CHAPITRE XXX
Ëvénements particnliers depuis 1789 jusqu'à la fin du XVIIP siècle.
Le froid de l'hiver de 1788 à 1789 fut si excessif et si fort que, sous plusieurs rapports, on a jugé qu'il avait excédé celui de 1709; il commença au 20 novembre et augmenta, de jour en jour, jusqu'au 49 ou 2(^ janvier, époque à laquelle seulement on éprouva un faible commencement de dégel qui fit une impression d^autant plus forte sur tous les corps, qu'ils avaient été resserrés et comprimés par la rigueur et la continuité d'un hiver si long et si dur. Les végétaux mêmes s'en sentirent : une grande quantité d'arbres forts et très anciens périrent par la gelée, notamment les sapins, noyers, marronniers, châtaigniers et autres arbres de bois blanc.
J'éprouvai, à cet égard, une perle très considérable dans toute l'étendue de ma terre d'Ardenay, plus de quarante arpents de sapinière et un nombre considérable d'autres arbres.
Ce fut à l'époque du dégel que M. Godard d*Assé, mon beau-père^ mourut des suites d'une maladie assez longue, mais qui n'avait donné, d'abord, aucune inquiétudequoique âgé de soixante-quatorze ans et demi (1), il avait conservé jusqu'alors un tempérament fort, robuste et très sain ; il fut inhumé dans le cimetière de Saint- Vincent,
(1) Charles-Michel Godard d'Âssé était né au Mans, paroisse de Saint-Pierre-le-Réitéré, en 1714, il mourut le 19 janvier 1789. — Le 11 mars 1743, il avait épousé Marie-Anne Véron du Verger qui mourut au Mans, le 30 avril 1799.
sa paroisse, lequel fut détruit, quelques années après, par les funestes effets de la Révolution
M. d'Assé emporta les justes regrets de sa famille et de ses amis. Je le regrettai sincèrement ; outre les liens pré* cieux qui m'attachaient à lui, il me les avait rendus bien chei^ par une assurance constante d'attachement et d'amitié et par une confiance entière et sincère.
Je me fis un devoir sacré de seconder, de tout mon pouvoir, sa veuve dans la gestion de ses biens et de ses affaires. Je me chargeai volontiers de tout ce qui aurait pu l'embarrasser. Elle m*en témoigna toujours la plus vice reconnaissance; elle la porta au point de vouloir m'assurer et à ma femme, pour laquelle elle avait une prédilection marquée, des avantages considérables. J'étais bien éloigné d'en accepter aucun au détriment de M"* Le Febvre, ma belle-sœur.
Cette bonne mère devint très infirme dans les dernières années de sa vie; elle avait beaucoup d'absences. Un mauvais sujet qu'elle avait pris pour domestique, en abusa de la manière la plus scandaleuse, ainsi que de sa confiance qu'il avait su capter.
Elle mourut au mois d avril 1799 et fut inhumée au grand cimetière; elle s'était occupée sérieusement de sa fin longtemps avant sa mort; elle y pensait habituellement, et, pour s'entretenir daas cette pensée, elle avait rais à part tout ce qui serait nécessaire pour l'ensevelir; ce paquet, bien étiqueté, a resté pendant plusieurs années sur la commode de sa chambre ; elle le considérait souvent et le montrait à ses enfants, à ses domestiques et autres personnes qui l'approchaient.
M"« d'Assé, depuis la mort de son mari, avait joui de la totalité de la fortune de la maison, dont la majeure partie était, il est vrai, de son côté; ses enfants s'étaient contentés de leurs dots respectives. Après son décès, ils
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firent des partages de convenance ; je fus chargé de la rédaction des actes nécessaires, qui forent arrêtés avec l'approbation de M. de Launay, avocat, ami, parent et conseil des parties.
Pendant ma retraite à Ardenay, Glairsigny vendii la ^ maison paternelle à M. de Chàteaufort de Lessard, avec les glaces et une partie des meubles. Cette acquisition coûta bien peu à M. de Lessard, qui la paya en assignats, avec lesquels mon irère se libéra du prix de la maison de Beaulieu et dépendance, qui ne lui avait coûté que trente mille francs en papier.
Si j*avâis été instruit à temps du dessein de Glairsigny, j'aurais demandé et j'espère que j'aurais pu obtenir la préférence. Mon unique motif eût été de conserver, dans la famille, cette maison que mon père avait bâtie avec tant de plaisir, de goût et de solidité, non seulement pour rhabiter avec sa famille, mais encore pour y établir, d'une manière stable et dans une position avantageuse au commerce, les magasins et ateliers de sa fabrique de bougies.
Il fallut déloger le magasin et les laboratoires qui occupaient tout le rez-de-chaussée du côté du jardin, les deux cabinets, les titres, papiers, registres, etc. J'établis le magasin de vente chez moi, les laboratoires furent transportés à Beaulieu. Glairsigay fit beaucoup de dépense, tant dans les dehors que dans l'intérieur de cette maison; il la meubla élégamment, surtout Tappai'tement destiné à son épouse, qui ne Ta jamais occupé.
M"""* de Glairsigny résidait alors à Angers, où elle s'était retirée au sein de sa lamLLle, pour se mettre à Tabri des persécutions et mauvais traitements exercés au Mans, par les prétendus patriotes, contre tous ceux qui pensaient bien, et particulièrement contre les femmes honnêtes.
L'éloignement des deux époux acheva de les brouiller. J'avais contribué j^lusieurs fois, avec quelques parents et
amis, à !es rapatrier ; mais la femme, de plus en plus mécontente des infidélités de son mari, le menaça, à diverses reprises, de profiter de la nouvelle loi du divorce. J'eus avec elle une correspondance très longue dans le dessein de la détourner d'un parti si violent et si contraire aux vrais principes. Elle avait enfin goûté mes raisons et renoncé à son projet ; mais il aurait fallu faire quelque chose de plus : revenir avec son mari et travailler à le ramener par la douceur et la vraie charité qu'inspire la religion, au lieu de continuer à l'aigrir par des plaintes continuelles et des reproches trop amers, quoique bien fondés. Elle persista dans sa résolution de restera Angersi même après qu'elle fut informée du projet formé par son mari de divorcer avec elle.
Si, da moins, elle avait profité des conseils qu'on lui donna alors, de prévenir l'exécution des menaces de son mari, en venant elle-même lui présenter leur fille unique vl), il n'eut pu, sans doute, résister au spectacle d'une femme vraiment vertueuse et d'une enfant chérie et si digne de Têtre, environnée de tous ses proches et vrais amis. Elle vint seule, croyant que sa présence suffirait pour ramener son mari; il était, d'ailleurs, trop tard, son parti était absolument pris ; les nouveaux conseils qu'on crut devoir lui donner, les instances les plus vives, les remontrances les plus fortes, tout fut inutile. Le divorce fut consommé et, peu de temps après, Glairsigny épousa, devant l'église constitutionnelle, M"' Gault (1), fille d'un marchand de vin, dont il a eu deux enfants, une fille et
(1) Ce fut le ai vendémiaire an III (23 octobre 1794), que Julien- Charles Le Prince de Glairsigny épousa au Mans Anne-Marie Gault Leur fille aînée, Anne-Julienne Le Prince, née le 3 fructidor an III, épousa le 20 février 1817, Joseph Chauvin, et mourut au Mans, le 2 mai 1866 ; son frère, Julien-Hilaire Le Prince de Glairsigny, né le 27 fructidor an V, fut le dernier représentant de son nom dans notre ville.
un garçon. La mère mourut presque subitement des suites de sa dernière couche (1).
Quelques années après le divorce de ses parents, M"* de Clairsigny, étant en âge d'être mariée, fut demandée par M. Négrier de la Grochardière fils (2;. M»' de Clairsigny se prêta d'autant plus volontiers à ce mariage, qu'elle se flattait qu'il lui procui^erait une occasion de se remettre avec son mari. Leur rapprochement s'est borné à se voir en société et l'un chez l'autre.
Clairsigny, toujours inconstant dans ses goûts, peu de temps après son acquisition de Beaulieu, abattit cette superbe maison, excepté un petit pavillon, vendit les prés environnants et les biens ruraux qui en dépendaient, et, avec les matériaux de Beaulieu, il fit construire une grande maison à la Blanchirie; il fallut y rappoiier les laboratoires du commerce.
Lorsqu'il vit le mauvais résultat du papier-monnaie
(1) Ce divorce nous permet d'apprécier les graves inconvénients et rimmoralité d'une pareille loi, qui est la ruine de toute société chrétienne. Le Prince de Clairsigny laissa des enfants de sa double union. Lorsque, à sa mort arrivée en 183â, il fallut liquider sa succession et régler les partages, M»» Négrier de la Grochardière, issue du premier mariage, le seul légitime, n'hésita pas à réclamer la tota** lité de rhéritage paternel, à l'exclusion des droits des deux enfants nés après le divorce, et dont la naissance pouvait être légale, mais non légitime. Il s'en suivit de longs et regrettables débats, de nombreux factums et mémoires où les intérêts divisés des enfants provoquèrent, de part et d'autre, des révélations qui ne pouvaient honorer la mémoire de leur père.
(2) Joséphine-Anne-Henrrette Le Prince de Clairsigny était née en la paroisse de la Couture, le 19 septembre 1783. Le 27 avril 1802, elle épousa René-Louis Négrier de la Crochardière, le lils de l'ancien conseiller au Siège Présidial et maire du Mans. Elle mourut en cette ville, le 27 avril 1868, âgée d'environ quatre-vingt-cinq ans.
et la perte considérable que son discrédit occasionnait à notre société, il y renonça en 1797. Il fut convaincu alors» mais trop tard et à ses dépens, du peu de fonds qu'on devait faire sur ce système ruioeux. J'avais en vain fait mon possible vis-à-vis de lui et de Beaufond, qui partageait très chaudement ses opinions politiques, pour leur faire connaître qu'il n'y avait pas d'autre moyen de se tirer d'affaire que de réaliser à mesure qu'on recevait les assignats; mais je n'ai jamais pu leur faire entendre raison.
J'ai continué le commerce avec Beaufond seul, jusqu'au mois d'avril 1806, époque à laquelle nous avons cédé nos intérêts respectifs à Biard et à son frère Gauvain.
Outre le plaisir de procurer un état à mon neveu et à ma fille adoptive, je ne me souciais pas de renouveler une société avec Beaufond, à raison d'un second mariage qu'il venait de faire à Tinsu et contre le gré de sa famille. Il a cependant continué de tenir le magasin de Paris pour le compte de ses neveu et nièce, jusqu'à sa mort, au mois de mai 1810.
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