‹ Mémoires, publ. et annotésChapitre 4 sur 54 · PRÉFACE XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE XI

teurs s'étonneront-ils de cette fortune si rapide, de cette noblesse acquise par le commerce et les titres, de cette origine qui n'exclut ni des fonctions publiques, ni des honneurs. Qu'ils veuillent bien croire pourtant que ce n'était pas là une exception, un privilège dont furent seulement favorisés les Le Prince. Avant la Révolution, quoiqu'on en dise, quoi qu'on en pense, il était tout aussi facile au mérite, au travail, de s'élever et de prendre rang dans la société, que de nos jours. Bien plus, ajouterai-je, toutes les dispositions de cette ancienne société, ses lois, ses coutumes, ses aspirations tendaient sans cesse à élever l'homme au-dessus de son origine, à le grandir, à Tennoblir. C'est le propre de tout État qui s'appuie sur l'aristocratie. L'instiuction secondaire, aussi accessible, aussi commune alors dans les villes que l'est aujourd'hui renseignement primaire, donnait à un grand nombre d'enfrints du peuple (1), des ressources intellectuelles dont la plnpart profitaient pour s'engager dans les carrières libérales et y réussir. En veut-on des exemples? On pour-

(1) Les nombreux travaux publiés sur cette question, dans ces dernières années, ont permis d'appliquer cette démonstration à toute la France. — Pour le Maine, les Recherches sur Vinstruction publique dans le départetnent de la Sarthe, avant et pendant la Révolution^ publiées en 1873, par M.A.Bellée, ont parfaitement justifié Texactitude de cette vérité, avec nombreuses pièces et documents à l'appui. On peut lire, entre autres, p. 143-169, la liste des neuf cents élèves, parmi lesquels de nombreux fils d'artisans, marchands ou fermiers qui, en 1668, recevaient Tinstruction secondaire au collège de l'Oratoire du Mans. A cette époque, dit M. Bellée, « le collège du Mans comptait, à lui seul, plus d'élèves latinistes (lu'il ne s'en trouvait dans tous les établissements du département de la Sarthe, pendant l'année scolaire 1873-74. » — Ce chiffre s'est maintenu jusqu'à la Révolution, et nous ne parlons pas des nombreuses maisons d'enseignement secondaire répandues çà et là, dans les plus petites villes ot paroisses du département.

un PRlfiFACE

rait citer, pour la France, des centaines de noms : Je me <;ontenterai de rappeler, pour le Mans, les Le Vayer, les Cureau de la Chambre et de Roullée, Gaillau d'Auvours, <le Renusson d'Hauteville, Bloncleau des Ardilliers, Landouillette, Bnttet de Nouans, Pinceloup de la Moustière, de Moloré, Desportes de Linières, Belin des Roches et de Béru, Chauvin d*Oigny du Ponceau, Le Febvre du Breuil, Mareau du Ronceray, Véron de Forbonnais, Plumard de Rieux, Rottier de Belin, etc., etc. — Oui, je le repète, et les exemples abondent, un homme de valeur pouvait autrefois faire ?a cariière aussi facilement qu'aujourd'hui. Si quelques-uns s'arrêtaient à mi chemin, c'est parce que la possibilité de s'enrichir et de s'élever par l'argent^ tel qu'on le pratique surtout aujourd'hui, répugne toujours à un grand nombre d'hommes désintéressés, satisfaits de leur sort, et n'a pas d'empire sur les âmes délicates, profondément empreintes de l'esprit de détachement que conseille le christianisme

Dî nos jours, où la noblesse — si honorables que soient ses titres et les souvenirs qu'elle rappelle — n'exi>te plus comme institution, comme ordre distinct et, par conséquent, ne peut représenter ce qu'elle était autrefois, on se fait une idée bien étrange et très inexacte de l'esprit et de la constitution de notre ancienne société. Avant 1789, — de même (jue dans presque tous les États de l'Europe moderne, — la noblesse de Frnnce n'était pas une caste fermée, exclusive, rigoureusement close, comme on se l'imagine bien à tort. Ainsi que le prouvent ces Mémoires^ c'était une classe toujours ouverte, toujours accessible et qui recrutait sans cesse de nouveaux membres, dans la magistrature et les charges, aussi bien que dans la finance et le commerce.

Intelligent et lettré, Le Prince d'Ardenay avait un esprit cultivé, mais trop imprégné des défauts de son temps. La littérature, qui est l'expression des mœurs d'une époque, reflète exactement, dans ses Mémoires, la légèreté qui bannit l'expérience, la frivolité, ennemie des pensées sérieuses et d'une vie grave. Partout, dans le cours de ce livre, nous retrouvons sans trêve, cette phraséologie, ce fade sentimentalisme mis à la mode par Jean-Jacques Rousseau et ses contemporains de l'école philosophique. L'auteur ne cesse de nous parler de o ses légitimes sentiments, D de « sa juste sensibilité » et, dans les fêtes qui remplissaient alors une si large part de Texistence, nous le voyons toujours disposé à faire un discours ou des couplets analogues à la circonstance. »

Celte société du xvm* siècle avait vraiment oublié son origine et sa destinée ; même les plus dignes (1). avaient

(1) Je parle ici seulement des classes élevées et lettrées car, grâce à Dieu, rimmense majorité, la presque totalité du peuple avait gardé fidèlement sa foi- et la simplicité de ses mœurs et vivait heureuse dans le respect des lois divines et sociales. Aussi, la Révolution préparée et exécutée par la bourgeoisie, se fit-elle sans le peuple, malgré le peuple et même contre le peuple. Sans doute, les classes privilégiées furent d*abord et plus profondément atteintes, mais si Ton veut examiner d'un œil impartial et attentif les suites de ce grand mouvement révolutionnaire, on découvrira facilement que la principale victime, c'est le peuple et surtout les ouvriers des villes que Ton a séparés de leurs bienfaiteurs naturels pour les livrer isolés, sans défense et accablés de charges, aux mains des agitateurs et des sociétés secrètes.

Page 1