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CHAPITRE Xm

Mort de M"« de la Rozelle

Les mariages de mes proches avaient successivement étendu les bornes de notre société. Cet agréable accroissement multipliait les liaisons, les ressources et les plaisirs de la jeunesse de notre famille. Nous pouvions nous flatter de goûter longtemps la douce satisfaction que nous assuraient une union parfaite et l'amitié la plus constante. L'heureuse harmonie qui régnait entre nous iut bientôt troublée par un événement aussi imprévu que fâcheux.

M"' de La Rozelle portait, depuis longtemps, le germe de la cruelle maladie qui a terminé sa carrièi^e à la fleur de son âge ; ce germe commença à se développer vers la fin de 1772. Languissante pendant tout l'hiver, elle ne fut cependant arrêtée tout à fait que dans les premiers jours de février. Dans Tespace de quinze jours, le mal fit de tels progrès que nous conçûmes les plus vives inquiétudes sur les suites de cette maladie dont on ne faisait encore que soupçonner la cause. MM. Champion père et fils employèrent avec un zèle infatigable leurs soins et toutes les ressources de l'art auprès de cette chère malade qui intéressait singulièrement tous ceux qui la connaissaient. On lui appliqua les vésicatoires successivement aux jambes, aux cuisses et au côté, dans l'endroit où elle ressentait la plus vive douleur. Ce remède fut infructueux ; les symptômes de rhydropisie de poitrine se manifestèrent. L'étouffé ment dont elle s'était plainte d'abord augmenta à un tel point qu'elle ne pouvait plus rester couchée ; il fallait ouvrira chaque instant les portes et les fenêtres afin de renouveler Tair et d'en accroître Faction par un plus grand

volume. Je l'ai vue grand nombre de fois, dans cet «?tat att'reux, prête à expirer. Dès qu'elle avait la moindre relâche, elle montrait toute sa gaieté naturelle, fortifiait et encourageait elle-même les tristes témoins de ces déchirants spectacles. Je ne puis m'en rappeler le souvenir sans sentir renouveler en moi le frémissement dont j'étais saisi en la voyant presque habituellement dans de si terribles et cruelles angoisses. En effet, quoi de plus poignant et de plus affreux que de voir une tendre amie, une bonne sœur, une femme aimable, jeune, à peine âgée de vingt-huit ans, si souvent et si longtemps aux prises avec la mort et ne revenant à elle que pour retomber bientôt après dans une nouvelle crise plus effrayante encore que la précédente ? Malgré ses douleurs et ses souffrances, elle ne perdait rien de sa constance et de sa résignation. En voyant les cinq plaies qu'avaient formées seg'vésicatoires. elle se plaisait à dire qu'elle en avait autant que son divin Maître. Elle demandait sans cesse à Dieu de la rendre conforme en tout à Jésus-Christ son fils, et de lui appliquer les mérites de sa passion et de sa mort. Lorsqu'on lui proposa de recevoir les sacrements, elle donna d'abord quelques marques de sensibilité bien naturelle à son âge ; mais bientôt elle effaça ces restes de faiblesse humaine par un courage vraiment héroïque ; elle se disposa à cette sainte action avec toute la ferveur dont elle était capable, et reçut avec la plus grande édification le saint viatique ; elle trouva, dans ce divin aliment, toute la force dont elle avait besoin, et eut le bonheur de participer aux indulgences accoidées aux fidèles h l'occasion de la cérémonie de la canonisation de la sainte fondatrice des Visitandines (I ). Dès

(1) Les fêtes de la canonisation de sainte Jeanne-Françoise Frémiot de Chantai furent célébrées dans Téglise du monastère de la Visitation du Mans, du dimanche 14 au lundi 22 février 1773. — Mémoires de Hené'Pierre Nepveu de la ManouiUère, t.I,p. 148-152.

qu'elle eut satisfait à ce devoir de piété, elle m'envoya chercher. Après m'avoir fait part, avec une effusion de cœur admirable, de la grâce qu'elle venait de recevoir, elle me dit qu'elle s'adressait à moi avec la plus grande confiance pour me consulter sur ses dernières volontés. Elle m'expliqua en détail toutes ses intentions dont chacune caractérisait son esprit de justice et la bonté de son cœur. Elle me rendit dépositaire de l'écrit qui contenait toutes les dispositions dont elle confiait l'exécution à son mari ; elle me chargea, en outre, de quelques recommandations verbales auprès de son père et de ses sœurs. Ayant alors l'esprit plus tranquille, elle nes'occupa plus des choses de la terre que pour s'exciter, par un renoncement formel, à un plus grand recueillement, et se livra tout entière au désir de Téternité qu'elle voyait approcher avec une joie vraiment chrétienne. Elle ne voulut plus voir ses parents, leur présence l'aurait trop attendrie et aurait pu altérer la générosité de son sacrifice. Je fus seul excepté; quoiqu'il en coûtât à ma sensibilité, je la voyais quelques instants tous les jours. J'allais m'édifier auprès d'elle, et je remportais à chaque visite quelque nouveau trait d'héroïsme ou de vertu. On avait voulu lui cacher la mort de M"* Ghesneau mère, qui précéda la sienne de dix à douze jours (1). Lorsqu'elle en fut instruite, elle n'en fut nullement eflrayée ; au contraire, connaissant toutes les vertus

(l)Mnie Chesneau était la tante paternelle de Le Prince d'Ardenay, et c'est par cet intermédiaire qu'elle avait connu intimement M™« de la Rozelle. « Elle mourut, nous disent ses contemporains, en véritable chrétienne, après avoir donné différents bons avis à ses enfants. » — Née en la paroisse du Crucifix, le 4 août 1706, Madeleine Le Prince était fille de J.-F. Le Prince et de Marie Bouteiller. En 173i, elle avait épousé Mathieu-Guy Chesneau des Portes, conseiller au Siège Présidial.

de cette femme respectable, elle témoigna une vraie joie delà savoir délivrée des misères humaines; elle regrettait seulement qu'elle l'eût devancée, mais elle se consolait dans l'espoir de la rejoindre bientôt au séjour des délices ineffables qui faisaient l'unique objet de ses désirs et de ses vœux.

Cependant, le mal empirait de jour en jour, les remèdes ordinaires étaient sans effet ; une assemblée des médecins décida qu'il fallait faire l'opération, d'après une consultation de la Faculté de Paris qui n'offrait que cette ressource sans en garantir les effets. La malade ne fut pas dilficile à déterminer, l'opération fut très-bien faite ; on tira une si grande quantité d'eau et le mieux fut si sensible que nous eûmes quelques moments d'espoir. Mais répancbement était fait dans la poitrine ; elle se remplit bientôt de nouveau et les symptômes les plus iâcheux annoncèrent une fin prochaine. Je ne l'avais pas vue depuis l'opération. Elle me fit appeler la veille de sa mort. Je la trouvai dans une faiblesse extrême ; son visage défiguré était déjà tout retiré. Elle recueillit ses forces pour me faire les adieux les plus tendres et les plus touchants; elle me renouvela avec instances toutes ses recommandations pour l'exécution de ses dernières volontés. Je revins chez moi, le cœur navré de douleur, mais en même temps édifié, bien au delà de ce que je pourrais exprimer, de sa patience, de sa résignation et de toutes ses vertus qui se montrèrent avec le plus brillant éclat dans ses derniers moments. Elle expira la nuit suivante, le 19 mars 1773, et fut inhumée dans l'église de Saint-Pierre-le Réitéré, sa paroisse (i). La perte d'une si bonne et si tendre amie, l'état

(1) On peut ajouter à ce chapitre les renseignements que le chanoine Nepveu de la Manouillèrc, toujours exact et bien informé, a donnés au 1. 1, p. 154 de ses Mémoires,

Digiti

terrible où je 1 avais vue pendant le cours de sa longue maladie et surtout aux approches de la mort, et les marques singulières d'amitié et d'affection qu'elle me renouvela alors, d'une manière si énergique, ont laissé dans mon âme l'impression la plus vive et la plus durable.

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