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CHAPITRE XXI De ma fille adoptive

Si Dieu m'a privé de la douce satisfaction d'avoir des enfants, sa Providence qui règle tout pour le mieux, d'une manière toujours sage et admirable, m'a amplement dédommagé de cette privation par ime jouissance bien douce, et j'ai bientôt oublié les petits chagrins que j'avais éprouvés dans les premières années de mon mariage en voyant écouler ma jeunesse sans espoir de devenir père.

J'avais pris ma nièce de Biard (1), encore enfant, en affection particulière. J'avais assisté à sa naissance^ elle était ma fille spirituelle, elle me ressemblait un peu (ce n'était pas là le plus beau fleuron de son bouquet) ; mais, moins jolie et plus maligne que ses sœurs, sa petite physionomie chiffonnée avec un front bien découvert, de grands et vastes yeux bleus pleins de finesse, annonçait déjà ce qu'elle pourrait être un jour, et je ne fus pas alors le seul à prédire que sa figure, en se développant, deviendrait très agréable et plairait plus que des beautés très monotones et très régulières.

(1) Anne-Charlotte Gauvain du Rancher, dite M"o de Biard, était née au Mans, le 18 juillet 1770; baptisée le lendemain en l'église de Sain^Nicolas, elle avait eu pour parrain le chevalier Philbert- Charles du Mousset, seigneur du Mouy, représenté par son oncle Le Prince de Glairsigny, et pour marraine, sa tante Mm« Le Prince d'Ardenay. — M"« de Biard ne contracta pas d'union, et elle mourut au Mans, en 1846, âgée de soixante-seize ans.

A l'âge de onze ans, eUe fut mise en pension chez les Visitandines du Mans ; après avoir passé trois ans et demi dans cette maison où elle avait reçu une éducation solide et acquis la connaissance des dogmes, de la morale et de l'histoire de notre sainte religion, elle était d'âge de rentrer dans le monde; mais sa mère, trop étroitement logée (1)^ n'avait pas où la placer dan& sa maison. Elle en avait acheté une qu'elle faisait rebâtir alors et qui ne pouvait ètr^ habitée avant dix-huit nloisj nia sœur se Toyait dans la nécessité de laisser, jusque-là, sa fille au couvent; Ma femme, qui s'intéressait beaucoup à cette jeune personne, proposa à sa mère de s'en charger jusqu'à ce qu'elle fût en état de la loger. Elle ne voulait point s'engager pour un plus long terme, quoique décidée^ dès lors, à garder tout à fait et a adopter cette enfant, si elle répondait à nos espérances et à nos soins.

La proposition fut acceptée avec plaisir par ma sœur et par son mari , la petite pensionnaire ne fut pas difficile à déterminer ; aisément cela se peut croire d'une fille île bientôt quinze ans. Elle m'a aroué depuis qu'elle avait désiré de venir demeurer èhez moi longtemps avant qu'il en fût question et elle nous a, plusieurs fois, amusés par le récit naïf des petits châteaux en Espagne qu'elle avait faits à ce sujet, de ses neuvaines et prières à la même intention, et du pressentiment qu'elle avait eu de notre détermination en sa faveur;

Elle sortit du couvent dans les premiers jours de décembre 1783; elle passa une huitaine chez sa mère et ehira Chèî fnoî, le 2i du inèmé mois. Ce jour mémorable

(i) La famille ôauvain du Raseher habitait alors dans la {^ardlsâe Saint-Nicolas, au n» de viite 1679^ une maison qui est aujourâ*Hiii le no 17 de la rue Boufflfeotsè.

fût une vraie fête pour elle, pour ma femme et pour moi. Les plus tendres caresses, les protestations réciproques d'amitié, d'afiection^ d attachement et de reconnaissanoe furent les premières expressions de nos Sentiments respectifs; nous y ajoutâmes les doUK noms de papa, de maman et de fille et, dès lors, nos trois cœurs reconnurent qu'ils étaient faits et destinés pour vivre ensemble dans la plus parfaite union.

On se figure aisément Tembarras et les petits dëfouts d'une jeune personne qui sort du couvent. Ma chère fille adoptive n'y avait reçu d'autres talents agréables que celui de peindre des Qeurs et des bouquets en miniature ; le défaut de maître lui a fait perdre ce talent qu'elle aurait pu perfectionner aisément si les ressources avaient secondé son goût et ses dispositions naturelles. Au reste, elle n'avait ni grâce ni maintien ; son air agnès, sa tête penchée, ses yeux qu'elle n'ouvrait qu'en coulisse, une main quasi manchotte, des bras mal tournés, des genoux cagneux, la poitrine enfoncée dins les épaules et ime très petite taille composaient un physique sur lequel tout était à refaire ou à réparer. Elle sentait bien tous ses défauts et elle montrait le désir sincère de les corriger ; mais plas les mauvaises habitudes sont ancieîines, plus elles soal difficiles à déraciner. 11 fallut bien du temps, des soins assidus^ des avertissements souvent réitérés et une surveillance très active pour réformer cet extérieur. Les bonnes dispositions que nous trouvâmes dans notre élève et s<hi envie de plaire et de nous contenter, secondant nos efiortSi nous ne tardâmes pas à recueillir le fruit de nos peines» Elle parut bientôt dans les différents cercles de la société avec des grâces aisées, un joli maintien^ une tournure agréable et une figure ouverte dont l'ensemble formait un minois qui est devenu de plus en plus intéressant

Dans les petites bottes sont les bons ong«sats. Ma fill#

m'a donné la preuve de ce proverbe par le développement progressif de ses facultés. Esprit bon et pénétrant, jugement sain, raisonnement juste et méthodique, imagination rive, mémoire heureuse et par-dessus tout un cœur excellent, généreux et sensible.

Avec de telles ressources, le travail des instituteurs se borne à les diriger et à les mettre à profit. Nous lui donnâmes des maîtres en différents genres; nous lui inspirâmes le goût de la lecture en mêlant Tagréable à l'utile. Elle a lu successivement FHistoire ancienne et moderne de Rome, de France et des autres États de l'Europe, les livres élémentaires des sciences à sa portée, |les bons orateurs sacrés et profanes, les meilleurs poètes et quelques romans choisis. Nos entretiens avec elle avaient toujours pour but principal son avancement Elle lisait avec fruit et mettait beaucoup d'intérêt dans le compte qu'elle nous rendait de ses lectures. Ces comptes rendus fournissaient souvent matière à des réflexions utiles et à quelques nouvelles leçons de morale et de vertu qui ont achevé de former son esprit et son cœur.

Lorsqu'elle sortit du couvent, elle écrivait très bien ; elle avait un excellent corps d'écriture, mais à l'instar de presque toutes les jeunes personnes de son âge, elle ne gavait faire d'autre usage de son talent que de copier servilement les exemples que lui donnait son maître. Je fis longtemps d'inutiles eiforts pour en tirer quelque parti de ce côté-là. Je l'amenai cependant, peu à peu, au point d'écrire ses propres idées, de faire des notes et des extraits de ses lectures. Ses premiers essais rencouragèrcnt et me donnèrent un espoir qui a été couronné, depuis, par d'heureux succès. 11 ne lui manqua' t plus, en ce genre, que de se former au style épistolaire si utile et si nécessaire dans toutes les positions de la vie. Sa répugnance à écrire des lettres et ses petits dégoûts ne me rebutèrent

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point. Je lui donnai les meilleurs modèles, elle en saisit Tesprit et la tournure ; elle se forma quelques correspondances avec plusieurs amies et elle est enfin parvenue à écrire avec la délicatesse, la légèreté et la finesse propres aux personnes bien instruites de son sexe.

Dans l'intervalle des études et des leçons destinées à diriger le cœur et le prit de notre élève, sa maman adoptive s'occupait particulièrement à la perfectionner dans les différents ouvrages des mains et à lui enseigner Tordre, les détails et l'économie nécessaires dans le ménage, le soin des domestiques, ce qu'on doit faire pour eux , ce qu'on peut en exiger, le calcul des dépenses nécessaire?, soit personnelles, soit celles de la maison, les meilleurs moyens d'y fournir, la manière de se comporter chez soi, dans le monde, dans les diflérenbs focirtés suivant le temps et les circonstances, enfin tout ce qui peut contribuer à rendre une femme vraiment utile, agréable et intéressante.

Si les premières années du séjour de notre adoption avec nous ont été difficiles et quelquefois pénibles à raison des soins assidus et de la surveillance continuelle que demandait son éducation, nous n'avons jamais eu à regretter nos peines et nos dépenses ; elles ont toules été payées avec la monnaie du meilleur aloi : une vive gratitude, une confiance entière et un retour parfait de noire attachement. Lorsqu'elle a été entièrement formée, elle est devenue notre bonne amie, la confidente de nos plaisirs, de nos peines et de nos secrets les plus intimes.

CHAPITEE XXII

Da Bnrean de COiarité

Le désir de seconder les vues du gouvernement et la nécessité de détruire la mendicité, ce fléau destructeur du commerce et de Téconomie rurale, excitèrent, en 1785, le zèle patriotique de la Société d'Agriculture. Elle jugea que le moyen le plus prompt et le plus efficace d'extirper cette hydre sans cesse renaissante, qui porte les plus funestes atteintes à la religion et aux mœurs, était l'établissement d'une administration sagement dirigée et par le moyen de laquelle on pût distribuer, dane une juste proportion, les secours nécessaires aux vrais indigents. La Société conçut le projet d'un Bureau de Charité pour la ville du Mans. Après Tavoir mûrement discuté et rédigé^ elle le présenta successivement à Mgr TËvèque et à tous Jes corps, compagnies et communautés, avec invitation de &ire, sur ce projet, leurs observations, et dd donner leur avis motivé (I). La réunion des différents avis et observations servit de base au rapport qui fut remis à la municipalité; les officiers municipaux accueillirent avec empresçement le plan qui leur était présenté et convoquèrent, au i3 décembre 1785, une assemblée générf^le des députés de tous les corps et compagnies. Cette a^çemblée vota, à l'unanimité, Tétablisçem^Qt d'un Bureau de Charité fondé sur la seule bonne volonté entièrement libre des citoyens.

(1) La plupart de ces documents nous ont été conservé^ et métiteraient d'être mis au jour.

Dans notre seconde assemblée, tenue le 20 décembre, les représentants des corps et compagnies, nommés pour être les premiers administrateurs duBureau, élurent pour président-né Mgr de Jou(froy de Gonssans, évoque du Mans, non seulement à raison de la dignité de ce vertueux prélat, mais plus particulièrement encore à cause de sa chaiité et de la bonté de son cœur si avantageusement connues (1). L'assemblée déféra, par acclamation, le titre d'administrateur honoraire à M. de Chêne vières, ancien président •^u Présidial, qui a donné jusqu'à la mort, un exemple ^re du détachement le plus parfait des richesses. Il versait dans le sein des pauvres tout le produit de ses revenus qui étaient considérables, et se réservait à peine de quoi pourvoir au plus strict nécessaire, à sa subsistance, à celle de sa respectable compagne (2), cligne émule de ses vertus, et au modique entretien des trois domestiques qui concouraient, à l'exemple et sous les yeux de leurs maîtres, à faire et multiplier leurs bonnes œuvres. La place de tré-

- (1) Ce n'est pas là un éloge banal, et les contemporains de Mgr de Jouffroy-Gonssans, aussi bien que tous les documents qui subsistent, témoignent de la générosité et de la constante chanté du prélat.

(2) Charles-Laurent de Chennevières, seigneur de Glatigny, nous a laissé une mémoire recommandable par son dévouement et sa bienfaisance. Après avoir largement contribué à la fondation de l'Hôtel-Dieu du Mans, il eut encore, sur la fin de sa vie, le mérite de participer à rétablissement du Bureau de Charité. Né à Vivoin, vers 1710, il mourut au Mans, paroisse de Notre-Dame de Saint- Vincent, le 21 août 1789; il avait épousé Marguerile-Marie-Françoise Chouct de Maulny, décédée au Mans, le 27 décembre 1786, « qui *i partageait les sentiments de piété et de charité de son mari et (' qui, de riche, s'était rendue pauvre, pour secourir les misères des « indigents. »

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sorier fut confiée à M. d'Héliand (I), recommandaUe par sa probité, son intelligence et ses vertus morales et so* ciales. Cette place ne pouvait être en meilleures mains que de celui que M. et M"" de Chenevières avaient choisi pour receveur de leurs revenus, distributeur et dispensateur de leurs aumônes, tant dans la ville que dans presque toutes les paroisses de la province^ plus particulièrement dans celles où ils avaient des revenus.

L'abbé Bottier de Moncé, secrétaire perpétuel de la Société <t Agriculture^ fut choisi pour syndic du Bureau de Charité. Ce choix fut déterminé par le mérite personnel de ce digne ecclésiastique qui avait été un des premiers moteurs de ce précieux établissement dont il avait rédigé tous les plans et projets.

Le Bureau de Charité était composé, y compris les curés de la ville, de soixante- cinq administrateurs, députés ou représentants des différents corps, compagnies et paroisses. Quinze de ces administrateurs, renouvelés aux époques déterminées par le règlement, formaient le comité auquel avaient droit de séance et de suffrage le lieutenant général

(1) C'est rhonorabilité de son caractère et son zèle bienfaisant qui signalèrent René-Gilles Héliand aux suffrages des électeurs du Tiers-État du Maine lors de la convocation des États-Généraux en 1789. Il ne put remplir longtemps son mandat et, dès son arrivée à Versailles, il tomba malade et mourut en cette ville le 7 mai 1789. Je possède de nombreuses pièces autographes signées de Héliand, qui prouvent combien étaient abondantes les aumônes qu'il répandait au nom de M. et M^o de Chennevières. Héliand qui exerçait au Mans les fonctions de changeur du roi, était né à Vivoin comme M. de Chennevières : ne serait-ce pas cette même origine qui associa ces deux hommes qui, à;ides degrés différents de la société, rendirent à leurs concitoyens de si appréciables services?

âvil (I), le lieutenant général de police, le procureur du Roi (9), le maire (3), le subdélégué (4), et le commandant de la maréchaussée (5) en qualité d'administrateure-nés, •t les représentants de la Faculté de médecine, du Collège de diirurgie et du corps des Maîtres en pharmacie.

La ville fut distribuée en sept quartiers ou cantons dans obaoun desquels il fut établi un comité particulier composé de deux ou trois administrateurs généraux^ des curés et administrateurs des paroisses de l'arrondissement et des

(i) Depuis Tannée 1704, cet offiee n^avait plas de titulaire. Le dernier magistrat qui l'avait exercé fut Âiexandre-^Paul-Louis- François de Samson de Lorchère, maire du Mans, décédé le 20 juin 1764. — Le 18 mai de Tannée suivante 1787, Pierre-Louis- François Jpuye des Roches f\it installé dans la charge de lieutenant général civil qu'il réunit à celle de lieutenant général de police dont il avdt été pourvu en 1781.

(2) Le 3 février 1775, Jacques-Louis Beiin de Beru avait pris pessesaion de Tofflce de procureur du Roi au Siège Présidial du Habs.

(3) René-Clément-Jean Négrier de la Ferrière, conseiller au Siège Présidial, avait été aommé maire du Mans le 13 août 1782. U était le fils de René-€lément Négrier de Posset, également conseiller au fiiègis Présidai et maire du Mans qui, dans Texercice de son adn»iQ>Btra.tiofi snimicipale, eut de si nombreux et si retentissants Htiges.

(4) k cette époque, le subdélégué de Tlntendant de la Généralité de Tours, au Msms, était René-François Prudbomme de la Roussinière, président au Siège de l'Élection du Mans, à qui Tlntendant avait cenfié ces importantes fonctions en 17^4, après la mort de M. dfi Samson de Lorchère.

(9) Le lieutenant du prévôt de la maréchaussée au Mans était alors M. GutUy de la Massuère, dont le nom nous a été conservé par les récits de la première émeute que la Révolution provoqua au Mans éès te mm de juillet ilB», et dans laquelle il fut gravement menacé.

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dames de charité. Ces comités de quartier étaient chargés de visiter et soigner les pauvres , de dresser les états de leurs besoins el de distribuer les secours alloués, chaque mois, par l'administration.

Les dames de charité avaient spécialement soin des malades, des infirmes et petits enfants auxquels elles fournissaient la viande, le bouillon, les remèdes, la farinç et le lait pour la bouillie.

M"'"' de Clairsigny, ma belle-sœur, fut chargée des layettes ou trousseaux ; elle en distribuait cent ou cent vingt par an, et cette partie si intéressante de secours ne coûtait, chaque année, que trois cents livres au Bureau. M™« de Clairsigny trouvait le surplus dans ses ressources personnelles, dans ta boursR et dans la bienfaisance de ses amies et connaissances qui lui fournissaient de Targait, des étoffes, du vieux linge, etc. ; pour les façons, elle mettait à contribution plusieurs personnes qui se faisaient ui; devoir et un plaisir de consacrer à cette bonne (Buvre une partie de leur temps.

Le soin des malades et la dépense pour les remèdes n'ont jamais été à la charge du Bureau. Les médecins de la ville, toujours distingués par leur désintéressement et par leur assiduité à visiter les malades, ne recevaient et n'exigeaient rien pour leurs peines; les apothicaires fournissaient leurs drogues au prix coûtant; ils faisaient même souvent remise d'une partie de leurs mémoires et quelquefois de la totalité.

Une seule maison de la ville a fourni, pendant plusieurs années, la farine pour la bouillie des petits enfants, sans parler des secours considérables qu'elle a donnés ou procurés au Bureau. Tous les corps, compagnies et communautés s'empressaient, à Tenvi, de fournir des fonds à la caisse, ce qui n'empêchait pas les particuliers de donner aux quêtes qui se faisaient tous les niois, et plu-

sieurs âmes charitables, qui ne voulaient point donner connaissance de leurs bonnes œuvres, versaient des sommes considérables dans un tronc que l'administration avait établi à cet effet.

Ainsi, tout le monde concourait à cette entreprise formée pour la gloire de Dieu et le soulagement de l'humanité.

Je fus admis à partager les glorieux et utiles travaux de l'administration. Je fus nommé l'un des membres du comité et, en qualité d'administrateur général, chargé des quartiers du Pré et de Gourdaine.

Une visite générale que je fis d'abord avec mes collègues^ chez tous les pauvres de mon district, me fit connaître des besoins immenses en tous genres et une misère incroyable. Des vieillards impotents, couchés sur de mauvais grabats, sans autre couverture que des baillons, et exposés aux injures de l'air; de pauvres ouvriers manquant souvent de travail, exténués par le défaut de nourriture; des malades et infirmes, sans secours, attendant sur un lit de douleur, le moment où ils pourraient obtenir une place à l'hôpital ; des mères désolées de ne pouvoir satisfaire à leurs besoins et à ceux de leur famille ; des troupeaux d'enfants, presque nus, criant à la faim et demandant en vain un peu de pain pour la soulager et, pour comble de malheur, la plupart de ces victimes de l'iniortune étaient entassées dans les plus tristes réduits, dans des cavef^, dans des greniers, dans des lieux infectés de la plus mauvaise odeur.

Malgré l'abondance des aumônes que le Bureau recevait, il lui aurait été impossible de satisfaire à tous les besoins de quatre mille pauvres au moins inscrits sur ses états; un certain nombre n'y était porté que pour mémoire et ceux qui étaient dans cette classe ne recevaient de secours que dans le cas où leurs ressources ordinaires

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leur manquaient. Ceux qui étaient inscrits pour les secours habituels ne recevaient que le supplément de leur travail, en sorte que le montant des secours et travail réunis produisît deux livres de pain pour chaque homme, une livre et demie pour chaque femme et une livre pour chaque enfant. Chaque comité de quartier avait, en outre, à sa disposition, deux deniers par livre de pain en sus du prix de la taxe pour subvenir aux besoins des malades et des pauvres honteux ; le Bureau payait à part les aumônes aux pauvres passant, les remèdes, le bois, les habillements, draps, linge, trousseaux, pensions des pauvres aliénés, école des orphelins, etc., etc.

Le Bureau a rendu, chaque année, un compte public et imprimé (1) de ses recettes et dépenses, avec tous les détails de son administration qui pouvaient intéresser ses concitoyens. Je me bornerai à consigner, dans ces ^émoires^ le résultat des bienfaits de toutes les âmes charitables et de l'emploi qui en a été fait depuis le 1" janvier 1786 jusqu'au 31 juillet 1790.

Les différents corps, compagnies et communautés et autres bienfaiteurs ont donné 105,957 livres ; dans cette somme est comprise celle de 14,900 livres, provenant de la seule maison de Chenevières. Les legs pieux et rentes ont produit 25,386 livres 1 3 sols, le tronc 7,143 livres 9 sols, et les quêtes 75,751 livres.

Il a été distribué, pendant cet espace de temps, \ million 684,H"2 livres de pain qui ont coûté 188,652 livres, y compris le supplément de deux deniers par livre du dit pain; le surplus de la dépense, montant au total à la

(1) Dans sa Bibliographie du Maine ^ N. Desportes cite ces comptes rendus, qui parurent de 1786 à 1791 inclusivement, et dont il attribue la rédaction ^ Tabbé Bottier de Moncé,

somme de S 17,303 livres 9 sols 6 deniers, a été employé à payer les remèdes, bois, habillements, linge, draps^ fra^ de filature, etc., etc.

La décadence progressive de la fabrique d'étamine qui occupait autrefois un grand nombre de bras d'hommes, femmes et enfaots, détermina le Bureau à chercher les moyens de procurer, d'une autre manière, du travail aux pauvres de la ville. Plusieurs citoyens aisés offrirent des prêts gratuits. Le comité établit, sous la garantie solidaire lde ses membres, une caisse d'emprunt qui fournit bientôt des fonds suffisants pour acheter des matières premières, pour payer les métiers, ustensiles et la main-d'œuvre. La première entreprise fut une filature de chanvre assez considérable pour occuper les femmes et filles qui manquaient d'étain pour les étamines. La majeure partie de ce fil fut vendue, le surplus employé eu toile. Un membre proposa de faire un essai en coton ; une des dames de charité, qui s'était occupée autrefois de ce genre de filature, se chargea de former des élèves. En peu de temps le nombre des fileuses excéda deux cents. Le Bureau vendit avec quelque avantage les premiers produits de cette nouvelle manufacture qui prenait de jour en jour de l'accroissement et de la perrection. Pour exciter l'émulation des élèves, le Bureau ouvrit un concours et annonça des prix qui furent distribuésavecla plus grandesolennité. Celle qui obtint le premier fut proclamée première Rosière du Mans; elle se nommait Louise Vavas&eur. Outre la couronne de roses, elle fut gratifiée d'un habillement complet^ d'une somme d'argent et d'une médaille de même métal sur laquelle étaient gravés, d'un côté, les armes de la ville et les noms de la rosière, de l'autre côté, la Charité couronnant la Sagesse sous la figure d'une jeune fille, avec les instruments de filature, et cette légende : 9 Prix de sagesse et de filature de coton. »

L'année suivante 1787, le comité ouvrit un nouveau concours auquel furent admis les jeunes garçons qui, n'étant pas encore assez forts pour s'occuper des travaux de leur sexe, s'étaient formés à la filature de cotoi\ dans laquelle plusieurs réussirent aussi bien que les filles. Le Bureau donna des prix, accessits et récompenses pour les deux sexes; I^ distribution s'en fit le 31 juin 1787, dans une séance publitiue (1). Cette cérémonie fut suivie, comme Tannée précédente^ d'une messe solennelle d'actions de grâces, célébrée par Mgr de Gonssans, évéque du Mans, président-né du Bureau. La seconde rosière, nommée Jeanne Berouard, reçut une médaille pareille à celle qui avait été donnée à la première ; elle fut couronnée ainsi que François Blivet dit Grandmaison , qui avait obtenu le premier prix des garçons, et ils eurent l'un et l'autre un habillement complet et ime gratification de vingt-quatre livres en argent.

Loreque le comité vit cette filature portée à un certain point, il entreprit de faire fabriquer successivement des toiles de coton, des futaines et des négrepclisses, dont le débouché devînt assez important pour former, avec la filature, une branche de commerce intéressante. Le comité avait tme correspondance ouverte en plusieurs villes principales. Je fus chargé de cette partie de la tenue des registres et ensuite de la caisse d'empmnt. M. Véron veillait à la fabrique des étoffes, les dames de charité à là filature dont les magasins étaient chez M*"'' de Clairsigny qui délivrait le coton en laine, le recevait filé , et Tassortissait pour la vente et là fabrication (î).

(1) On en peut lire une relation dans les Mémoires de Tabbë Nepveu de la Manouillère, t. II, p. 1S4, et dans les Aj/fichès de la province du Mairie^ numéro du 23 juin 1787.

(2) Les renseignements donnés ici par Le Prince d'Ardenay ^)t

Les grands événements rie 1783, suivis de la suppression de tous les corps, compagnies et communautés, portèrent la plus funeste atteinte au Bureau de Charité; il avait épuisé la meilleure partie de ses ressources pour subvenir aux besoius des pauvres dans le grand hiver de 1788 à 1789. Le pain augmenta considérablement, la misère s'accrût en raison de la diminution des secours, enfin, parle nouvel ordre de choses^ le soulagement des pauvres se trouvant compris dans les attributions données aux nouveaux corps administratifs, le Bureau se démit, entre les mains de la municipalité, des fonctions qui lui avaient éié confiées par l'assemblée générale de la ville et termina ses opérations le 31 juillet 1790.

Cependant, les administrateurs prirent Tbonorable engagement de seconder les intentions paternelles de la municipalité et de continuer le service du Bureau sous les auspices et par l'autorité du corps municipal. Depuis cette époque, le Bureau composé de trois agents généraux et des administrateurs de quartier, fut toujours présidé par le maire, le procureur de la commune ou un officier municipal. Je fus nommé l'un des agents généraux. Le Bureau tenait tous les mois, pour régler la distribution des secours, arrêter les comptes et faire droit sur les demandes et observations qui peuvent être présentées par les administrateurs et les pauvres.

une fondatioii à laquelle il prit une large part, s'accordent parfaitement avec le Précis historique de la formation d'un Bureau de Charité dans la ville du Mans et de rétablissement de la filature et manufacture de coton, rédigé par son cousin-germain, Jean-Baptiste-François-Joachim Nioche de Tournay, et dont nous avons le manuscrit autographe sous les yeux. Ce document officiel, présenté par Tauteur en sa qualité d'inspecteur des manufactures, est daté du Mans, le 14 décembre 1788, et comprend huit pages in-folio.

Par un décret du 28 juin 1793, il fut établi des agences de secours chargées de distribuer des pensions par trimestres aux vieillards, infirmes et pauvres qui ne sont pas dans le cas de pourvoir par eux-mêmes à leurs birsoins et subsistances. Au mois de janvier 17di, la municipalité me nomma Tun des membres de cette agence qui fut divisée en deux sections. Je fus élu président de la seconde section. Après plusieurs assemblées et après avoir fait des règlements sanctionnés par les corps administratifs, au moment où nous espérions faire jouir nos concitoyens infortunés du bienfait qui leur était assuré par les diverses lois rendues sur cette matière si intéressante pour Thumanité, nous eûmes la douleur de voir avorter ce projet faute de fonds. 11 fallut en revenir au Bureau de Charité, suivant la nouvelle forme adoptée depuis 1790. ^ En 1797, par la loi du 5 frimaire an V de la République française^ il fut créé des bureaux de bienfaisance composés de cinq membres et un receveur. Je fus nommé par la municipalité pour remplir une des places de cette nouvelle administration au Mans. Sa principale ressource est le droit accordé sur les spectacles, ((ui ne produit tout au plus que mille livres par an. Le Bureau a recouvré quelques débris des rentes qui appartenaient ci-devant aux pauvres du Mans, mais il s'en faut de beaucoup qu'il ait des secours suffisants pour subvenir seulement aux besoins les plus urgents; il est obligé de se borner à fournir des layettes aux enfants, des remèdes aux malades qui ne peuvent entrer à l'Hôtel-Dieu, des secours aux femmes en couches et un peu de pain à ceux qui ne peuvent en gagner as:ez pour leur subsistance.

Ce nouvel établissement n'aurait pu subsister sans la générosité de nos concitoyens qui ont fait des sacrifices assez considérables pendant les rigueurs de l'hiver et qui les ont réitérés toutes les fois qu'ils en ont été requis. L'ad-

ministration leur doit d'autant plus de reconnaissance que les moyens des gens les plus aisés ont été très considérablement diminués par les fâcheux événements de la Révolution.

Le Bureau a obtenu postérieurement un contingent dans le produit de Toctroi municipal; ce contingent a été à dix mille francs par an pour chacune des années 1807 à i8H.

Au commencement de \S\% le blé qui avait augmenté progressivement depuis la récolte, a été porté à des prix inouïs et si excessifs, que le pain michard de douze livres a été porté à cinq livres, et le pain noir à trois livres cinq sols ; non seulement tous les pauvres habitants, mais la majeure partie des ouvriers ont été réduits à la plus grande misère, faute de pain et de moyen d'en gagner. Dans cette crise a&reuse^ les Manceaux se sont distingués par des aumônes très abondantes en souscriptions, dons et quêtes dont les produits, avec les secours fournis par le gouvernement, ont mis le Bureau à portée de distribuer environ soixante mille francs de secours extraordinaires jusqu'à la récolte de ladite année.

J'ai sorti de cette administration, par ordre d'ancienneté, au !•' janvier 1813.

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