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CHAPITRE XXVI De la Mairie

La nouvelle municipalité du Mans, nommée suivant les formes décrétées par l'Assemblée constituante^ avait été installée au mois de février 1790. M. de Foisy (i), conseiller au Présidial, élu maire à la très grande majorité des suifrages^ n'avait accepté cette place qu'avec répugnance et seulement pour répondre à la confiance de ses concitoyens. Une surdité qui augmentait sensiblement et la délicatesse de son tempérament le déterminèrent à donner sa démission au mois de novembre de la même année.

Les électeurs, réunis le 15 du même mois» m'envisagèrent pour remplacer ce respectable magistrat. J'étais alors bien tranquille à Ardenay. Le 16, à six heures du matin, je fus réveillé pai* mon. domestique qui m'apportait la nouvelle de ma nomination et m^annonçait une dépu tation de la municipalité. J'étais encore au lit, lorsque MM. de Guibert et Véron arrivèrent; ils me présentèrent officiellement l'acte de mon élection, en me demandant^ avec les plus vives instances, mon consentement. Je fus assez longtemps dans la plus grande perplexité sur le pnrti que je devais prendre. Enfin, vaincu par les raisons et les motifs que me donnèrent les députés, je me déterminai, non sans peine, à faire aux officiers municipaux, la réponse suivante :

(1) Jean-Louis de Foisy était conseiller au Siège Présidial du Mans, depuis 1751.

a Messieurs,

a Le besoin que j*aî de repos et de tranquillité pour « ina santé et mes affaires personnelles, quelque impéa rieux qu'il soit, cède aux vœux de mes concitoyens et u aux instances de MM. yos députés.

« J'accepte, en tremblant sur mon insuffisance, la place a à laquelle les suffrages de la commune daignent m'ap- « peler ; mais, trouvez bon. Messieurs, que j'y mette la condition de réserver le temps nécessaire à mes affaires « particulières, et la liberté de me démettre de cette « même place si, comme j'ai tout lieu de le craindre, je (( ne puis réussir, ainsi que je le désire et que je le dea vrais, dans l'essai que je vais faire de mes talents et de d mes moyens, qui sont beaucoup au-dessous de Tidée a trop flatteuse que le public veut bien en avoir, s

Je partis deux jours après pour le Mans, en regrettant bien sincèrement le repos et la tranquillité dont je m'étais flatté de jouir au moins pendant quelque temps. Je fus installé le 25 novembre avec quelques autres officiers municipaux élus par l'assemblée qui m'avait nommé. Voici le discours que je prononçai pour ma réception : « Messieurs,

« Jaloux de répondre dignement à la conflance signalée a dont je suis honoré, j'ai consulté d'abord mes forces et 6 mes moyens, et, bientôt convaincu de leur faiblesse et c de leur médiocrité, j'ai reconnu sans peine que les uns o et les autres étaient beaucoup au dessous de ce qu'exigent « de moi les devoirs de la place éminente à laquelle « m'ont appelé les suffrages de mes concitoyens.

a Le premier de ces devoirs, Messieurs, serait de répa- « rer, s'il était possible, la perte que nous venons de faire a de votre digne chef, de cet homme excellent, qui posa sède au plus haut degré les qualités d'un magistrat « éclairé, intègre, juste et compatissant, d'un citoyen

fl vertueux et vraiment patriote ; mais, j'ai senti que je « ne pouvais me flatter d'atteindre ni même d'imiter un « si parfait modèle.

« Aussi» Messieurs, justement effrayé de l'étendue et a de l'importance des obligations que je viens contracter c devant vous, et vivement pénétré de la crainte de ne a pouvoir justifier la trop bonne opinion que le public a ff conçue de moi^ j'aurais renoncé aux honneurs qu'on a me préparait, si une considération importante n'avait « ranimé mon courage et relevé mes espérances.

« J'ai considéré, Messieurs, mes devoirs sous le rapport c d'un vrai et fidèle citoyen, et l'amour de la patrie a « triomphé de mes craintes. J'ai interrogé mon cœur « constamment dévoué au bonheur de mes concitoyens, a et je n'ai pu résister plus longtemps à la voix qui m'ap- « pelait. J'ai cru reconnaître celle de Dieu, j'ai invoqué le « Tout-Puissant et je me suis résigné à sa sainte volonté.

a Entièrement dévoué, Messieurs, à partager vos tra- « vaux et à concourir avec vous de tout mon pouvoir et a de tout mon cœur, au succès de la chose publique cona fiée à vos soins, je viens vous assurer de tous les efforts « de mon zèle à remplir vos vues et celles de la commune, • en réclamant son indulgence et la vôtre pour les fautes « et les erreurs involontaires qui pourraient échapper à a ma vigilance.

a Dignes coopérateurs qu'un travail assidu et une expéa rience éclairée ont déjà mis à portée de connaître « l'étendue des devoirs et les détails de Tadministration a municipale, daignez m'aider de vos lumières, daignez a guider mes pas dans la vaste carrière que j'entreprends € de parcourir ; et vous. Messieurs, dont les talents et les a excellentes qualités forment le titre aux places que vous « allez occuper parmi nous, joignez vos forces ^ vos a moyens, votre zèle, et votre courage aux nôtres.

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Unissons-nous tous, je vous en conjure, Messieure, a dans un esprit de paix et de concorde. En demeurant e constamment attachés les uns aux autres par les sentia ments d'un vrai patriotisme et par les liens d'une sina cère fraternité, nous pourrons nous flatter de remplir la t&che honorable dont nous allons partager les soins et a les peines, mais dont nous devons aussi recueillir la a gloire qui est le but de nos travaux et qui en sera (si a nous l'obtenons) la plus douce et la plus flatteuse réa compense. »

Le jour même de mon installation, j'allai avec M. Belin de Beru (1) solliciter le Conseil général du département, au nom du Bureau de Charité ; nous lui présentâmes le tableau des besoins pressants des pauvres, nous sollicitâmes des secours prompts et suffisants. Nous lûmes bien accueillis par le Conseil qui nous fit les plus belles promesses : non seulement elles lurent sans efiet, mais on ne daigna pas môme faire mention de notre démarche dans le procès-verbal.

L'expérience et le concours singulier des événements qui se succédaient avec une rapidité et une diversité étonnantes, me firent sentir bientôt, mais trop tauxi, l'imprudence de mon acceptation trop peu réfléchie.

Le Conseil général de la commune était délégué par la constitution pour organiser le nouveau tribunal ; la mimicipalité fut chargée de mettre les scellés sur tous les gref-

(1) Jacques-Louis Belin de Beru, né au Mans en 1747, était fils, petit-fils et arrière-petit-fils de conseillers au Siège Présidial de cette ville. Le 3 février 1775, il fut installé en qualité de procureur du roi à ce siège, remplaçant Ch.-A. Le Clerc de la Galorière qui lui avait cédé cette charge. J.-L. Belin de Beru l'exerça jusqu'à la suppression du Siège Présidial du Mans, au mois d'octobre 1790; il devint alors commissaire du roi près le tribunal du district du Mans.

fes du Préi^idial et autres sièges supprimés. L'installation des nouveaux juges eut lieu le 7 décembre ; en qualité de président de la municipalité, je reçus leurs serments et je pris, au nom du peuple, l'engagement^ prescrit par la loi, de porter au tribunal et à ses jugeodents le respect et l'obéissance que tout citoyen doit à la loi et à ses organes. Voici le discours que je prononçai dans cette circonstance : a Messieurs,

a De toutes les fonctions attribuées aux municipalités, « une des plus belles et la plus glorieuse, sans doute, est « celle qui fait Tobjet important de l'auguste cérémonie a qui nous rassemble en ce jour solennel.

« Le Conseil général de la commune, délégué par la a constitution, vient, en ce temple consacré à la justice, a pour introduire dans son sanctuaire les magistrats que a le peuple a choisis, les installer et les investir du pou- « voir judiciaire qui leur est confié.

a Que ce pouvoir est grand, Messieurs, sous le rapport a des saintes et redoutables fonctions qui exigent, de ceux (( qui en sont chargés, les plus grandes qualités !

« Que ce pouvoir est intéressant pour Tordre de la soa ciété, puisque son influence est, pour ainsi dire, de tous t les jours et de tous les instants, puisqu'elle s'étend à « tous les actes des citoyens qui peuvent être regardés, • en quelque sorte, de son domaine.

a La société ne peut subsister sans lois ; le grand et « principal objet des lois, en général, est de garantir la a liberté et de mettre le citoyen en état de jnuir de tous c( les droits qui sont déclarés lui appartenir.

a Pour le maintien de la société et l'exécution des lois, a il est nécessaire d'avoir des juges chargés de les applia quer et autorisés à user de la force publique toutes les cf fois que, pour assurer l'exécution des lois, l'usage de a cette même force publique devient indispensable.

c C'est à vous, Messieurs, que sont confiés des soins m si importants ; c'est entre vos mains que nous remet- « tons le dépAt sacré de nos intérêts les plus chers, notre m liberté, notre honneur, nos vies, nos propriété.

« Gonyaincu, Messieurs, qu'entièrement dévoués au « service et au bonheur de la patrie, le serment solennel « que vous allez prononcer ne peut ajouter, aux senti* « ments dont vos cœurs sont pénétrés, que l'expression « publique de ces mêmes sentiments, nous aimons à nous a persuader que tous les actes de votre magistrature c seront signalés par un exercice continuel des vertus qui a caractérisent votre état, par un vrai et généreux patrio- « tisme, par un zèle ardent pour le succès de la chose pua blique, et par un désir sincère et toujours actif de faire f le bien, d'être utiles à vos semblables, d'assurer leur « bonheur et de mériter la gloire qui doit couronner vos « travaux.

« C'est ainsi, Messieurs, qu'en maintenant de tout votre pouvoir la Constitution du royaume, en donnant a des preuves constantes de votre fidélité à la nation, à la c loi et au roi, et en remplissant, avec la plus grande c exactitude et la plus juste impartialité, les fonctions de « vos offices, vous exercerez sur vos concitoyens cet ema pire volontaire et flatteur, fruit du mérite et de la cona fiance que donne toujours la supériorité de la vertu. »

Un ordre ministériel nous obligea de procéder à la clôture des églises cathédrale et collégiale; les deux Chapitres firent des protestations. Celles des chanoines de Saint- Julien furent dénoncées au département sur le réquisitoire du procureur de la commune (1).

(1) Ces protestations, très dignes et très fermes, furent imprimées et livrées au public; le texte en a été reproduit en partie par le R. P. Dom Piolin, dans Y Église du Mans durant la Révolution, 1. 1, p. 86-^.

Bientôt après, on fit évacuer les communautés d'hommes ; on rédigea des inventaires de leurs effets. Chacun des religieux obtint, avec beaucoup de peine, une petite portion de son nécessaire. La municipalité fit cependant une distinction en faveur de Dom de Gennes^ bibliothécaire de Saint- Vincent, auquel on accorda une somme de cinq cents francs à titre d'indemnité de ses longs travaux et d'un catalogue raisonné en plusieurs volumes in-folio manuscrits rédigés par ce savant religieux. Plusieurs de ses collègues éprouvèrent beaucoup de difficultés et des contestations assez vives relativement aux meubles etefiets qu'ils se croyaient en droit d'emporter.

Deux anecdotes, dont je vais faire mention, annonçaient déjà l'esprit de vertige et d'insurrection qui commençait à se manifester.

On dénonça à la municipalité la formation d'une Société qui, sous les dehors d'un but utile, paraissait cacher des desseins de désordre et d'empiétement sur l'autorité légale. Cette afiaire fut instruite solennellement ; on entendit plusieurs témoins. Dans les dépositions de plusieurs d'entre eux, il était facile de démêler et même de reconnaître les vraies intentions des associés. Malgré le danger reconnu d'autoriser une telle association, par des menées sourdes et en influençant, d'une manière indécente, quelques-uns des juges, on vint à bout d'obtenir en sa faveur la majorité des suffrages.

Par une autre dénonciation, on accusa Tabbé Turmeau, chapelain de l'hôpital, d'avoir fait fabriquer des poi» gnards, et il fut reconnu que c'étaient des instruments et des outils qm lui étaient nécessaires pour divers ouvrages qu'il faisait pour sa propre utilité et celle du public.

Tout le monde attendait, les uns avec empressement, les autres avec une vive inquiétude, Tissue du décret de

l'Assemblée nationale, du 27 novembre, qui ordonnait le fameux serment prescrit à tous les prêtres. On crut, pendant quelque temps, que le Roi refuseiait de sanctionner ce décret ; il céda enfin, et les municipalités furent chargées de l'exécution de cette loi.

Ce fut en ce moment critique que je fus accablé du poids des fonctions qui m'étaient déléguées et que je me voyais obligé de remplir sans aucun moyen de m'y soustraire. Nous reçûmes, mes collègues et moi, le serment du petit nombre d'ecclésiastiques qui crurent devoir le faire; maiS; ce qui me contraria le plus, fut l'obligation personnelle qui m'était imposée de dénoncer les refusants.

Dès lors, je formai la résolution de profiter de la pre« mière occasion favorable qui me procurerait, sans rien compromettre, le moyen de faire ma démission. Elle ne tarda pas beaucoup, heureusement. J'étais excédé de peines et de travail, et si contrarié qu'il m'eût été impossible de résister plus longtemps.

En repassant dans ma mémoire tout ce qui s'était passé depuis mon entrée à la municipalité, je ne trouvais que quelques douces, mais bien faibles compensations de tous les déboires et contradictions que j'essuyais journellement. Je me suis borné à retracer les principales, conservant, daas mon cœur, le souvenir de beaucoup d'autres dont la religion, la délicatesse et la décence m'obligent de garder le secret.

Parmi les douceurs que j'ai éprouvées pendant ce temps, le plus critique de ma vie, je me fais un devoir et un vrai plaisir de consigner, dans ces mémoires, le témoignage de ma vive gratitude envers plusieurs de mes collègues qui secondaient, de tout leur pouvoir, mes bonnes intentions, et la satisfaction que j'ai eue de coopérer avec eux au peu de bien que nous avons pu faire et surtout à la formation du Bureau de Conciliation. Le choix de ses

premiers membres, tous recommandables par leurs talents et leurs vertus, obtint Tassentiment général et Ton ne tarda pas à éprouver les heureux efiets de cet établisse • ment, qui aurait dû toujours subsister tel qu'il avait été formé.

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