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CHAPITRE XXIV Assemblées relatives aux États Généraux

Les ëtats généraux n'avaient point été convoqués depuis I6l>i. Le rejet de l'impôt territorial et du timbre proposés par M. de Galonné^ le déficit et le dépérissement* des finances, le désordre dans toutes les parties de 1 administration et les besoins pressants de l'État, déterminèrent le roi Louis XVI à recourir à cette grande mesure, de* mandée par les notables et les parlements et provoquée par un vœu presque général des Français.

Le nombre des députés des trois ordres fut fixé dans chaque bailliage surla proportion de la population, mais il fut réglé que la représentation du tiers état égalerait celle du clergé et de la noblesse réunis.

Les députés des trois ordres de la province du Maine s'assemblèrent, le 23 mai 1789, dans l'église abbatiale de la Couture, au Mans; après avoir pris communication des ordres du Roi et des instructions relatives à cesassem* blées, les ordres se séparèrent pour voter, en particulier, chacun dans le lieu qui lui était destiné : le clergé, dans l'église des Dominicains ; la noblesse, dans la salle des Actes du collège ; le tiers état, plus nombreux, resta à la Couture.

En qualité de syndic du tiers état à l'assemblée provinciale, mon premier dessein était de voter dans cet ordre, avec d'autant plus de raison que j'y étais né ; mais au moyen des privilèges que j'avaisacquis par l'office de secrétaire du Roi dont mon père était mort pourvu, plusieurs

membres de Tordre de la noblesse desquels j'étais connu, et notamment, MM. de Juigné, de Tessé, de Montesson et autres membres de l'administration provinciale, me détermÎDèrent à me présenter à l'assemblée de la noblesse. J'y lus accueilli avec beaucoup d'égards (1). Dans la première séance, je fus nommé, à Tunanimilé des sufirages, secrétaire de l'assemblée el chargé de la rédaction de son procès-verbal.

Elle se divisa en bureaux pour la vérification des pouvoirs, la rédaction de ceux à donner à ses députés et le rapport des objets les plus importants à l'honneur de l'ordre, au bien de la province et à la prospérité générale du royaume.

Je m'attachai au bureau de M. de Forbonnais qui fut chargé de la rédaction des pouvoirs dont devaient être revêtus les députés; le rapport du rédacteur fut approuvé par l'assemblée, après une discussion longuement réfléchie. Les pouvoirs qui en étaient le résultat furent jugés dignes de l'impression lorsqu'ils lurent présentés à Tou- ^erture des états généraux.

Après les opérations préliminaires, l'assemblée procéda à la nomination de ses députés ; elle fut faite au scrutin, avec la plus grande exactitude. Chaque scrutin pouvait être composé de quatre cent cinquante-sept suffrages, quoiqu'il n'y eût que deux cent dix-sept votants présents ; mais, plusieurs étaient londés de pouvoirs des absents, au

(1) En analysant, dans la Revue Historique dont on connaît Tesprit de parti, le livre de M. Taine sur la Révolution, M. A. Gazier assure qu'en 1789, « la noblesse méprisait et haïssait les lx)urgeois qui avaient la prétention de s'émanciper et de devenir enfin quelque chose.» — Il nous suffît de mettre cette étrange appréciation en regard dés paroles de Le Prince d'Ardenay pour en faire ressortir l'inexactitude et la fausseté.

nombre de deux cent quarante, y compris les femmes usant de leurs droits. Les cinq députés que Vordre do la noblesse avait droit de nommer furent élus dans l'ordre suivant : M. le marquis de Montesson, M. le chevalier de Hercé, M. le vidame de Vassé, M. le comte de Tessé et M. le marquis de Fresnay.

LWdre de la noblesse s'était cotisé pour subvenir aux frais de son assemblée. Dépositaire de cette recette et charge de la dépense, je lui rendis compte, à la fin de sa s6<«ion ; elle laissa à ma disposition les fonds restants. Après avoir pris 1 avis de plusieurs membres, je ne crus pouvoir mieux faire que d'employer cet argent à donner, au nom de la noblesse du Maine, des prix à toutes les classes du collège. C'était le meilleur moyen d'exciter une noble émulation parmi les élèves et de témoigner aux PP. de l'Oratoire la juste reconnaissance de Tordre pour toutes les prévenances, soins et égards qu'ils lui avaient prodigués pendant le cours de ses séances.

11 fut convenu que ces prix seraient donnés aux écoliers les plus sages et les plus vertueux de chaque classe, sur les sulirages de leurs condisciples confirmés par les professeurs. Je fis réunir^ dans la salle des Actes, tous les écoliers, pour leur annoncer cette bonne nouvelle. Elle fut reçue avec applauJissements et avec les démonstrations de la joie la plus pme. Ensuite, je me transportai successivement dans toutes les classes où, accompagné du supérieur, du préfet et du professeur, je reçus les suffrages au scrutin. Le dépouillement donna, à notre grande satisfaction, une majorité bien décidée aux meilleurs écoliers sous le rapport des mœurs et de la vertu.

La distribution solennelle de ces prix fut faite le 27 avril, jour -déterminé pour l'ouverture des états généraux ; elle avait été annoncée par des programmes distribués dans la ville. Le concours des spectateurs fut très

nombreux. Le professeur de rhétorique ouvrit la séance par un discours. M. le chevalier de Perrochel, représentant le sénéchal, président de la noblesse/ en prononça aussi un; ensuite j M. Lambert de la Vannerie^ jeune pensionnaire, chanta des couplets analogues à la cérémonie En remettant les prix et accessits aux écoliers couronnés par le président de l'ordre, je donnai à chacun, en qualité de secrétaire^ une liste de la distribution et Tattestation de h récompense qu'il avait obtenue ; au lieu d'un discours, je signalai individuellement ces aimables vainqueurs en leur adressant, tour à tour, quelques phrases relatives aux principales qualités de chacun. La séance fut terminée par des remerciements en vers et en prose, adressés par plusieurs écoliers, à Tordre de la noblesse.

J'ai consigné les détails de cette cérémonie intéressante à la suite du procès-verbal des séances de la noblesse, déposé au greffe de la sénéchaussée, dont j'ai gardé ime copie authentique.

Tous les pouvoirs donnés aux députés étaient plus ou moins limités. Dès que les états généraux furent transformés en Assemblée nationale, il fut décrété que les assemblées particulières de chaque bailliage se réuniraient pour donner de nouveaux pouvoirs absolument illimités.

L'ordre de la noblesse fut convoqué au 23 juillet 1789. Deux de ses députés, M. le marquis de Montesson et M. le vidame de Vassé partirent de Paris pour se rendre à cette assemblée ; mais ils furent arrêtés à Savigné par une émotion populaire (1) dont ils faillirent être victimes. Ils furent obligés de se cacher.

(1) Les détails de ces troubles ont été relatés dans une plaquette d'actualité publiée sous ce titre : Massacre occasionné au Mans par le retour des députés ; prise du duc de Brissac, gouverneur de Paris; mort du maréchal deMailly.V&m, 17S9, in-S© de 16 pages.

Digiti

L'horizon politique s'obscurcissaîtaensibleinent; l'^nrage révolutionnaire commençait à gronder ; les villes de province voulurent imiter Paris. Un conducteur et les postillons des voitures publiques apportèrent les premiers au Mans la cocarde tricolore (rouge, bleu et blanc). Un jeune homme de la ville, lancé par les personnes intéressées i Tarborer^ invita tous ses camarades à la prendre. On n'avait reçu aucun ordre officiel à cet égard. M. de Guilly, officier de la maréchaussée, crut devoir s'opposer à cette innovation ; il fit publier la défense de porter la nouvelle cocarde, qu'il regardait comme un signal de faction et fondé, d'ailleurs, sur les anciens règlements qui ne per« mettaient qu'aux militaires de porter la cocarde. Cette défense échauffa les esprits, M. de Guilly, en passant sur la place à l'heure de la parade du régiment de Chartres^ fut assailli, culbuté et aurait été tué sans le secours gêné* reux de M. de Rouillon, major de ce régiment, lequel, secondé par ses brayes soldats, le tira des mains de ses assassins (1) ; mais il ne put arrêter les effets de la sédition qui augmenta d'une manière aussi prompte qu'effrayante, il se porta un grand nombre d'hommes aux prisons pour faire relâcher quelques détenus. On courait, de tous côtés, aux armes ; il se forma, dans quelques heures, quatre bataillons de milice bourgeoise ; ils furent armés avec les fusils de l'ancienne milice. On adjoignit à la municipalité un comité composé de membres des divers corps et compagnies ; tout le monde arbora la cocarde tricolore, les uns par goût ou par opinion^ les autres par peur.

Ces grands événements eurent lieu la veille de la réunion de l'ordre de la noblesse. Dès que l'assemblée fut

(t) On peut lire, sur cette émeute, le récit du chanoine Nepveu delaManouillère,t. II, p. 193M95.

lormée^ on lui présenta des cocardes. Elle sentit qu'elle ne devait pas hésitera les accepter et que les circonstances lui faisaient un devoir rigoureux de remplir, sans délais l'objet de sa réunion. En conséquence elle prit, de suite, un arrêté par lequel elle donnait à ses députés les pouvoirs les plus étendus, avec injonction de se rendre à rAssemblée nationale. Cet arrêté, imprimé sur-le-champ, fut communiqué, séance tenante, à la municipalité et distribué dans tous les quartiers de la ville. Cette opération tranquillisa, pour le moment, les esprits déjà fort échauffés contre tous les privilégiés.

Cette tranquillité fut bientôt troublée par Taventure des prétendus brigands dont l'arrivée fut annoncée, au même instant, dans toute la France (1)^ sans se réaliser nulle part. Elle excita une grande commotion au Mans et dans les environs. La crainte détermina surtout les gens de la campagne à se réunir. Le tocsin sonnait partout et, de tous côtés, des émissaires appelaient aux armes. Il se forma des rassemblements très considérables. Ce fut une de ces troupes effrénées qui se porta à Nouans, où M. Gureau, lieutenant de maire et membre de Tordre de la noblesse, s'était réfugié avec M. de Montesson, son gendre, frère du député aux états généraux. Ces véritables brigands enlevèrent ces deux estimables citoyens et les con-

(1) Les historiens qui ont étudié les causes et la nature des émeutes qui éclatèrent dans l'ouest de la France au commencement de juillet 1789 et surtout le Jeudi /ou, ont été frappés de la similitude des dangers imaginaires dont les populations rurales furent partout effrayées au même instant. 11 faut voir, à n'en pas douter, dans cette mystérieuse coïncidence, l'action des sociétés secrèles qui, par leurs nombreux et insaisissables agents, dans tous les temps et surtout aux époques troublées, s'efforcent toujours de répandre, immédiatement et partout, les calomnies ou les nouvelles alarmantes qui doivent saisir la crédulité du peuple, l'exciter et servir leurs desseins.

duisirent à Ballon où ils les immolèrent à leur foreur. Après avoir fait souffrir à H. Cureau des tourments incroyables, ils fusillèrent son gendre. Tels furent, au Mans, les terribles et funestes commencements de la Révolution, qui a si longtemps désolé la France. Puisse notre postérité, instruite par nos malheurs, s'en garantir i jamais!

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