teloché, non loin d*Ardenay. Né à Saint-Jean-d'Angély en 1736, M. de Tournay mourut au Mans en 4816. Son frère, François-Alexis-Jérôme Nioche de la Brosse, était chanoine de TÉglise Saint-Maurice d'Angers, qui avait autrefois des relations d'intime confraternité avec îe Chapitre de Saint-Julien du Mans.

M"* Gauvain à Brulon, elle s'y amusa beaucoup et profita de la proximité pour aller passer quelques jours chez M. de Linières, à la forge dé Moncor (I), dont les différents ouvrages intéressèrent beaucoup sa curiosité.

(1) La forge de Moncor, qui appartenait alors à la famille Dosportes, se trouve en la paroisse de Ghammes, près Sainte-Suzannc (Mayenne).

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