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CHAPITRE XIV

Société Littéraire à Patriotique du Mans

Les hommes, nés pour la société, suivent naturellement rinclinatioQ qui les porte à se réunir et avec d'autant plus d'attrait et d'empressement qu'ils trouvent plus d'analogie de goût et de caractère dans ceux auxquels ils désirent s'associer. Ainsi que Taimant attire le ier et se rattache avec force, de même les sciences, les belles-lettres, les arts libéraux et mécaniques, les affaires publiques et particulières, les événements heureux ou malheureux, les peines et les plaisirs, en un mot, tout ce qui est du ressort de l'esprit et des sensations de l'homme l'attire, suivant la diversité de ses dispositions et Tétendue de ses besoins, à s'unir à ses semblables par les liens de l'association. Lorsqu'elle est formée, chacun porte à ce dépôt commun le tribut de ses talents, de ses connaissances et de ses forces ; la réunion forme, peu à peu, un fonds de moyens et de ressources destinés à la satisfaction et au bonheur réciproques des associés, au bien et au plus grand avantage de la patrie.

Tels doivent être le but et les motifs de toute Société qui désire se rendre utile à ses membres et au public. Tels étaient ceux de la Société littéraire et patriotique éiablie au Mans en 1778. L'année précédente, un petit nombre de citoyens s'étaient réunis dans le dessein de lire ensemble les nouvelles politiques, les journaux littéraires et les nouveaux ouvrages relatifs aux sciences et aux beaux-arts. Ils

communiquèrent leur dessein à quelques amis qui s'unirent à eux. Les membres de cette association s'assemblaient régulièrement pour faire leurs lectures en commun ; ils se communiquaient franchement leurs idées^ leurs réflexions ; il en résulta plusieurs dissertations sur divers objets intéressants. Les talents connus de quelqpies membres et ceux qui développèrent les discussions des matières qui étaient traitées dans les séances de la Société lui firent entrevoir la possibilité d'un établissement plus considérable et d'autant plus avantageux. Sans avoir la prétention d'être universelle, ni la témérité de tout approfondir, elle prit la résolution d'embrasser en général, sous le titre de Société littéraire et patriotique^ les sciences, les belles-lettres, les arts et le bien public, et de s'occuper spécialement de l'histoire ecclésiastique, civile, littéraire, politique et naturelle de la province du Maine. Le tribut exigé de chaque récipiendiaire était un discours, mémoire ou dissertation sur l'objet le plus analogue à son goût ou à ses talents, et chaque membre ou associé devait ensuite partager avec ses collègues les travaux arrêtés et distribués par la Société.

M. de Vandy, directeur (1), fit l'ouverture de nos séances quasi-académiques par un discours oratoire dans lequel il retraça Tétat des sciences dans les premiers siècles^ leur décadence depuis Gbarlemagne jusqu'au règne de Fran-

(1) M. Le Riche de Vandy était venu au Mans, en 1771, remplir la charge de directeur général des fermes du Roi, occupée précédemment par Jean-Pierre Gillebert des Arcis, décédé au mois de janvier 1771. M. de Vandy était un homme du monde, appartenant à cette société polie et lettrée du siècle dernier ; il prit une part active à toutes les fondations de sociétés, concerts, bais, spectacles, en notre ville, dans la période qui précéda la Révolution. Il n'émigra pas et mourut à sa terre de Benéhard, au mois de mars 1796.

çois P% époque de la renaissance des lettres, et leurs progrès jusqu'à nos jours.

Jaloux et empressé de payer mon tribut à la Société qui m'avait honoré des fonctions importantes de secrétaire perpétuel, je lui offris une dissertation contenant un examen général, mais succinct, des sciepces et des arts dont l'étude devait entrer dans le plan de ses travaux ; j'avais joint à chaque article quelques réflexions sur la méthode et les moyens de traiter ces différents objets au plus grand avantage de la Société. Chacun des autres membres et associés donna successivement des discours et mémoires intéressants dont un grand nombre ont été inscrits sur le registre des Mémoires de la Société ou déposés dans ses archives. Elle en a regretté plusieurs dont elle a été privée par un excès de la modestie des auteurs.

Lorsque la Société en fut venue au point d'obtenir quelques succès qui lui en promettaient de plus grands, elle désira se procurer une existence légale. M. le comte de Tressan, membre de plusieurs Académies, s'était vivement intéressé à son établissement ; il avait encouragé nos premiers essais en nous faisant espérer que nous pouvions aussi bien réussir que la plupart des Académies ou Sociétés qui n'avaient pas eu de commencements plus heureux que la nôtre ; il l'appuya de tout son crédit et il en obtint un bon de Monsieur, frère du Roi : nous fûmes autorisés à continuer nos travaux sous la protection de ce prince ami des sciences et des arts. M. le comte de Tressan et l'abbé de Tressan, son fils, acceptèrent le titre de membres honoraires de notre Société ; nous avions nommé plusieurs associés libres, résidants ou étrangers. Elle était en pleine viguem», une noble émulation se manifestait de plus en plus et prenait d'une séance à l'autre un accroissement sensible ; il ne nous manquait qued'être érigés en titre de Société Académique par des lettres patentes du Roi. Notre

chef, notre guide, le bon comte de Tressan, malgré son grand Age et ses infirmités, fit des démarches et des sollicitations incroyables pour parvenir au but de nos vœux qu'il partageait bien sincèrement. La Société employa successivement plusieurs de i^es membres et toutes les connaissances qu'elle put se procurer auprès des ministres et des gens en place qui étaient à portée de la bien servir et de seconder les efforts généreux de M. de Tressan. Nous étions à la veille de réussir, tous nos correspondants, nos députés, M. de Ti'essan lui-même, nous avaient annoncé un prochain succès ; par une fatalité singulière, une affaire majeure empêcha la nôtre de passer au Conseil. Ceux qui s'y intéressaient, ayant cessé leurs sollicitations parce qu'ils la croyaient terminée, nos pièces furent mises à Técart dans un bureau, et lorsqu'on voulut, quelque temps après, renouveler des instances en notre faveur, les ministres et les agents avaient changé ; nos protecteurs, rebutés des mauvaises raisons qu'on leur donna, se retirèrent et, pour comble de malheur, M. le comte de Tressan se trouva alors hors d'état de faire aucune démarche à raison de ses infirmités, surtout d'une goutte considérable qui ne lui permettait plus de sortir. 11 nous écrivait encore, de temps en temps, et nous Qattait toujours de quelque espoir, tant il avait à cœur le succès de notre entreprise, parce qu'elle était véritablement dans son goût, et qu'il était attaché d'une manière singulière aux manceaux qu'il traitait toujours comme de chers compatriotes (i). Il était né dans le

(1) Ce n'est point ici le lieu de tracer une biographie de cet illustre personnage que son origine rattache à notre province. Louis- Élisabeth de la Vergne de Tressan était né au Mans, le 4 novembre 1705, alors que son oncle administrait ce diocèse. Il était fils de messire François-Jérémie de La Vergne, chevalier, marquis de Tressan, et de Louise-Magdeleine de Brulart de Genlis.

palais épiscopal de son oncle, évèque du Haos, et avait reçu sa première éducation dans cette ville qui le compte, à juste titre, au rang de ses grands hommes.

Quoique l'établissement de cette Société n'ait pas acquis la consistance que lui promettaient les apparences les plus flatteuses, il est néanmoins vrai de dire qu'il a été utile et avantageux à la ville et à la province, en excitant une noble émulation et en fournissant les moyens de propager les lumières et les connaissances. Toutes les classes du collège et les petites écoles mêmes donnaient, à Tenvi, des exercices, publiés sur les objets les plus intéressants de la littérature ; les maîtres, les élèves, le public, tous gagnaient singulièrement à ce mode d'instruction qui a formé, sous nos yeux, d'excellents sujets en divers genre?.

On peut citer comme un exemple mémorable des heureux effets de ce système d'éducation, la classe du P. d'Hesmivy d'Auribeau (1 ), qui a fait un cours entier d'humanités et professé la rhétorique au collège de l'Oratoire avec la plus grande distinction. Cet aimable et excellent maître^ petit de taille, mais plein de grâces dans tout son ensemble, portait sur sa figure un air de noblesse et, dans ses yeux, l'expression la plus forte de la candeur de son Ame, de la bonté de son cœur et de la vivacité de son esprit ; rempli

(1) Né à Digne en Provence, le 23 février 1756, le Père Pierre d'Hesmivy d'Auribeau était encore tout jeune professeur lorsqu'il vint, en 1778, enseigner les humanités au collège de l'Oratoire du Mans ; il y resta peu de temps, et, dès l'année 1782, il rentra dans sa ville natale et fut pourvu, par le Roi, d'un canonicat dans l'Eglise de Dign!\ Il devint ensuite archidiacre, officiai et grand-vicaire; il émigra en 1792, se réfugia à Rome, rentra en France dès le retour des Bourbons et se fixa à Paris où il mourut très-âgé, au mois de janvier 1844. L'abbé d'Auribeau a publié de nombreux ouvrages dont Quérard nous donne les titres dans la France littéraire, t. IV p. 101.

de piété, d'érudition et de talents, il savait tirer un parti unique des enfants confiés à ses soins ; ils Taimaient tous el craignaient singulièrement de lui déplaire. Prodigue envers eux de ses soins et de son zèle, rien ne lui coûtait; il n'épargnait rien pour leur avancement et, en finissant sa carrière littéraire, il a emporté la douce satisfaction de laisser la majeure partie de ses élèves avec un excellent fonds de connaissances et des moyens suffisants d'en acquérir de nouvelles pour remplir avec honneur les diflFérentes places auxquelles ils étaient destinés.

Un heureux hasard me procura sa connaissance. J'avais assisté au premier exercice qu'il donna en cinquième sur l'Apologue et les deux premières époques de l'histoire sainte; singulièrement satisfait du fond et de l'exécution de cet exercice, dans lequel j'avais remarqué, avec tous les spectateurs, du côté du maître, les plus rares talents en ce genre, et du côté des élèves, le développement du ^evme fécond des plus heureuses dispositions, je m'expliquai hautement en diverses sociétés, sur les éloges que méritait le P. d'Auribeau. Il en fut bientôt instruit; il y fut si sensible qu'il chercha et ne tarda pas à trouver l'occasion de me faire ses remerciements et de se lier avec moi. Plus je le voyais, plus je le goûtais et m'attachais à lui. Il me pria et j'acceptai de faire l'ouverture de son exercice de quatrième sur la suite de l'histoire sainte, sur l'histoire grecque, sur l'éloquence et la poésie pastorale. Cet exercice était dédié au Chapitre de l'Eglise du Mans qui y assista en corps, ayant à sa tcte M. de Joufifroy- Gonss »n?, nouvel évêque' successeur de M. de Grimaldi. L'auditoire était très-nombreux et bien choisi ( l). Le régent et les écoliers reçurent des applaudissements multipliés et

(ij Cette fête académique eut lieu le 18 août 1778; M. de Gonssans était arrivé au Mans, dès le 30 juin précédent.

très-sincères. Je profitai de la circonstance pour rendre hommage à la première Compagnie de la ville et de la province, si avantageusement renommée pour son antiquité qui remonte au delà de la fondation de la monarchie française, décorée par ses privilèges, illustrée par le grand nombre de pontifes sortis de son sein et de savants qu'elle a produits.

Les élèves du P. d'Auribeau consacrèrent les prémices de leurs travaux littéraires au nouveau chef de cette Eglise, en peignant, dans une pastorale ingénieuse, sous le voile de l'allégorie, les plus beaux traits de la vie de ce prélat, qui avaient fait le bonheur de ses premiers diocésains à Gap et qui assuraient celui des manceaux.

Le P. d'Auribeau, fidèle au plan qu'il avait adopté, le suivit exactement dans ses exercices subséquents toujours distingués par un choix exact des matières les plus propres à former l'esprit et le cœur de ses écoUers. Dans son année de troisième, il fut nommé associé de la Société httéraïre et patfiotique y il ne crut pouvoir mieux lui payer son tribut qu'en traitant, Tannée suivante, un sujet ibut à la fois analogue aux travaux de la Société, utile à ses écoliers et avantageux à la province. 11 choisit l'histoire des grands hommes du Maine (I). Je m'occupais, depuis

(1) Le P. d'Auribeau eut rexccUente pensée de faire imprimer Texposé-programme de cette solennité et nous a permis ainsi d'apprécier rintérêt de son travail ainsi que la sûreté et l'importance de ses recherches. Cet Exercice académique sur les grands hommes du Mai'ie, par Messieurs les Écoliers de seconde. Au Mans, Abel Pivron, 1789, in-4o de 14 pages, présente un grand nombre de notices biographiques, sommaires, il est vrai, mais précises et presque toujours exactes. Nos principales célébrités mancelles de tous les siècles y figurent; on y voit même des contemporains, tels que Louis-Joseph Plumard de Dangeul — l'oncle de M»» Le Prince

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quelque temps, de cette partie intéressante et j'avais déjà l'ecueilli plusieurs matériaux. Je lui communiquai toutes les notices et renseignements que je possédais ; il mit à contribution les bibliothèques des œmmunautés, se procura des manuscrits précieux et parvint à composer l'exercice le plus intéressant sur les grands hommes du Haine les plus distingués dans la théologie, la philosophie et les belles-lettres. Ses élèves^ dignes en tout de leur maître, remplirent d'une manière noble et distinguée le rôle d'historiens de nos illustres ancêtres; ils tracèrent leurs portraits avec les crayons fidèles de la justice et de la vérité, peignirent les différents traits qui les distinguent, rappelèrent les anecdotes intéressantes de leurs vies, développèrent les événements qui les caractérisent^ détaillèrent leurs grandes actions et leurs exploits, analysèrent leurs ouvrages et relevèrent, par de judicieux éloges, la gloire de ces héros dont la plupart des noms étaient ensevelis dans la poussière de Toubli.

Ignoti carent quia vate sacro. {Horat , Od. 8, Lib. IV).

J'ouvris encore cet exercice; après avoir félicité le maître et les élèves sur le sujet important qu'ils avaient choisi, je les engageai de tout mon cœur à continuer cette étude d'autant plus intéressante qu'elle leur fournirait d'excellents modèles en différents genres et leur donnerait la clef de l'histoire générale de la province liée à celle des grands hommes par la chaîne des événements auxquels ils ont eu part et dont ils furent souvent les principaux mobiles. Pour exciter la curiosité et l'émulation des jeu-

d'Ardenay,— mort en 1777. Cette séance, tenue dans la salle des Actes du Collège, le mercredi 26 avril 1780, complétée par Texplication des plus belles odes d'Horace, se terminait par des dialogues, compliments et cantates débités par les élèves, dont le programme imprimé nous a conservé les noms.

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nés gens, je leur donnai une notice abrégée de l'antiquité du Mans, de l'origine et des exploits des premiers manceaux et des différents gouvernements de cette province. Voici un extrait de cette notice qui pourrait être utile h ceux qui seraient, par la suite, dans le cas de travailler à rhisioire de notre patrie (I).

La liste nombreuse des grands hommes du Maine suffit pour justifier cette province du reproche injuste que lui fait l'auteur de TEncyclopédie d'avoir à peine produit six hommes célèbres (2). Il n'est pas moins facile de prouver que cette province a toujours été renommée, et que sa capitale peut disputer le droit d'ancienneté aux villes les plus considérables du royaume.

Urbs antiqua potens maenibus, ampla viris,

Urbs inter primas, quondam nuraerata, potenles.

(René Flacéy Poëme sur V origine des Manceaux).

En effet, sans chercher à dissiper les épaisses ténèbres de la plus haute antiqpiité, sous lesquelles est cachée la

(1) Ce passage semble bien indiquer qu'en écritant ses Mémoires^ Le Prince d'Ardenay travaillait pour la publicité. — A son texte, il ajoute des notes que nous reproduisons en indiquant celles qui énnanent de lui. Tout en conservant ici cette dissertation historique qui ne touche que très-indirectement à ces Mémoires, il n'est pas même nécessaire de faire ressortir combien ces recherches sont superficielles et incomplètes. Notre auteur pouvait être fort lettré» mais, à coup sûr, ce n'était pas un érudit.

(2) Le programme du P. d'Auribeau contenait la notice do plus de cent grands hommes et il faudrait tripler et au delà, si l'on voulait faire une liste exacte de tous ceux qui, nés ou établis dans la province, se sont distingués en différents genres. {Note de Le Prince d'Ardenny).

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