XIV PRÉFACE
affaibli, sinon éteint l'esprit chrétien. On ne voulait plus, on ne pouvait plus croire cotte vérité essentielle à Texistence des peuples, à savoir que nous ne sommes pas sur la terre pour jouir, mais pour mériter. L'homme avait diminué le culte qu'il doit rendre à Dieu pour se l'attribuer; et dans son avidité de jouissances et de plaisirs^l'humanité s'adorait elle-même, s'était créé des idoles, surtout dans sa portion la plus délicate, dans la femme, à qui une société polie et d'une civilisation aussi raffinée prodiguait ses hommages et ses adulations.
C'est dans ces dispositions, dans le caractère général de cette société qu'il faut chercher les causes de la Révolution. La légèreté, qui condamne à l'inexpérience et au défaut de prévision, expose les esprits aux séductions de l'erreur et les livre aux entraînements des sectaires. L'exemple de Le Prince d'Ardenay nous le prouve une fois de plus. la catastrophe qui, à la fin du dernier siècle, allait emporter nos anciennes institutions, entasser tant de ruines et frapper tant de victimes, devait le surprendre et le trouver sans préparation. Avec la plupart de ses contemporains, il ne prévit pas les malheurs que la Révolution réservait à la France ; il ne sut ni prévoir ni comprendre que si les réformes étaient sincèrement dans le cœur du généreux Louis XVI, la rcWolte était déjà dans la voloi.té de la majorité de la bourgeoisie et de quelques membres des deux ordres privilégiés Entraîné par sa confiance exagérée, son aveugle bonne foi, et peut-être aussi par ce violent et si trompeur désir qui pousse certains hommes à se mêler quand même aux affaires, il ne sut éviter ni les alliances compromettantes, ni des fonctions que son honneur lui commandait de décliner. Lui, chrétien convaincu et pratiquant, dont les sentiments éclatent si franchement dans maints passages de ces récils, dont la famille avait donné à l'E^^lise du Mans un si grand nombre
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de prêtres et de religieuses (1), il ne relusa pas de contredire ces pieuses traditions par ses actes, et consentit à se faire l'exécuteur des mesures violentes^ iniques^ édictées par la Révolution. Gomme maire du Mans^ c'est lui qui exigea du clergé ce serment schismatique que toute conscience fidèle repoussa énergiquement (2) ; c'est lui qui fut chargé d'accomplir la suppression brutale, sacrilège, des Chapitres et monastères de notre ville (3), corporations aussi vénérables par leurs membres que par Tancienneté de leur origine, leurs bienfaits sociaux et leurs œuvres.
Si pénible que soit pour la mémoire de Le Prince d'Ardenay le souvenir de ces responsabilités, la postérité a cependant le droit de les rappeler et de les condamner. Ajoutons toutefois que Le Prince regretta amèrement c-ette époque de sa vie publique et comprit, malheureusement trop tard, la gravité des actes dont les inspirateurs occultes lui avaient réservé Texécution et que Thono-
(i) Il serait impossible de citer .ici tous les nombreux parents de Tauteur, les Hossard, Pelois, Maulny, Desportes, Véron, etc., qui se consacrèrent au service de Dieu. Je rappellerai seulement que la famille Le Prince avait été représentée dans notre ancien Chapitre de Saint-Julien par GeoflFroy Le Prince, installé chanoine en 1681, et par Toncle maternel de notre auteur — plus jeune que celui-ci de quatorze ans, — Pierre-Louis Desportes de Linières,mort comme un saint, le IS novembre 1785, à l'âge de trente-quatre ans.
(2) J'ai publié, dans la Revue du Maine^ t. I, p. 253, la lettre impérative adressée par Le Prince d'Ardenay à l'abbé Bureau, curé de N.-D. du Pré, par laquelle le maire du Mans imposait à cet ecclésiastique, durement et sans phrase, le serment constitutionnel.
(3) Le chanoine Nepveu de la Manouillère a donné, dans ses Mémoires, t. II, p. 238-240, le récit de cette exécution et de la fin si digne de l'antique Chapitre de Saint-Julien. Il faut lire le billet écrit au Doyen par Le Prince d'Ardenay, billet dont M. Bellée relève avec raison aie laconisme incorrect et le parfait sans-géne.» Vancim Chapitre Cathédral du Mans, p. 118.
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rabilité de son nom^ la modération de son caractère pou« valent seules faire accepter par ses concitoyens.
En retraçant ces événements d'autrefois^ il me semble annoncer ceux que demain nous réserve. i790 et 1880 sont deux actes du même drame. Aussi, si je ne craignais d'exagérer l'importance de ce livre, pourrais-je dire qu'il arrive à son heure. J'ose le présenter aux esprits soucieux d'étudier le passé, d'assurer notre avenir. Puissent les enseignements de l'histoire servir à notre génération, éviter de nouvelles épreuves à notre pays depuis si longtemps troublé et lui rendre enfin, avec de chi-étiennes et généreuses institutions, la stabilité, l'union et la paix.