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CHAPITRE III

Premier voyage et séjour à Paris en qualité de clerc de procureur et d'étudiant en droit

Mon père partit en poste pour Paris, les premiers jours d'avril 1 755, avec mon onde de Linières (1). Il fut convenu quejlrais les joindre par le carrosse de voiture. Mon départ fut fixé au 11 du même mois. Ma mère, mes frères, ma sœur, les domestiques de Ja maison et quelques parents et amis me firent la conduite. Je reçus leurs tendres adieux ; je leur fis les miens. Quoique flatté d'aller à Paris, je ne pus retenir des larmes excitées par une juste sensibilité. Je quittais, pour la première fois et pour longtemps, ce que j'avais de plus cher. En ce moment, j'aurais presque désiré rester, au moins retarder mon départ, mais tout était prêt. Le signal est donné, je monte dans la voiture, le cocher jure, nous partons. A

(1) Après le mariage que J.-B-J. I.e Prince avait contracté avec Marie Desportes, en 1737, une seconde alliance était venue doublement unir les deux familles.— Le 8 janvier 1742, le frère de M^e Le Prince, Charles-Henri Desportes de Linières, maître des grosses forges d'Antoigné, avait épousé, en l'église de Notre-Dame de Saint- Vincent, Catherine-Louise-Març^uerite Le Prince; née en la paroisse du Crucifix, le 18 avril 1724, elle était la plus jeune des enfants de J.-F. Le Prince et de Marie Bouteiller. — M. Desportes de Linières avait acquis une charge d'officier de la maison de la Reine; il devint échevin du Mans en 1762 et mourut à sa terre d'Amigné, à Changé, le 23 mai 1791, âgé d'environ quatre-vingts ans.

peine avions-nous fait un quart de lieue, mon cœur se grossit, je ne tardai pas à vomir, et je fus malade jusqu'à Bonnétable où nous couchâmes. J'eus bien de la peine à m'accouturaer au mouvement du coche. Je ne trouvai d'autre moyen pour me soulager, les jours suivants, que de m'abstenir de manger le matin et de marcher souvent à pied. Je fus dédommagé des désagréments de mon incommodité par les soins et laccueil de mes compagnons de voyage. Nous vivions tous ensemble et nous tâchions de charmer les ennuis de la route par des lectures amusantes, des enlretiens soutenus, toujours agréables, souvent intéressants. Il fallait un tel spécifique pour ne pas cédera l'impatience que cause la lenteur incroyable de la marche de cette lourde machine dans laquelle nous étions condamnés à passer cinq journées ; obligés de partir à une ou deux heures du matin et d'employer tout le jour à faire tout au plus dix lieues.

Sur le nombre des voyageurs qui remplissaient le coche, quatre n'avaient point encore vu Paris ni les environs, une femme d'un certain âge, une jeune demoiselle, un de mes condisciples et moi. En arrivant près de Versailles, nos compagnons nous laissèrent les portières libres pour voir plus à notre aise les beautés qu'on peut apercevoir de la route. Nous fûmes tous quatre nouveaux arrivants vraiment frappés d'admiration au premier coup d'œil sur le parc, le château, l'orangerie, la grille qui sépare le palais du Roi d'une place immense à laquelle aboutissent plusieurs avenues superbes.

Nous arrivâmes à Paris, le mardi i5 avril. Nous restâmes, suivant Tusage, à la barrière pour la visite des marchandises et effets que portait le coche. Mon père et mon ODcle vinrent au-devant de moi avec un carrosse de place, dans lequel je me rendis avec eux au magasin de mon père, rue Dauphine.

Dès le lendemain de mon arrivée, je commençai abattre le pavé de Paris pour connaître un peu l'ensemble. Pendant plusieurs jours, je n'osais sortir seul ; je craignais de m'égarer. Mon oncle, mon père ou son correspondant me servaient de guide. Je vis successivement les objets les plus curieux et les plus intéressants; le Pont-Neuf, le Pont-Royal et les superbes quais qui entourent Timmense bassin dans lequel la Seine roule si majestueusement ses eaux ; le palais et le jardin des Tuileries, les Champs- Elysées et les boulevards, la colonnade du Louvre, le Palais-Royal, l'Arsenal, le Luxembourg, les bibliothèques et places publiques, les églises, particulièrement celles de Notre-Dame, de Saint-Sulpice et Je Saint-Roch, et tous les monuments publics et particuliers remarquables par la beauté de leur architecture et la richesse de leurs ornements.

Je ne parle point de la comédie et de l'opéra ; mon goût m'y eut porté, mais fidèle aux premiers principes de mon éducation, sentant et craignant le danger de les Iréquenter à mon âge, j'aimai mieux y renoncer. Je me bornai, à cet égard, au concert spirituel où le concours des plus belles voix et des meilleurs instruments m'intéressait beaucoup. Je vis aussi, dans les premiers mois que je passai à Paris, le spectacle de Servandoni, fameux par le jeu singulièrement expressif de ses pantomimes, par la richesse, la variété et le mécanisme admirable de ses décorations.

Je désirais connaître Versailles que je n'avais vu qu'en passant ; mon père me fit cette amabilité. J'eus la satisfaction de voir, fort à mon aise, le Roi et la famille royale, le concours des princes, des seigneurs et des courtisans, l'ensemble des gardes-du-corps, des gardes-françaises et suisses, des mousquetaires et des gendarmes; les grands et petits appartements, la galerie, la chapelle, les jardins, les statues, les bosquets, les bassins et jets d'eau qui les décorent.

L'assemblée du clergé eut lieu^ cette année, au mois de mai. Le Prieur des Grands-Augustins, que je connaissais, me fit voir la cérémonie de l'ouverture de cette assemblée composée de trente et quelques archevêques et évoques et d'autant d abbés. Ils communièrent tous à la messe solennelle du Saint-Esprit, célébrée par le cardinal président. Le sermon ou discours d'ouverture fut prononcé par Tévêque du Puy. Les prélats étaient en rochet et en camail ; les abbés en soutane et manteau long. Je remarquai avec admiration et respect la simplicité du costume de l'évèque d'Amiens; ses cheveux plats, mais propres, une soutane et un camail de laine, un rocher tout uni faisaient un contraste frappant avec la coiffure élégante, la soie brillante, les riches dentelles et les glands d'or de ses confrères.

Je ne manquai pas de voir, le jour de la Fête-Dieu et pendant l'octave, les plus belles processions. Je fus frappé de l'auguste simplicité de celle de Notre-Dame. J'admirai la richesse des ornements, la beauté des reposoirs, le grand nombre de thuriféraires et de fleuristes à celles de Saint- Sulpice, de Saint-Roch et de Saint-Laurent. On me fit remarquer, à celle de la Madeleine, le lieu où la fameuse dame La Fosse avait été guérie miraculeusement. On faisait exactement, chaque année, un reposoir dans le même endroit. J'examinai aussi avec attention les superbes tapisseries du Louvre, des Gobelins, etc., qui ornaient les différentes rues.

Je profitais de toutes les occasions pour satisfaire ma curiosité, je m'informais exactement de tout ce qui pouvait l'intéresser. Je préférais surtout les grandes cérémonies religieuses et civiles, j'entendais toujours avec un nouveau plaisir les fameux piédicateurs et les grands orateurs du barreau. Lorsque le temps et mes petites finances me le permettaient, je faisais de petits voyages dans les environs

de Paris; c'est dans ces différentes courses que j'ai vu un nombre considérable de charmantes maisons de campagne et les maisons royales de Saint-Cloud,|Marly, Choisy, Meudon, Trianon, etc., etc.

Mon père m'avait procuré plusieurs connaissances, entre autres, dans l'ordre ecclésiastique, un vieux prêtre janséniste, le bibliothécaire de l'Oratoire (I), et le général de Tordre des Bénédictins. Le premier était d'une morale trop austère, le dernier avait une place trop éminente pour aller l'interrompre par mes visites. Je formai et j'ai entretenu une étroite liaison avec le second qui était aussi aimable qu'intéressant. Je m'arrangeai aussi très-bien des autres sociétés dans lesquelles mon père m'initia ; ma plus intime était celle de son correspondant qui tenait le magasin de bougies. Je partageais, au surplus, mes jours et heures de liberté entre plusieurs maisons de robe et de commerce dans la plupart desquelles je trouvais beaucoup d'agréments, dans toutes, une société franche et intéressante, des amis vrais et sincères. Je formai, dès lors, la résolution de n'entretenir aucune liaison habituelle avec des jeunes gens démon âge ; j'y ai tenu ferme pendant tout le temps que j'ai demeuré à Paris.

J'entrai, le 12 mai, en qualité de clerc chezM« Douceur, procureur au Châtelet, rue Bourg-l'Abbé. C'était un ancien ami de mon père ; il lui promit toute sa bienveillance pour moi. Je puis dire qu'il a tenu sa parole; bon et brave homme, il n'avait d'autre défaut que celui d'être procureur. M"" sa femme était une vieille sèche, mes-

(1) Ce bibliothécaire de rOraloire ne serait-il pas le P. Jean-François Jannart, originaire de la ville du Mans? Celle supposition paraît d'autant plus acceptable que, né en la paroisse du Crucifix, le 22 décembre 1707, il avait été l'ami et le voisin de M. Le Prince père.

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quîne, avare et craignant beaucoup la dépense, surtout pour les autres Je ne citerai qu'un trait de sa parcimonie. Dans le temps des cerneaux, André, son fidèle domestique, lui demanda un jour combien il fallait en acheter pour le dîner. Après un petit moment de réflexion, pour faire mieux son calcul : a Nous sommes seuls, dit-elle, c'est assez d'un demi-quarteron et demi. »

Lorsque j'entrai chez M* Douceur, il venait de céder son titre et son protocole à M* Douet, et cependant le bonhomme travaillait toujours ; ainsi, j'avais affaire h deux maîtres et à deux ou trois clercs qui, h raison de leur rang au-dessus de moi, se regardaient aussi comme mes supérieurs.

Quoique pensionnaire, je n'étais pas moins obligé de travailler tout le jour, sauf les heures des repas ; trop heureux d'aller, penrjant un quart d'heure au plus, respirer l'air de la rue après un dîner fort mince et sans dessert. Ce dernier service était réservé exclusivement à nos maîtres. Je n'ai jair.ais pu pardonner ce ridicule usage des procureurs ; ils traitaient presque comme des valets des jeunes gens qui valaient souvent mieux qu'eux, qui faisaient leur besogne sans émoluments, et payaient comme moi une bonne pension.

Ce n'était pas assez des six jours de la semaine ; un de nous au moins restait le dimanche jusqu'à midi à garder l'étude. Cette faction se faisait à tour de rôle, et comme nous étions toujours trois ou quatre clercs, mon tour revenait d'autant moins souvent que le maître clerc se chargeait habituellement tout seul de cette fonction. 11 y trouvait son co'T\pte pour ses intérêts; j'y trouvais les niens po'ir ma liberté. Lorsque la besogne était moins pressée, j'allais faire un petit tour en ville, sur le soir, et je m'arrangeais d'ailleurs, de manière à dérober de temps en temps de petits congés qui me donnaient le loisir de

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cultiver mes connaissances ou le plaîsir de la promenade.

Lorsque j'avais des motifs plausibles pour sortir, mon procurenr ne le trouvait pas mauvais ; si parfois il se plaignait de mon absence, ce n'était que par la crainte de quelques dérangements dans ma conduite. 11 en était chargé jusqu'à un certain point, et je lui ai tôt) jours su bon gré de sa prévoyance. Les autres clercs auraient assez aimé à faire, vis-à-vis de moi, le rôle de mentor, et à me jouer de mauvais tours, soit en me surchargeant d'ouvrage, soit en m'empêchant de sortir, sous de vains préceptes. Je n'étais pas d'humeur d'ôtre leur dupe ; pour un pois, je leur donnais une fève, et, en ne manquant jamais de rendre au moins la pareille, je les amenai au point de vivre avec moi sans morgue, de bon accord et en parfaite intelligence. Ce fut un doux lénitif à lennui que me causait mon nouveau genre d'occupation si disparate avec l'étude des belles lettres que je venais de quitter. Je ne pouvais m'habituer au style barbare de la chicane, aux formes ennuyeuses de la procédure et au galimatias de tous les actes d'un procès : assignations, sommations, commandements, saisie-arrêt, saisie réelle, criées, requêtes, ordonnances, dits, contredits, défenses, répliques, placet, jugement, signification, exécutoires, etc., etc., le tout en minute indéchiffrable et copié en bonne grosse aux dépens du pauvre client et au profit de son procureur.

Je sentais néanmoins combien il pouvait m'être utile de prendre assez de connaissance dans cette partie pour me mettre au moins en état d'entendre, d'expliquer et de défendre, par la suite, mes propres affaires. Ce seul motif soutenait ma patience et ranimait mon courage souvent abattu. Le défaut d'air et de liberté et un travail trop sédentaire me donnaient des vapeurs dont je n'étais pas le maître et qui altéra'ent souvent ma santé. Lorsque je me trouvais mieux par l'effet des remèdes (le meilleur et le

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plus sûr était un peu de récréation), je me consolais en chantant et répétant souvent ce petit refrain : Ça ne durera pas toujours !

Dans l'incertitude de l'état que je pourrais embrasser par la suite, mon père décida que je -fisse mon droit. Cette étude ne pouvait m'ôtre que très-utile en tout état de cause et m'était nécessaire si mon goût ou les circonstances me décidaient à entrer dans le barreau ou dans la magistrature. Je pris mes inscriptions : dès lors, l'usage était de ne se présenter aux écoles que les jours d'appel. On faisait copier par un scribe les cahiers qu'on présentait lors des examens pour prouver, au moins pour faire croire, qu'on avait suivi exactement les leçons du docteur régent. Mais, pour être en état de subir ces examens qui étaient assez sérieux, on s'arrangeait avec un agrégé qui expliquait les principes, les règles et les maximes du droit. Je m'adressai au docteur La Perrière, parent de l'autem* de V Introduction à la pratique et de divers ouvrages de jurisprudence. Je fus content de mon maître, je répondis de mon mieux à ses soins ; il me mit en état de prendre le degré de bachelier dans le couraut de Tété 1756. J'avais étudié de bonne foi et avec application les Institutes de Justinien et les autres ouvrages élémentaires ; je me tirai avec honneur de mon examen. Je ne parle point de la thèse où il ne s'agissait que d'un peu de mémoire pour répondre à des arguments communiqués.

L'étude du droit faisait une diversion agréable à celle de la pratique ; elle me procurait d'assez fréquentes occasions de sortir, ce qui m'arrangeait beaucoup, car je m'ennuyais de plus en plus chez le procureur. J'y demeurai cependant jusqu'aux vacances de 1756, en sorte que j'ai fait le métier de clerc pendant quinze à seize mois. Je revins avec empressement au Mans. Je goûtai la plus douce satisfaction en revoyant mes pénates, mes parents

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et tout ce que j'avais de plus cher. Je me dédommageai de la contrainte que j avais éprouvée ; je mis à profit tous les instants de mes vacances. Mon père me procura plusieurs parties de campagne et des connaissanr.es agréables au sein desquelles je trouvai des plaisirs d'autant plus sensibles que j'en avais été longtemps privé.

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