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CHAPITRE XVI

De la Société d'Agriculture

Par arrêt du Conseil d'État du U février 1761, le Roi avait établi, dans la Généralité de Tours, une Société d'Agriculture, composée de trois Bureaux, un pour chacune des villes capitales des trois provinces, Tours, Angers, et Le Mans. Chaque Bureau était composé de vingt membres ayant séance et voix délibérative dans les trois. La Société obtint, quelque temps après, la faculté de se choisir et nommer des associés avec les mêmes prérogatives que les membres, sauf les places de directeur et de secrétaire réservées aux seuls membres Le secrétaire est perpétuel, le directeur est renouvelé chaque année et élu au scrutin. Au moyen de ce que les trois Bureaux ne font qu'un seul corps, l'un des directeurs, à tour de rôle, est directeur général de la Société. En cas de mort ou de démission d'un membre, son successeur est choisi parmi les associés résidants.

Cet établissement, avantageux à la ville du Mans et à la province, est dû en grande partie, au crédit et au zèle de M. de Samson de Lorchère, qui a rempli avec distinction (i), pendant un grand nombre d'années, la place de

(1) Le Prince d'Ardenay paraît être un admirateur et partisan de M. de Lorchère alors que le conseiller Louis Maulny, son cousin, coninh' presque tous ses confrères du Siège Prèsidial, se montra Tadversaire déclaré et acharné du maire du Mans, durant les nombreux débats et contestations qui divisèrent si longtemps notre ville auxviii« siècle, à propos de l'administration municipale absorbée par M. de Lorchère.

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lieutenant- général. Il prêta gracieusement sa maison à la Société pour y tenir ses séances, jusqu'à ce qu'elle obtînt une salle et les commodités nécessaires dans im des corps de bâtiment du palais (l).

Le Bureau du Mans, dès les premières années de son établissement, s'acquit une excellente réputation qu'il a toujours soutenue, par l'ardeur constante de ses membres à faire fleurir l'agriculture et à travailler courageusement, chacun dans sa partie, à cette mine fécomle et inépuisable, des richesses de l'Etat. Il multiplia avantageusement ses ressources, en nommant des associés externes choisis parmi les agriculteurs les plus intelligents des différents cantons de la province ; ces associés externes entretenaient une correspondance suivie avec le Bureau, auquel ils envoyaient des mémoires et des observations toujours intéressantes. Il en a résulté une collection précieuse de secrets utiles, de découvertes heureuses et de moyens faciles de tirer le meilleur parti des diverses espèces de terrain, et de multiplier leurs productions au plus grand avantage de la patrie.

Celui qui a le plus contribué aux succès de ce Bureau est M. Véron du Verger, premier secrétaire perpétuel ; malgré son grand âge, il a conservé et rempli, de la manière la plus distinguée, cette place importante jusqu'à

(4) Avant la Révolution, le Palais, qui avait été primitivement la demeure des anciens comtes du Maine, possédait ensemble FHôtelde-Ville et le Siège Présidial. L'hospitalité y fut donnée au Bureau d'Agriculture peu après la naissance de cette Société et lui fut continuée jusqu'à ces derniers temps. C'est seulement à la Toussaint de cette anné 4878 que l'antique Société d'Agriculture, Sciences et Arts de la Sarthe, — formée, comme nous le dit Le Prince d'Ardenay, des fragments de toutes celles qui l'avaient précédée, — fut contrainte d'évacuer ce local et d'accepter un établissement provisoire dans l'ancien hôtel des Cureau, au n^ 30 de la place des Halles.

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sa mort. Il recevait annuellement, en ladite qualité, une somme de cinq cents livres pour les frais de bureau» mais combien n'y ajoutait-il pas du sien, chaque année, pour faire des expériences, encourager des essais ? Combien n'a-t-il pas fait, à ses dépens, d'achats d'instruments et de machines ? Combien de projets, de plans, d'écritures ? Combien, enfin, de jours, de veilles, de nuits même n'at-il pas sacrifiés au plaisir de soutenir et faire prospérer ce fioreau dont il était rftme?Ce vertueux et vrai patriote était doué d'un penchant décidé et irrésistible à l'amour du bien public qu'il a constamment préféré à ses propres affaires et à ses intérêts personnels.

H était petit-fils de Jean-François Véron, né au Mans en 1615 (I), lequel forma rétablissement de la manufacture d'étamines, la porta au plus haut point de perfection, et mounit en 1687. Ce commerce, qui a soutenu et élevé un nombre immense de familles, reçut entre les mains de M du Verger, de nouveaux accroissements par la perfection de la fabrique. Sa consommation s'étendit dans l'Italie, l'Espagne, le Portugal et jusqu'au delà des mers. S'il eût profité de la réputation que son nom seul lui avait acquis dans l'étranger où les étamines virones étaient préférées à toutes les autres, il animait pu taire la fortune la plus brillante; mais, dégoûté d'abord par la mort de sa première femme (2), et entraîné par le désir de travailler

(1) Les détails donnés ici par Le Prince d'Ardenay sur François- Louis Yéron du Verger, sont le résumé d'une notice biographique qu'il consacra à la mémoire du grand-père de sa femme et qu'il lut à l'une des séances de la Société et Agriculture, La famille Véron était une des plus illustres parmi les dynasties de notre ancien commerce manceau dont l'histoire et les origines ont été, jusqu'ici, si peu étudiées.

(2) Le 15 juillet 17il, F.-L. Véron du Verger avait épousé Anne Plumard, en l'église de Saint-Nicolas ; elle mourut au Mans, en

pour ses concitoyens et pour sa patrie, il se n^tira peu à pen du conitnei*ce pour se livrer tout entier au goût qui le dominait. 11 eut la plus grande influence dans toutes les affaires publiques de son temps; toujours à la tête des grandes entreprises et des opérations les plus importantes qu'il conduisait avec autant de zèle que de prudence^ on peut dire de lui, sans craindi*e d'altérer la vérité, qu'il a bien mérité de sa patrie dans toutes les places qu'il a occupées et dans toutes les aftaîres dont il a été chargé. C'est à lui et à son frère, M. Yéron de la Croix, qui avait séjourné longtemps en Italie, que Le Mans et les environs sont redevables de la décoration des édifices publics, de la distribution élégante et commode des maisons particulières et de la décoration des terres^ parcs et jardins. Le premier balcon qu'on ait vu au Mans fut placé par M. du Verger, à la belle maison qu'il a fait bâtir, en 1736, au carrefour de la Sirène (1).

Plus que sexagénaire à l'époque de la formation de la Société d'Agriculture, il montra toute l'ardeur de la jeunesse, dans cette nouvelle carrière. Il excitait sans cesse rémulation de ses collègues et la soutint pendant plus de dix-huit ans, par un zèle infatigable et un travail continuel. Après avoir enrichi les archives du Bureau, d'un grand nombre de mémoires, plans et instructions, dont plusieurs ont été imprimés, il mourut, comme un bon soldat, les armes à la main. Il n'avait ressenti aucune des infirmités de la vieillesse. Son dernier jour fut encore

1726, laissant deux enfants, François Véron de Forbonnais et Marie- Anne Véron, la mère de M™8 Le Prince d'Ardenay. — Véron du Verger resta longtemps veuf, et ce fut seulement en 1733 qu'il se remaria à Marie-Renée Godard, qui mourut en 1777.

(1) Sur une des façades de cet ancien hôtel, habité aiyourd'hui par M. Héry, on lit encore la date de 1728; c'était autrefois les numéros de ville 1667 et 1668.

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employé à ses travaux ordinaires, jusqu'à rbeure où, étant sorti pour aller voir sa sœur aux Maillets (1), il fut atteint d'une attaque violente d'apoplexie qui termina la vie de ce grand homme. Son tombeau, fut arrosé par les larmes sincères de la piété filiale, de l'amitié et de la reconnaissance, pour les services innombrables qu'il a rendus à ses concitoyens. 11 mourut le i6 octobre 1780. Trois ans avant ce triste événement, j'avais été admis dans la Société d'Agriculture en qualité d'associé ; je n'avais jamais fait d'études particulières dans cette partie, je n'ea avais que quelques connaissances théoriques. Mon premier soin fut de travailler à me rendre digne de l'honneur que je venais de recevoir. Je suivais très-exactement les séances du Bureau ; je consultais souvent mes collègues et les bons agriculteurs. J'étudiais les livres élémentaires et je profitais de mes moments de loisir pour recueillir, dans les archives du Bureau, des connaissances utiles et précieuses répandues dans une collection très-considérable de mémcHres, projets, plans et discours relatifs aux différentes branches de ce premier des arts. C'est dans cette source

(1) Françoise Véron du Verger ne survécut que quelques semaines à son frère ; elle mourut au Mans le 27 décembre 4780, après environ soixante années de vie religieuse. Elle avait été longtemps secrétaire du chapitre, puis prieure de sa communauté. Plusieurs de nos anciennes familles du Mans avaient des préférences particulières pour telle ou telle des communautés existant autrefois en notre ville. C'est ainsi qu'au siècle dernier, les filles des familles Véron et Godard avaient choisi le prieuré des Dominicaines des Maillets pour s'y consacrer à Dieu. A cette époque, nous voyons, parmi ces religieuses, Renée Véron de la Planche, Catherine Véron de la Croix, «lorte en 1764, et Marie Godard des Ecotays, qui fit profession en 1760, alors que sa communauté avait pour prieure Anne Véron, Françoise Godard pour sous-prieure et maîtresse des novices, ^t Françoise Véron du Verger pour secrétaire du chapitre.

féconde que je puisai des notions vraiment savantes et économiques sur la nature, les espèces et l'emploi des engrais, sur les moyens de conserver les prés naturels^ de faire et entretenir les prairies artificielles ; sur le choix^ la multiplication, le gouvernement et les maladies des bestiaux ; sur les avantages des bètes à laine, la meilleure manière de les élever, de les garantir des accidents et de tirer la meilleure part de leurs toisons ; sur la culture des différentes graines et racines et la perfection de celle des chanvres et lin, etc., etc.

Après la mort de M. du Verger, Tabbé de Moncé {!) fut nommée à la très-grande majorité des suffrages, secrétaire perpétuel ; il méritait cette place par ses talents et par les services importants qu'il avait rendus au Bureau. Il avait mis les archives dans le meilleur ordre et composé une table analytique et raisonnée de tous les ouvrages que contenait ce dépôt précieux, et de toutes les opérations de la Société depuis son établissement. Cet appendice intéressant forme un volume in-4o qui a été, depuis, trèsutile pour les recherches que les membres et associés ont été dans le cas de faire, soit pour leur instruction personnelle, soit pour donner au public les renseignements que les vrais amateurs de l'agriculture se sont toujours empressés de demander au Bureau.

L'abbé de Moncé, qui avait, d'ailleurs, de grandes occupations, demanda un adjoint. Je fus choisi et nommée

[i) Joseph-Auguste-Emmanuel Rottier de Moncé, né au Mans, paroisse de Notre-Dame de Saint-Vincent, le 30 mai 1751, était fils de Marin Rottier de Madrelie, secrétaire du Roi, receveur des décimes du diocèse du Mans, et de Louise-Renée de Maridorl. Pourvu d*un canonicat en Téglise collégiale de Saint-Pierre-de-la- Cour vers 1773, il devint chanoine honoraire de l'Église du Mans après le Concordat, et mourut à son château du Plessis, à Saint- Gervais-eu-Belin, le 28 février 1843.

avec le titre de secrétaire de correspondance; j'en ai été ctiargé pendant plusieurs années. Cette nouvelle place me mit à portée d'étudier plus à fond l'agriculture et d'étendre utilement mes connaissances par les relations fréquentes que le Bureau avait, non-seulement avec ceux de Tours et d'Angers, mais encore avec plusieurs autres Sociétés du royaume.

Quelque temps après, j'obtins le titre de membre de la Société; ce fut pour moi un nouveau sujet de reconnaissance et un motif bien puissant d'émulation. Je redoublai d'efforts pour répondre, autant qu'il était en mon pouvoir, à la confiance de mes collègues. J'étais alors propriétaire de biens fonds et plus à portée de faire des expériences et des essais. Après avoir pris et suivi les avis du Bureau, je lui communiquai les résultats de mes opérations ; il les accueillit favorablement, ce qui m'encouragea à lui présenter successivement quelques mémoires, entre autres sur la mouture économique qu'un de mes meuniers avait établie en petit à l'instar d'un moulin de Corbeil, et sur la tourbe que j'avais découverte à Ardenay. J en avais fait tirer une certaine quantité, je l'avais fait sécher, réduire en cendres et répandre, partie sur un pré, partie sur une luzerne, et le reste sur des légumes. Ces différents essais réussirent très-bien et sensiblement plus que dans les terrains voisins et de même nature que ceux sur lesquels l'expérience avait été faite.

Enfin, je fus nommé directeur de la Société dans le temps que j'étais procureur-syndic de l'Assemblée provinciale. Le Roi, en créant ces nouvelles administrations, les avait chargées de diriger vers l'agriculture une partie de leurs travaux. L'Assemblée générale des trois provinces de la Généralité envoya, par ordre de Sa Majesté, des instructions sur divers objets à la commission intermédiaire du Maine. Je fus chargé de les communiquer à la Société, de

— isola consulter sur le meilleur moyen d'en tii*er parti et de se procurer des renseignements utiles sur les objets de ces instructions. La Société d'Agriculture, très-sensible à la demande de la Commission intermédiaire, lui vota des remerciements et nomma des commissaires chargés d'analyser les mémoires déposés dans ses archives, à l'effet de rédiger un corps d'instructions pour les cultivateurs et à portée des gens de la campagne . Il fut, en même temps, arrêté de rétablir la liste des associés externes ; on nomma aux places vacantes, et il fut adressé à tous une lettre circulaire pour les inviter à seconder les vues de la Société et la mettre en état de satisfaire l'administration par renvoi prompt et successif de toutes les notices, mémoires et renseignements relatifs à l'amélioration de l'agriculture et à l'accroissement et prospérité du commerce.

La Société d'Agriculture s'était occupée essentiellement et à différentes reprises, depuis sa formation, de la navigation de la Sarthe, sollicitée depuis un siècle par la province. Elle profita de la circonstance pour renouveler ses demandes et démontrer les grands avantages qui résulteraient de cette navigation. La commission intermédiaire prit aussi cet objet important en considération ; on avait fait autrefois les plans et devis; on les renouvela. Les ingénieurs se prêtèrent avec empressement à cette opération qui était sur le point de réussir, lorsque la convocation des Etats -Généraux changea la face des affaires. Peu de temps après, Tadministration provinciale cessa, et la Société d'Agriculture suspendit ses séances. Je n'oublierai jamais tout ce que je dois à cette Société, et je serai constamment pénétré de la vérité de ce précepte qu'elle m'a enseigné et qui est gravé au fond de mon cœur :

L'agriculture honoreras Afin de vivre longuement.

( Extrait des Maximes de la Société de Wasa, à Stockolmj

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