CHAPITRE XXVIII
De. ma retraite à Ardenay, en 4793, et de quelques éyénemeiits antérieurs et postérieurs à cette époque.
Ces Mémoires devant se borner à ce qui me concerne particulièrement ou ma famille ^ je laisse aux rédacteurs de Y Histoire de la Révolution la v^nî^le tâche d'expliquer les événements qui ont signalé les années désastreuses que nous avons passées sous le joug terrible et si long du despotisme populaire et de la subversion totale des principes de la religion, de l'honneur et de la décence*
L'émigration, fondée > dans le principe, par l'incendie des ch&teaux et les mauvais traitements qu'éprouvaient les nobles et les gens riches^ devint bientôt une manie à la mode, favorisée par le gouvernement d'alors qui, pour la faciliter, dispensa tous les voyageurs de la nécessité des passeports. On se fit un point d'honneur de s'expatrier^ sans calculer les suites de ce parti violent qui ont ruiné tant de familles françaises. M. Gauvain du Rancher, mon beaufrère, se laissa entraîner par la terreur et émigra avec son fils aine; ils partirent au mois d'octobre 1791. Après avoir passé plusieurs années dans la misère et l'inquiétude, ils s'en sont tirés plus avantageusement que bien d'autres, gr&ce au zèle du fils cadet qui employa, avec succès, tous les moyens que lui inspirait sa tendresse , le crédit et la protection de divers amis qui le servirent très heureusement.
Pendant la longue absence de son mari, ma sœur
épro iva tous les désagréments et contradictions possibles. Tous ses biens furent séquestrés; la vente de ses meubles, publiée à trois différentes époques , n'eut cependant pas Jieu. Il ne fut rendu que deux objets de la fortune de son mari, mais le séquestre sur le reste et le discrédit des assignats la mirent dans la plus grande détresse. Pour comble de malheur, elle fut enfermée avec ses filles à la Visitation (1).
Le 29 novembre 1791, vu l'annonce de la destruction prochaine de l'église des Cordeliers (2) dans laquelle était la sépulture de mes ancêtres, je présentai requête aux officiers municipaux à l'effet d'obtenir la permission de faire creuser à la profondeur convenable pour retirer ce que je pourrais des ossements de mes parents et de les enlever ainsi que la tombe qui les couvrait M'en rapportant à la vigilance du procureur de la commune pour requérir, et à la prudence du corps municipal pour prescrire, dans sa sagesse , le mode d'enlèvement desdits ossements et leur
(1) L'arrestation de M™» Gauvain du Rancher et de ses enfants eut lieu dans le cours du mois d'août 1793. Cette incarcération non motivée, elle dut la partager avec de nombreux représentants des plus honorables familles du Mans, jusqu'à l'arrivée des Vendéens au Mans, au mois de décembre suivant.
(2) C'est dans Féglise des Cordeliers que, depuis longtemps, étaient inhumés les ancêtres de Le Prince d'Ardenay, ainsi que les membres de la nombreuse famille de sa femme, les Godard d'Assé, des Écotais, etc. — La plupart de nos anciennes familles, avant la Révolution, avaient choisi leur sépulture dans Tune des églises paroissiales ou conventuelles du Mans et principalement chez les Cordeliers et les Jacobins. La conservation de ces tombeaux, les prières et services fondés à perpétuité dans ces églises, avaient le privilège de rattacher le présent au passé et de perpétuer les traditions de famille et de foi. Aussi, la Révolution qui voulait effacer tous les souvenirs, s'efforça-t-elle de détruire et de renverser les monumentâ qui les rappelaient.
transport dans un cimetière , avec le respect et la décence dus et rendus, dans tous les temps et par tous les peuples dé l'univers, à la mémoire des m(H*ts.
La réponse que je reçus le lendemain , était conçue en ces termes i i Vu et permis à l'exposant de faire enlever « le tombeau et les ossements de ses ancêtres et de les a faire déposer dans le lieu qu'il jugera à propos et « ce, sans pompé. Au Mans, le 30 novembre i79l, signéea Yarossum^ officier municipal. »
Je me conformai exactement à cette réponse et je fis porter les précieux restes de mes ancêtres au grand cimetière ; ils furent déposé aux pieds de la croix que j'avais fait placer sur le tombeau de mes père et mère. Cette croix, ainsi que toutes les autres et les tombeaux de marbre ou de pierre qui distinguaient les sépultures des différantes familles furent détruites lorsque Tanarchie opéra une confusion et un bouleversement général dans la France.
Au mois d'août 1792, tous les honnêtes habitants de la ville furent désarmés. C'était une prétendue mesure de sûreté à laquelle je lus assujetti comme les autres, sans égard aux services que j'avais rendus et que je rendais à la chose publique. J'étais alors président du tribunal de commerce. Pour mieux réussir dans cet atteinte à la propriété , on avait pris , au préalable , sous des prétextes spécieux, Ja précaution de demander et exiger une déclaration détaillée de toutes les armes que chaque habitant avait en sa possession.
En 1791 et 1792, j'assistai., en qualité de président du tribunal de commerce, à la deuxième et à la troisième cérémonie de la Fédération qui eurent lieu à Pontlieue : la première , dans un grand champ, au milieu duquel on avait élevé un autel sur lequel M. de la Boussinière, évêque constitutionnel de la Sarthe> célébra la messe et baptisa le fils d'un bon patriote; la seconde, dans une prairie. Toutes
-isoles autorités constituées étaient rangées autour d'une estrade sur laquelle on avait déposé les bannières de la liberté, les bustes ou prétendus portraits des grands hommes du temps ^ et l'espèce d'arche dans laquelle était la Constitution de 1791, superbement reliée , et qu'on présenta à l'admiration et aux respecta de tous les assistants qui furent obligés de prêter serment de fidéUté à cette nouvelle loi dont le livre qui la contenait était entouré de cassolettes pleines d'encens.
L'augmentation progressive du désordre, de l'anarchie et de rirréligion devint effrayante en 1793, au point que je me déterminai à me retirer avec ma famille à Ardenay. J'allai m'y établir au commencement de septembre^ quelques jours avant la promulgation de la loi dite des suspects^ en vertu de laquelle ou renferma à la Visitation tous ceux, hommes et femmes, dont les opinions étaient connues pour contraires à l'esprit du jour. Mon frère Clairsigny, en m'annonçant que je faisais partie de la liste^ me conseillait de me rendre à Paris pour me soustraire à la persécution. Je refusai constamment de déférer à ses instances réitérées. Je ne pouvais entreprendre ce voyage, sans me compromettre et sans m'ezposer à de plus grands dangers. Je pris donc la résolution d'attendre l'événement. Depuis le 29 septembre que je fus instruit de la détention dont j'étais menacé, jusqu'au jour où j'appris que je n'avais plus rien à craindre^ c'est^-dire pendant quinze jours au moins, je n'eus pas un seul instant de tranquillité ; le moindre bruit, le plus petit mouvement me donnaient des frayeurs mortelles. Je croyais entendre la troupe qui venait pour m'enlever; j'envoyais, tous les matins, des émissaires fidèles sur la butte du Futeau pour découvrir, dans le lointain, si l'on voyait approcher quelques groupes de gens armés ou autrement. Je n'avais un peu de tranquillité que vers le soir, parce que je pensais qu'on ne
viendrait pas pour me prendre la nuit. Cluuiue matin mes terreurs recommençaient et augmentaient diaqne jour. Je n'aurais pas supporté cet état d'anxiété s'il avait duré plus longtemps. Dès lors, je pris la résolution de passer Thiver à Ardenay. Nous dressAmes nos t>atteries pour nous occuper utilement et agréablement autant que lès circonstances pouvaient le permettre. Je ne manquais point d'écritures à faire » en difEérents genres, lorsque Je temps ne permettait pas de sortir^ ce qui était assez rare ; malgré la mauvaise saison , un peu de gelée ou de neige ne nous empêchait pas de faire, jMresque chaque jour, une promenade plus ou moins longue. Tous les soirs , notre bon curé, M. Dagoreau, s'unissait à nous pour faire attentivement de petites parties de jeux de société et des lectures sérieuses et gaies. Nous épuis&mes^ dans ce der* nier genre, tout ce qui pouvait mieux nous fiedre rire et nous distraire. Nous lûmes, entre autres, les Mille et une Nuits ^ et je me souviendrai toujours de la Lampe merveil^ leuse; nous avons désiré, bien des fois, de l'avoir à notre disposition pour transporter au bout du mcmde et plus loin, s'il eût été possible, tous ceux qui tourmentaient la nation par leurs extravagances et leurs détestables systèmes.
Nous nous accoutumâmes si bien à notre retraite que nous juge&mes à propos de la prolonger jusqu'à la fin des vacances de 1794; ainsi, nous demeur&mesà Ardenay, pendant quatorze mois de suite, sans autre interruption que quelques petits voyages que nous fîmes au Mans, dans le printemps et l'été.
Les douceurs de notre vie champêtre furent néanmoins troublées par divers événements publics et particuliers.
Le 30 novembre 1793, les représentants du peuple, en mission au Mans , avaient mis le comble à la frénésie qui tourmentait tous les esprits en faisant briser, dans la