‹ Mémoires, publChapitre 3 sur 45 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

jyi'KSTANT résolu de faire quelques petits Mémoires des choses qui se sont passées durant le règne du feu Roy, et dont j'ay eu connoissance, je les commenceray un peu plus haut, et par le temps que je vins auprès de luy comme il n*estoit encore que Dauphin, pour estre un de ses enfants d'honneur, tant afin de pouvoir dire tout ce que je sçay des desseins qu'avoit le roy Henry-le-Grand pour rabaissement de la maison d'Austricbe, qu'il fist lors esclatcr, que pour faire voir comme se conduisent les princes qui ne se laissent pas gouverner : cela estant sy rare qu'il n'y en a point eu despuis la mort de ce grand Roy en France, ny presque en nul autre lieu du monde, qui ne se soient tout à fait abandonnés à la discrétion de leurs favoris, et n'ayent esté soumis à toutes leurs volontés. Dieu les ayant , ce semble, fait naistre tous de ceste humeur, afin qu'ils ne prissent pas trop d'avantage les uns sur les autres, et que la balance demeurast en quelque façon plus égale.

Au reste, je ne diray rien que je n'aye veu ou appris de personnes sy bien informées que je n'en pourray

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pas douter ; et quant aux choses dont je n'auray pas les mesmes certitudes, sy je suis obligé d'eu parler, ce ne sera que douteusement, et sans en assurer.

Les guerres estrangeres et civiles ayant duré près de quatrevingts ans, la France en a voit esté tellement travaillée, que personne ne jugeoit possible de la remettre dans son ancienne splendeur sans lui donner quelque repos. C'est pourquoy le roi Henry-le-Grand , quand il eust ramené dans le devoir M. du Maine et tous les ajiitres chefs de la Ligue , fist encore l'édit de Nantes , le traité de Vervins et la paix de Savoye : après quoy ayant en peu de temps corrigé tous les abus introduits par la longueur des guerres , et restably l'ordre partout, il rendit son royaume plus florissant qu'il n'avoit jamais esté. ^

[1609] Tel estoit Testât de la France au commencement de Tannée 1609, quand le Roy voyant M. le Dauphin avoir sept ans passés, il le retira de Saint- Germain , et d'entre les mains de madame de Montglat (0 sa gouvernante, pour l'avoir auprès de luy, et luy donner une nouriture conforme à sa haute naissance et à ce qu'il devoit estre un jour. Sa maison fiit faite en la manière accoutumée. Le marquis de Pisany avoit esté premièrement destiné pour estre son gouverneur; mais estant mort devant qu'il fust en âge d'en avoir un , le Roy en donna la charge à M. de Souvré (>).

(>) Madame de Montglat : Françoise de Longiiejone , mariée en secondes Doeei à Robert de Harlay, baron deMootgbt , premier maître dliMel de Henri it. Elle étoit aïeule maternelle do roarqnia de Montg^t, aateur des Mémoires de ce nom. — (*) U, de Souvré : Gilles de^ Souvré, marquis de CourtenTaux, cheralier des ordres du Foi, gnmd-maitre de la garde-robe, marécbal de France en 161 5, mourut fiii6a6, à l'âge de quatre -TÎngf-qoatre ans.

HB FOHTENÀT-MAaSUIL. [1609] l3

Or il est à remarquer que , dans le choix qu'il fist de l'un et de Tautre , il ne regarda pas seulement qu^ls eussent toutes les qualités qu'on dierche ordinairement dans des gouverneurs , mais qu'ils fussent encore d'une fidélité esprouvëe : car n'ignorant pas ce que Lioub onzième et plusieurs autres a voient fait contre leurs pères , il ne voulut personne dans cette place dont il ne fust tout à fait assure, comme il l'estoit de ces deux là, qui ne Ta voient point abandonné, lors 'qu'après la mort de Henry troisième tant de gens le quiterent. Et d'autant qu'il arrive souvent que ceux qui sont les plus eslevés se portent le plus aisément aux désordres, il ne donna de toutes les grandes charges de ceste maison que celle de premier gentilhomme de la chambre, qu'eust M. de Souvré.

Au commencement du mois de juillet, la cour estant à Fontainebeleau (0, M. de Yandosme espousa mademoiselle de Mercure (>), suivant ce qui avoit esté arresté dès l'année iSgS, quand M. de Mercure (^) son père fist sa paix avec le Roy : et ce luy fust une grande fortune que ce mariage se peust lors achever, car elle estoit seule héritière de ceste grande maison ; et sy le Roy luy eust manqué, comme il fist bientost après, H ne Tauroit jamais eue. Il laimoit tendrement, soit parce qu'ayant desja quelque âge , il commençoit à luy donner

{*) Fomtmitêh^eau : l'orthographe da manaicrît est id conforme à Vétjmoloffe an oom de la rille de Fontainebleau, qui n'est autre chose que Fonuùn^bétlt'eau. •— (*) JUademoUeliê de Mercure : Frm^ çoîse de Lorraine , duchesse d'Etampes , de Meroœur et de Penthièyre, mariée à César y duc de Vendôme. — i^) M, de Mercure: Philippe-Emmanuel de Lorraine , duc de Mercosur, mort e^ 1 6oa . Le nom de MerccBursepronoDçoît alors Mercure^ ainsi qu'on le Toit dans Brantôme, qui n'écrit jamais ce nom d'une autre manière. ( yojrez les CEcnrrc» de Brantôme , t. 4? p- 91 , édition Foucault. )

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du plaisir, ou , coaime force gens ont cru , parce quHl ne pouvoit oublier la duchesse de Beaufort sa roere; toutes celles qu'il ayma despuîs n'ayant peu prendre autant de pouvoir suir son esprit qu'elle y en avoit eu , ny la Reine mesme, quoy qu'elle fust bien plus belle, mais vraysemblablement parceque n'ayant point eu en sa jeunesse d'autre nouriture que celle d'Italie, qui tient les filles tousjours enfermées dans leurs chambres , sans les faire pratiquer parmy le monde, comme çn fait en France, elle ne sçavoit point aussy l'entretenir et le divertir comme faisoit la duchesse de Beaufort : ce qui estoit nécessaire pour le gagner entièrement.

Pendant qu'on estoit à Fontainebeleau, on commença à descouvrir une chose tenue jusques Jà fort secrète , mais qui fist despuis bien du bruit dedans et dehors le royaume : qui fust l'amour du Roy pour madame la princesse (*), fille du connestable de Montmorancy et de sa seconde femme, de la maison de Portes ; laquelle ayant joint à une infinité d'éminentes qualités celle d'une excellente beauté, avoit quelque peu auparavant espousé M. le prince , et rendu presque en mesme temps k Roy sy amoureux d'elle, que M. le prince s'en estant enfin aperceu,et craignant avec raison tout ce que pouvoit produire en un tel roy une passion si desreglée, madame la princesse arivant à paine à seize ans, et luy en ayant plus de cinquante-six, il résolut de la mener hors de la cour, sous prétexte d'aler en Picardie voir ses terres ; mais en effet pour essayer par cest es-

(>) Madame la prmeesse : Charlotte-Marguerite de Montmorency , mariée, le 3 mars 1609, à Henri de Bourbon, prince de G)ndé, père du grand Condé. Elle ^oit fille de Henri, dac de Montmorency, conprtable de France , que Henri it appeloit jon compère , et de I^ouise de 3udos , fille de Jaeqne^ de Bndos , rioomte de Portes.

DE FOIfTBNAT*MAâ£UlL. [1609] |5

longnement de le divertir de ceste affection , et luy ostant toute espérance d'y réussir, l'obliger de penser ailleurs. Mais il en ariva tout autrement, cela n*ayant servy qu'à l'enflamer davantage.

Dans toutes ses autres passions il n'avoit point esté jaloux, quoy qu'il en eust eu quelquefois assez de subjects. Mais soit que celle-ci fust la plus violente, ou que la grande inégalité des âges le fîst, il le fust tellement dès l'abord , que tout luy faisoit ombrage, et particulièrement M. le grand (0 et M. de Bassompierre, les deux plus galans de leur siècle, qu'il s'imaginoit estre amoureux d'elle,craignant que l'un ou l'autre n'en fussent aymés : M. le grand , parce qu'il estoit quasy en possession de l'estre de toutes les femmes qui souffroicnt d'estre servies; et M. de Bassompierre, parce que n'estant pas moins aimable que M. le .grand, on avoit outre cela parlé de la luy faire espouser devant que M. le prince l'eust demandée, M. le connestable le voulant, et l'opinion commune estant qu'elle ne Vauroit pas eu désagréable (>). Et s'estant ajousté à ces premiers soupçons un autre qui n'estoit pas mieux fondé, assavoir que M. le prince, qu'il avoit nourry comme son fils, et tenu jusques là en telle subjection qu'il ne faisoit rien sans sa permission , n'auroit jamais osé s'en aler sy on ne luy en avoit donné le conseil et la hardiesse, il s'imagina que ce ne pou voit estre qu'eux,

(>) M, U grand : "Roger de Saînt-Lary et de Termes, duc de Bellegarde, grand écujer de Fruice , mort en 1646. U aroit déjà inspiré de la jalousie à Henri tw, car les chroniqaes galantes du temps le présentent oooune ajant été ramant favorisé de Gabrielle d'Ëstrées. ( f^oy^g les Amours du grand Alcandre, dans lesquels le duc de Bellegarde est déguisé sous le nom de Florian. ) — (>) Fojez les Mémoires de Baa« fompierrey sont l'année 1608» 1. 19, p. 376, a* série de cette Collection »

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et le ressentistsy vivement, que sans qu'ils peussent entrer en aucun esclaircissement avec luy, ils se virent tout d'un coup descheus de ceste grande part qu'ils avoicnt dans ses bonnes grâces et sa familiarité, et eussent enfin esté contraints de quiter la cour sy M. le prince y fust demeuré. Mais s'en estant aie en Flandre, ils se raccommodèrent.

M. le prince estant donc en Picardie (0, et ne cherchant que des prétextes pour ne point ramener madame la princesse à la cour, le Roy ne s'en fust pas plustost aperceu , qu'il ne songea qu'aux moyens de l'y faire revenir, employant pour cela prières, promesses, menaces, et bref tout ce qu'il croyoit capable de luy toucher l'esprit et l'y pouvoir obliger; jusques à ce qu'ayant vcu qu'il n'y gagnoit rien , et que luy mcsme aussy, encore qu'il eust changé de demeure, et pris tous les divertissements qui avoient accoustumé de luy estre les plus agréables, n'en est oit point soulagé : vaincu de sa passion, et transporté de la violence de son amour, il se résolust enfin , toutes les voyes ordinaires pour voir madame la princesse luy estant interdites, d'en prendre une bien estrange à la venté, et bien extraordinaire à un prince de son âge et de sa réputation, mais non pas à un homme aussy amoureux que luy : qui fust qu'ayant esté averty par M. de Traigny (>) , gouverneur d'Amiens, qu'il meneroit M. le prince , qui aymoit fort la chasse, faire la Saint Hubert à une^maison qu'il avoit auprès de la forest (3), et que mes-

(*} Em Picardie : A Tabbaye de Verteuil. ( Mémoires de^I^oet , t. i , p. yS.) Lenet rapporte l'aTenture qui mit dans tes Mémoires ; il l'avoit apprise de la princesse elle-mdme. — (*) JU. de Traignjr : Lenet l'appelle M. de Tri^y. — «3} jupris de la forest: Ce nom est en blanc dans le nanuscrît autographe.

DE FONTENÀT-MARBUIL. [1609] I7

dames sa mère et sa femme y seroient, de s'y en aler, accompagné de M. de Yandosme , des deux frères d'EIbene, qui estoient fort dans sa confidancc ; du capitaine Jan (0 et du chevalier Du Guet, tous desguisés, et luy particulièrement vestu en valet de chien; où ayant veu madame la princesse à une^ fenestre, en passant d'une chambre à l'autre, et durant le diner, sans en estre reconnu , M. de Traigny le mist encore dans un cabinet à la porte duquel il la mena, disant qu'il luy vouloit montrer quelque chose qu'il y faisoit faire. Mais elle s'estant retirée aussitost qu'elle l'eust aperceu, et luy n'en estant pas satisfait, il s'en approcha enfin de sy près , comme elle montoit en carosse, que ses femmes le connurent, et s'escrierent, tant elles furent estonnées de le voir en cest estât : a Madame, c'est le Roy! » De quoy se monstrant aussy fort surprise, et piquée jusques au vif, elle dist au cocher de marcher; puis se tournant vers luy, luy cria tout haut, et comme si elle eust esté hors d'elle-mesme , qu'elle ne luy pardonneroi't jamais ce tour là. Ce qu'elle fist avec tant de grâce et de naïveté, que madame sa belle mère W , qui ne l'aimoit pas, et ne cherchoit qu'à la mettre mal avec M. le prince, ny tout le reste de ce qui estoit présent, ne la soupçonnèrent jamais de l'avoir desja veu , ny de sçavoir qu'il fust là. *

Geste action porta les choses à l'extrémité; car faisant croire à M. le prince qu'il n'y avoit plus rien que le Roy ne fust capable d'entreprendre, il estima aussy

(^) On lit /an au manoscrît ; maïs il est iraisemblable qu'il s'agît ici

dn capitaine Du Jon, dont il est'parlé dans les Mémoires de Sulfy, t. 8 ,

p. 376, deuxième série de cette Collection. — (>) Sa belle mère : Char-

U>tte*Catherine de LaTrémouille, veuTe de Henri de Bourbon, prince

de Coudé. Elle fat accusée d'aroir empoisonné le prince son mari.

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qu'il devoit, sans perdre temps, penser à sa seureté; et jugeant bien qu'il n'en trouveroit pas dans le royaume comme ses pères avoiént fait, ny mesme en nul autre endroit de la direstienté, que dans les Estats du roy d*£spagQe ou des princes de sa maison , il se résolut d'aler en Flandre le plus diligemment qu'il pouroit ; et montant en carosse avec madame la princesse, comme s'il eust voulu se promener, suiry de messieurs de Kochefort et deToiras,qui a esté deçpuis mareschal de France, ausquels il se fioit principalement, et de quelque peu d'autres domestiques, prist le chemin de Bruxelles. Quelques uns ont dit que quand madame la princesse s'aperceust qu'on l'emmenoit, sans qu'elle sceust où , qu'elle le ressentist vivement , et y (ist toute la résistance qu'elle peust, pleurant, et disant tout ce qu\ine extrême colère fait dire. Mais comme c'estoit une résolution prise, et que rien ne pouvoit faire changer, il faknt enfin qu'elle essuyast ses larmes, et prist patience.

Sur ce temps là , le Roy vouloit aller à Monceaux (>), non pas tant pour s'y divertir, comme il avoit acoutumé, que pour s'approcher d'une maison de M. le piînce, nommée Muret, où on luy avoit mandé qu'il devoit aller et faire quelque séjour, espérant pouvoir profiler du voisinage, et de gagner quelque chose sur luy ou sur madame la princesse. Mais comme M. le prince n'en avoit fait courir le bruit que pour abuser les espions et leur oster tout autre soupçon , on sceust bien tost qu'au lieu de cela il estoit allé en Flandre.

Jje Roy ne s'estoit jamaisâmaginé qu'il se deust por* ter à ccste extrémité, ny qu'avec le temps et les soins

0 ji Momccaujt : château royal dans les enTÎroos de Meaux.

DS FONTSHAT-MAmEOIL. [1609] ^ I9

qu'il en prendroit il ne peust surmonter tous les obstacles qu'il trouveroit dans son esprit , et le réduire ù revenir de luy mesme. De sorte que voyant le contraire arrivé, et qu'il s'estoit mis entre les mains de ses plus grands ennemis , qui scroient ravis de ce désordre pour en triompher, il en fust tellement touché qu'il demeura quelques jours fuiant le monde , et ne voulant quasy parler à personne (0.

Beaucoup de gens ont creu que le mareschal de Bouillon, qui estoit lors auprès du Roy, faisant sa charge de premier gentilhomme de la chambre, et le président de Thou (>), ausquels M. le prince se fioit particulièrement , touchés de son interest, et pour servir aussy la Reyne, qu'ils voioicnt porter ceste passign fort impatiemment, luy avoient conseillé de s'en aler. Mais sy cela est vray, ils le firent fort finement; car il e&t cert^n que le Roy n'en eust aucun ombrage, et que M., de Bouillon mesme fust un de ceux , après les premiers mouvements passés, avec qui il i*esolut ce qu'il devait faire ; qui fust qu'ayant tout droit de procurer que M. le prince ne demeurast pas hors de France contre sa volonté, puisqu'il a voit esté de tout temps deffendu aux princes du sang d'en sortir sans permission, il en falloit faire parler au roy d'Espagne aussy bien qu'à l'archiduc , leurs interests estant inséparables,

CO Ne iHHiiattt quasjr parler à personne: Voyez dans les Mémoires de SaQy le récit de ce qui se passa dans le conseil qui fut tenu par Henri it, k la première Donvelle du départ du prince de Condé (t. 8, p. r36p deaxièiiie série de cette Collection). On peut rapprocher cette narration de celle de fiassompierrcy qui assista également à ce conseil (t. 19, p. 4^ '9 même série). — C>) Le président de Thon: Jacques- Atiguste de Tbpa, présideiit à mortier au parlement de Paris , le premier commt le plus impartial de nos historiens. Il mourut en 1617.

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