CHAPITRE XXXII
Vacances de 1806
Privé, depuis longtemps, de tous plaisirs ^ je n'avais pu goûter aucune des vraies douceurs de la vie champêtre, pas même respirer à mon aise le bon air d'Ardenay. Les petits voyages que j'y faisais, de temps en temps, trop courts pour me procurer la distraction nécessaire à ma santé^ étaient toujours trop longs sous le rapport de mes affaires et pour ma tranquillité troublée presque à chaque instant de mon absence de la ville par quelque nouvelle crainte ou inquiétude.
Lorsque, après le malheur immense que j'ai éprouvé, je pus un peu réfléchir, je sentis vivement le besoin d'une forte distraction. Parmi les divers plans qui s'ofiraient à mon imagination , j'adoptai ceux d'im changement dans mes habitudes, qui pût me procurer plus de liberté et le moyen de passer une partie de l'année à la campagne. Je me déterminai, en conséquence^ à renoncer au commerce, avec d'autant plus de plaisir que je goûtais , en même temps, celui de donner à ma fille adoptive, en la mettant à ma place, un gage de ma juste reconnaissance de son zèle et de ses bons soins, et ime nouvelle preuve de mon attachement inviolable.
Ses talents naturels et acquis, son application et un long exercice des opérations du commerce l'avaient mise, depuis longtemps, en état de les faire avec autant de fruit que d'intelligence; et, en me félicitant, sans cesse, du parti que j'ai pris, je ressens, chaque jour, une nouvelle
satisfaction des progrès sensibles, du développement de toutes les bonnes qualités de cette chère enfant, qui fait toute ma consolation et qui sera toujours le principal objet de mon affection.
Après l'avoir installée avec son frère, auquel elle est associée, par Ja cession que Beaufond et moi leur avons faite de nos intérêts respectils, je m'empressai d'aller jouir de ma terre. Nous y flmes, ma fille et moi, deux voyages préparatoires dans le printemps et dans l'été, avec un petit nombre de vrais et bons amis, de ceux avec lesquels on peut penser tout haut et agir toujours librement.
Dans le premier de ces voyages, nous vîmes et admirâmes le superbe tableau de la renaissance de toute la nature; dans le second, nous fûmes témoins de la récolte des premiers iruits de la terre et de la joie des cultivateurs qui recevaient, avec reconnaissance envers TAuteur de tous biens, la récompense de leurs soins, de leurs veilles et de leurs travaux.
Tout notre temps était exactement rempli par le travail de chacun de nous, selon son goût et ses besoins, par de longues promenades, des lectures utiles, agréables, et des conversations gaies et intéressantes.
C'est dans le cours de ces deux premiers voyages que nous formâmes le projet utile et nécessaire de décorer^ avec une honnête simplicité, les dehors de ma terre, trop négligés pendant la Révolution, et de faire des réparations essentielles dans le mobilier et dans l'intérieur du château Pour exécuter ces plans, nous convînmes d'y revenir à la fin d'août, pour profiter d'un temps propre à ces divers arrangements, et de manière qu'ils fassent terminés avant l'époque à laquelle je comptais pouvoir être en état de recevoir plus de monde à Ardenay.
Trois semaines entières du travail des ouvriers de toute espèce suffirent à peine pour faire et terminer ce qui était
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nécessaire, soit au dehors > soit dans rintérieur de ma maison.
Mgr de Pidoli, évéque du Mans, qui m'avait promis de venir passer quelques jours chez moi, y arriva le lundi 3« septembre, au matin, accompagné de M. Du Mourier, son vicaire général, de M. Hitzier, son aumônier, et de M. Duroy, chapelain de l'hôpital. M. de Toumay, M. du Rancber et M. Chevalier, chanoine honoraire, que j'avais aussi invités, se réunirent à nous et il ne manqua que deux des acteurs sur lesquels j'avais compté pour compléter notre société habituelle: M. le curé de la Couture, retenu pour affaires de son ministère, et M. Léon (1), empécbé par une grave maladie.
J'avais fait choix des personnes qui pouvaient le mieux convenir au respectable prélat et sympathiser ensemble ; j'avais borné le nombre suivant ses intentions qui entraient bien dans mes vues; il n'avait accepté la partie qu'à condition que ce serait une simple réunion d'amis, en petit comité, sans cérémonie et sans aucun faste.
M. le curé d'Ârdenay et M'^*' Dagoreau, sa sœur, augmentèrent agréablement notre compagnie pendant le séjour de Mgr l'évèque à Ardenay; il demeura avec nous jusqu'au jeudi 25 septembre, au soir« Ainsi, j'eus l'avantage de le posséder quatre jours presque entiers, qui s'écoulèrent dans l'expression toujours soutenue des sentiments qu'inspirent une heureuse harmonie d'opinion, une franche cordialité et le vrai esprit d'ordre tempéré par une honnête liberté sans jamais gêner personne.
(1) Avant la Révolution, François-Jean Léon avait exercé avec distinction la charge importante d'avocat du Roi au Siège Présidial du Mans. Le 17 novembre 1772, il avait épousé Catherine Barbet des Granges dont la mère, Hélène-Françoise -Jeanne Véron, était cousine de M»« Godard d'Assé, la belle-mère de Le Prince d'Ardenay.
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Les premières heures de la journée étaient exaclement consacrées à la religion. MM. les ecclésiastiques cél auraient tour à tour le saint sacrifice de la messe dans ma ehapelie. La société se réunissait ensuite pour le déjeuner, a^ès lequel chacun s'occupait suivant ses goûts. J'avais invité et je retenais, chaque jour, à dîner, quelques personnes du canton. Nous faisions, tous les jours, deux promenades générales, une le matin et l'autre le soir. Mgr l'évéquo, qui aime beaucoup l'exercice, et qui désirait connaître ma terre en détail, se promenait, en outre, et assez souvent, en particulier, avec moi et un ou deux de nos aimables hôtes. La douce chaleur et le beau temps dont nous jouissions constamment pendant ces jours heureux, nous donnaient le loisir de prolonger nos courses de l'après-midi jusqu'à sept heures ; des lectures, des conversations générales et particulières, de petits jeux et un souper frugal remplissaient le reste de la soirée. On se retirait toujours de bonne heure, pour être mieux en état de reprendre, le lendemain, le même genre de vie.
Mgr Tévêque, qui désirait voir le curé d'Ardenay chez lui et visiter son église et son presbytère, lui annonça, dès le jour de son arrivée, que son intention était d'aller dire la messe dans son église. Cette cérémonie fut fixée au mercredi 24. Toute la société accompagna le prélat. Les habitants, prévenus , s'y rendirent avec empressement. L'arrivée du cortège au village fut annoncée par le son de la cloche et par un carillon qui exprimait la joie du curé et de ses ouailles, de voir au milieu d'eux leur premier pcisteur et de recevoir sa bénédiction.
iMgr Tévèque fut assisté à l'autel par son aumônier et pîir le curé d'Ardenay, en étole. Ce fut un vrai jour de fête pour toute la paroisse. L'église était décorée comme dans les plus grandes solennités, par les soins de M^^' Dagoreau; elle exerça, en celte occasion, avec autant de zèle
qu« d'empressement, les fonctions qu'elle partage habituellement, dans la catb<$drale, avec quelques compagnes pieuses, et dignes comme elle de repr^nter sainte Ténesline et ses consœurs, occupées des mêmes emplois, sous le pontificat de saint Innocent, huitième évèque du Mans
Pendant le déjeuner qui suivit la visite de l'église, du presbytère et des dépendances, M, le curé d'Ârdenay présenta à Mgr l'évèque ses jeunes élèves ; il les accueillit avec bonté et les encouragea à profiter des bons soins et leçons de leur maître, en leur promettant de recevoir, dans son petit séminaire de Saint-Saturnin, ceux d'entre eux qui auraient et conserveraient de vraies dispositions à Tétat ecclésiastique. 11 assura d'une protection particulière le nommé Becé^ garçon âgé de vingt-sept ans^ qui n'avait encore reçu que douze ou quinze leçons des éléments de la langue latine ; il était entré le i«r septembre €hez le curé qui l'avait reçu à la recommandation de M.. Drugeon de la Roche. Ce jeune homme conservait, depuis l'âge de sept ans, le désir le plus ardent d'être prêtre, sans avoir jamais pu trouver le moyen de laire les études nécessaires. Élevé dans les travaux de la campagne qu'il n'a quittés que pour entrer chez M. le curé d'Ardenay, il n'avait d'autre instmction que celle que lui avait procuré une lecture assidue de la Bible à laquelle l'avait porté la vraie piété qu'il a conservée, depuis son enfance, avec un goût constant et réfléchi pour l'état ecclésiastique. Mgr Tévêque et les prêtres qui l'accompagnaient, surpris des progrès incroyables que ce jeune homme avait faits en si peu de temps, dans l'étude des premières règles du rudiment, et étonnés de la justesse et de la précision de ses réponses, tant sur cet objet que sur les différentes parties de l'Écriture Sainte, engagèrent M. le curé à continuer la bonne œuvre qu'il avait commencée.
M. le curé d'Ardenay a consigné, dans les registres de sa paroisse, l'heureux événement pour elle et pour lui^ de la visite de Mgr Tévéque. Le dimanche suivant, en annonçant au prône la fête de saint Michel, son patron, il profita de l'occasion pour faire, en peu de mots, mais de la manière la plus délicate, l'éloge de ce vraiment bon pasteur. Il fit sentir à ses habitants tous les avantages de cette visite et les engagea à prier Dieu plus particulière* ment en ce jour pour la conservation^ si précieuse à tout le diocèse, de son vertueux prélat.
Je me suis fait aussi un devoir et un vrai plaisir de consigner, dans ces Mémoires, l'avantage que j'ai eu de le recevoir chez moi ^ pour en conserver le souvenir gravé d'ailleurs, en caractères ineffaçables, dans mon cœur reconnaissant de toutes les marques d'amitié et de bonlé dont il m'a honoré depuis son arrivée au Mans.
Le jour du départ de Mgr l'évéque, ma fille alla au Mans et ramena avec elle M. Tabbé Livré. M. de Tournay resta avec nous, sa femme vint le rejoindre. Nous aurions bien désiré avoir, en même temps, W^ de Tournay: elle fut obligée de rester à Monchaton, auprès de M"»« Gouevroi, sa sœur, qui était malade. Nous regrettâmes sincèrement cette aimable parente, sous les rapports de la cause de son absence et de la privation des agréments de sa société. Ses parents et M. Livré s'en retournèrent après huit jours de séjour chez moi.
Je Hs, à mon tour, un petit voyage au Mans, où les afiaires de l'hôpital et du bureau de charité m'appelaient. Jecomptais ramener avec moiM*^' de Goutard ; elle s'excusa sur des engagements antérieurs avec d'autres amis. Elle mérite d'en avoir beaucoup par son amabilité Je fis des instances inutiles auprès du curé de la Gouture. Je ne trouvai qu'un charitable personnage, M. Mohin, curé du Pré, (jui voulût bien nous sacrifier le reste des vacances.
Les plaisirs d'une bonne vendange, faite par le plus beau temps possible, nous occupèrent pendant plusieurs jours, sans préjudice des promenades périodiques du matin et du soir, et des événements de la pèche à laquelle seigneur don Louis allait souvent, sans se rebuter du dé* faut, parfois, de succès.
Les trois dernières semaines de notre séjour à Ardenay s'écoulèrent bien vite, mais très agréablement, dans une société peu nombreuse ^ justement assortie suivant nos goûts. M. et M^'*' Dagoreau nous tenaient fidèle compagnie. Nous passâmes des journées et surtout des soirées délicieuses^ toutes remplies par des conversations intéressantes et par de bonnes lectures^ notamment celle du Triomphe de l'Évangile^ traduit de Tespagnol. M. Mohin nous a fait connaître ce livre, le premier, par ses rapports du grand succès de cet ouvrage en Espagne où le bon curé a demeuré dix ans pendant la Révolution. C'est de ce pays qu'il a rapporté le titre de seigneur don Louis.
En 1807 et 1808, Mgr l'évèque vint nous revoir à Ardenay ; ces deux voyages furent aussi intéressants et agréables que le premier. La société que nous réunîmes tut toujours dans le même genre et composée, à peu près, des mêmes individus. M. Léon, que sa maladie avait empêché de venir en i806, s'en dédommagea en venant partager nos plaisiis et notre satisfaction, avec M. Berard Talné auquel Mgr l'évèque^ instruit de toutes ses bonnes qualités, annonça, d'un ton prophétique, que dans trente ans, sa fortune serait septuplée, au moyen de quoi chacun des sept enfants qu'il avait alors serait aussi riche qu'il Tétait lui-même en ce moment.