S4 ' ['^9] MÉMOIRES
kquel le Roy jura $y solemnellement de faire observer, que personne, tant qu'il vescut, n'osa y contrevenir.
Or il arriva que le jour mesme qu'il se devoit publier, M. de Tucé ('), second fils du mareschal de Lavèrdîn, et M. de Puisieux se querellèrent, et allèrent pour se battre; dont le Roy ayant esté averty eust un grand desplaisir, ne sçachant au couimencemcnt à quoy se résoudre, ny quel party prendre, parce que c'esto^i des gens de qualité et qu'il consideroit, et qitfii ne vouloit pas pourtant rompre l'édict à cause d'eux. Enfin néanmoins, voyant qu'ils estoient sortis devant qu'il fust publié, et que ce leur seroit tousjours une excuse de dire qu'ils ne l'auroient pas sceu, il jugea plus a propos, pour ne rien faire contre sa réputation, et ne s'engager qu'à ce qu'il voudroit, d'en faire différer pour quelque temps la publication, ordonnant cependant qu'on les chercbast , et qu'en quelque façon que ce fust, €t comme la chose du monde qui pouvoit le plus l'obliger, qu'on les empeschast de se battre. Après quoy, par la diligence qu'on y apporta, ayant esté trouvés et menés en sa présence , il leur fist en public une très rude réprimande, et protesta de ne pardonner jamais à ceux qui se battroient, de quelque qualité qu'ils fussent; et puis l'édit fust publié (>).
Le Roy avoit esté lotlg temps sans se pouvoir résoudre à le faire, peut estre parce que les ayant veus toute sa vie permis, il y estoit sy accoustumé qu'il n'en faisoit auçuu scrupule; ou bien qu'il les croyoit utiles
(0 M, de Tss^é: Jean de BeaamaDoir, baron àe Tucé, mort en tStS, •econd fil«4^ Jean de Beaumanolr, marquis de Lavardln, maréchal de Franeq. — .(*) VédU fust publié : U fut publié le 1 5 septembre 1609. ( roytz le Journal de L*£stoile.}
DS FONTBNAT-MA&EUIL. [l6lu] 35
pour tenir tonsjours les courages en quelque vigueur, et empesdier que ceste hardiesse , sy naturelle aux Fran* çois, ne perdist sa force dans les délices de la paix , sy elle n'estoit continuellement entretenue par ces sortes de combats, où la valeur n'est pas moins nécessaire qu'à la guerre; ou enfin qu'il en estimoit l'usage sy estably qu il ne pouroit pas le changer, quelque défense qu'il en fist. Mais le père Cotton , son confesseur, qui s'ei» Coït accpiis beaucoup de crédit sur son esprit, luy ayant enfin fait considérer combien cela estoit désa* gréable à Dieu, qui hait les gens de sang, et le grand Bobject qu'il avoit de réprimer ceste licence pour l'in* terest mesme de son royaume et le sien , estant certain qu'il y avoit eu plus de deux mille gentilshommes tués en duel despuis la paix, et que tous les malheurs arri* ?és à Henry troisième, sous lequel la liberté de se battre publiquement et sans crainte de punition s'estoit premièrement introduite, se pouvoient plus vraysem* blablement attribuer à cela qu'à toute autre chose qu'il eust faicte, il s'y résolust; et il se trouva bien plus de facilité à le faire observer qu'on ne s'estoit imaginé, tant il est vray que rien n'est impossible à nos roys quand ils le veulent comme il faut.
Le Roy estant revenu à Paris, la Reine y accoachav le a5 novembre, de sa troisième fille, aujourd'huy reine d'A.ngleterre (i). Revenons à l'année i6io.
[1610} Tout ce qui se pouvoit faire par la négo* dation ayant esté disposé de la manière que j'ay dit, il ne restoit plus qu'à lever des années proportionnées à de sj grands desseins : ce qui ne fust pas malaisé , se
i*) iUme tT AngUtetTÊ : Henriette -Marie de France épousa, le 11 mai f 6a$ , Charles t , rot d'Angleterre.
36 [iCilo] MÉMOIRBS
trouvant dans les provinces plus d'hommes qu'on ne vouloit , à cause de la longue paix dont le royaume avoit jouy. La principale {^année ), que le Roy destinoit pour luy, devoit estre, à ce qu'on disoit, de trente ou trente cinq mille hommes de pied, et de quatre à cinq mille chevaux ( ces grands corps de cavalerie qu'on a présentement n'estant pas lors en usage), avec du canon et des équipages pour l'artillerie et pour les vivres à proportion. Le prince Maurice (0 en devoit estre lieutenant général; et sous luy- le marcschal de Bouillon, le$ ducs de Ne vers, despuis duc de Mantoue, de Sully, qui avoit la première place dans les bonnes grâces du Roy, et de Rohan, y eussent fait leurs charges de colonel de la cavalerie légère, de grand maistre de l'artillerie , et de colonel général des Suisses ; et messieurs de Praslin, capitaine des gardes, et de Montigny (*), mestre de camp de la cavalerie légère, celles de maréchaux de camp. £t parce que l'escole de Hollande estoit lors en grande réputation, particulièrement parla nouvelle manière d'attaquer les places, inventée par le prince Maurice , et que messieurs de Chatillon et. de Béthune, colonels des régiments françois entretenus par le Roy en ce pays là , y avoieut acquis beaucoup de rëfiutation,«il les faisoit venir pour servir une année auprès de luy comme d'aides de camp, en attendant qu'il les fist maréchaux de camp, les obligeant ainsy.à faire une espèce de noviciat , parce qu'ils estoieut encore fort
(>) Le prince Maurice : Maanoe de Nassaa, prince d^Orange en <6i8^ ÇoUTemeur de Hollande , et général habile. l\ assura la liberté dtê Proviooes-Unies par les nonibreiis<.*s Tictoires qu*il remporta sur let FIspagiiols. — (> j De Montignjr { François de La Grange , seigneur de Blontigny» mestre de camp de la caTalerie légère , fut crée maréchal de France en i6i5. Il mourut en 1617^ à TAge de soUante-Iroit aua.
OE PONTEïfAT-MARKUlL. [1610] 'iy
jeunes ^f^t qu'il est certain que les moindres emplois dans toutes les armées duRoy , mais principalement dans celle oii il se devoit trouver, cstoient si recherchés, et donnes avec tant de réserve et de circonspection , que des plus grands du royaume, comme le duc de Betz, messieurs de Soubise, de La Rochefoucauld et autres, lesquels outre leur qualité il aimoit fort, se tenoient bienheureux d'y avoir chacun une compagnie de cavalerie; que M. de Balagny (0, qui pour s'estre particulièrement attaché à M. de Yandosme, à cause que le mareschal de Balagny (^}, son père, avoit en secondes noces espousé la sœur de la duchesse de Beaufbrt, et pour les preuves qu'il avoit données de son courage dans plusieurs duels, dont il estoit heureusement sorty , se trou voit en grande considération auprès du Roy, eust bien de la paine à obtemr que son régiment , qui estoit celui des gardes de M. d'Àlançon , et duquel il y avoit tousjours eu despuis la paix deux compagnies d'entretenues, fust remis sur pied, à cause qu'il estoit jeune, et n'avoit point encore servy; et enfin que M. de Vaubécourt, qui s'estoît fort signalé en Hongrie, tant à la surprise de Ja* varin qu'ailleurs, se tint bien heureux d'en a voir. un. Ce qui m'a semblé devoir estre dit, pour monstrer la differeDce de ce qui se faisoit en ce temps là avec ce qui se fait aujourd'huy; et comme ce grand Roy, qui avoiltant de connoissance et d'expérience du bien et du mal, jugeoit qu'il en faloit user. Il est bien vray
(0 Jf. Je Balagnjr: Damian de Montluc, seigneur de Balagny, moumt à Tàge de ringt-cinq ans eoTiron , en iôtt , d'une blessure qu*il «voit reçne dans un duel où il tua le baron de Puymauriii. — (>; Le mmreseluil de Balagnjr: Jean, bâtard de Montluc,maréchalde Balagny, Boarat en x6o3. U avoit épousé en 1596 Diane d'Ëstrées , sœur de Gabrielle d'Efttréea.
38 [l6l0] MEMOIRES
que la longueur de la guerre et la nécessité d'hommes et d'argent a peu forcera n'cstre pas tousjours si exact , et permettre quelquefois de passer par dessus les règles, mais non pas en la manière qu'on fait présentement , où ceux qui n'ont point servy, et qui ne font quasy mesme que de naistre , sont faits mareschaux de camp ; de sorte que ces beaux emplois estant ainsy prodigués, et donnés à toutes sortes de personnes indifféremment, sans avoir esgard aux services ny à la capacité, en sont tellement rabaissés et avilis , que pas un de ceux qui les méritent ne s'en tiennent récompensés, et n'y veulent plus demeurer : dont le service du Roy pouroit recevoir un jour de grands préjudices.
En Italie, l'armée ne devoit estre d'abord que de dix ou douze mille hommes de pied, douze cents chevaux et douze cents carabins, ce nombre ayant esté jugé suf*jBsant, pour quelque entreprise que ce peust estre, quand il seroit joint aux troupes de M. de Savoye; mais le Roy promettoit de l'augmenter, s'il en estoit besoin. M. de Savoye eust commandé le tout, comme général des armées du Roy en Italie. M. d'Esdiguieres , fait mareschal de France par la mort du mareschal d'Or^ nano (0, en devoit estre lieutenant général; M. de Cré« quy (*\ mareschal de camp ; et M. de Bassompierre (^, mestre de camp de la cavalerie légère.
Mais outre cela les Grisons , qui n'avoient point lors d'alliance qu'avec la France , et ne s'accomodoient pip
(i) Du mareschal itOmano: Alphonse d'Omano, oolonel général àm Corief , maréchal de France ^ mort le ai janTÎer 1610. — (*) Jf. éê Crtqtgr : Charles , lire de Gréquy «t de Canaple , Ait £ût maréchal de Frtnae en i6a i . — (^) Jf. de Bassompierre : François de Batsompîcrre, îaoleiir des Mémoires, fot fait marcchal de France en i6aa.
DE FONTENÂT-MAEBtlIL. [1610] 3^
bien avec le comte de Fuentes, gouverneur de Milan, à cause du fort de Fuentes qu'il avoit fait faire sur leur (rentière, avoient permis au Roy une levée de dix mille hommes pour attaquer de ce costé là l'Estat de Milan , ' ou empesdier qu'il n y alast des secours d'Âlemagne.
Les Suisses demeuroient dans leurs anciennes alliances, et pouvoient secourir les uns et les autres, selon qu'ils y estoient obligés; mais comme ils avoient desja accordé au Roy une levée de six mille hommes, et que la plus grande partie se prenoit dans les cantons catholiques, seuls alliés des Espagnols, et d'oîi ils en pouvoient tirer, il y avoit grande apparence que cela rendroit plus difficiles et plus foibles toutes celles qu'ils y voudroient faire.
L'armée d'£spagne estoit donnée à M. de La Force, et devoit estre aussy fort grande , puisque le Roy y deslînoit toutes les forces des provinces voisines : tcliemeut quelesfroQtieresestant outre cela bien garnies, et demeurant de petits corpsen diacune pour les garder,commandespar Jes gouverneurs , le Roy croyoit pouvoir marcher en toute seureté dans le pays cnnemy, et san^ crainte qu'il arrivast rien dans le sien qui l'y peust rappeler.
Les Hollandois avoient promis que le prince Maurice se mettroit en campagne aussy tost que le Roy, avec une armée de quinze mille hommes de pied et de deux ou trois mille chevaux : quelques uns disoient pour se joindre à luy dans la Flandre, d'autres devant Juliers, parce que c'estoit le subject de la guerre ; et le rondésvous général de Chalons autorise assés ceste opinion. Mais d'autres, et à mon avis plus vraysemblabicment, disoient que le Roy eust laissé faire le siège de Juliers an prince Maurice seul, son armée estant suffisante
4o [1610] MEMOIRBS
pour cela; et que luy cependant s'opposeroit aux ennemis, et s'asseureroit s'il pouvoit de quelque passage sur la Meuse , pour faciliter leur jonction quand elle seroit nécessaire, et avoir une porte tousjours ouverte pour les secours d'Allemagne : après quoy ils seroient entres conjointement dans le cœur du pays, et y eussent pris les lieux les plus propres pour y establir le siège de la guerre, et entretenir communication avec la France et la Hollande.
Or cela auroit aparemment réussy, veu la puissance de leurs armées, les grandes cabales qu'ils avoient tant parmy la noblesse que dans les principales villes, et la foiblesse des Espagnols, qui en effet estoit telle que des plus grands du pays me dirent quand j'y allay, en l'année 161 3, qu'encore qu'ils eussent le marquis Spinola, le comte de Buquoy, et une infinité d'excellents officiers restes des guerres de Hollande, ils ne prétendoient néanmoins se mettre que sur la défensive, costoyant l'armée du Roy, et se logeant en des lieux si avantageux qu'ils peussent, sans estre obligés de combattre et d'essuyer ceste première impétuosité des François en présence de leur Roy , lui couper les vivres et les fouragcs, et l'empescher d'entrer fort avant dans le pays. Ce que ne pouvant pas faire de tous costés, et principalement dans la Franche-Comté , qui estoit foible et eslongnét? du reste de la Flandre , ils disoient aussy que, plustost que de la voir tomber entre les mains des François, ils avoient résolu de luy permettre, sy on la voiiloit attaquer, de s'allier avec les Suisses, et de se faire un quatorzième canton.
Cependant le Roy , selon sa coutume dans les plus grandes affaires , ne négligeoit pas ce qui estoit de ses
DE FONTBNAT-SrAnsniL. [l6fo] 4^
plaisirs ; et comme ils estoient tous enfermés dans les pensées qu'il a voit pour madame la princesse, et que ceste passion s'augmentoit tous les jours, aussy n'oublioit-il rien de ce qu'il pensoit pouvoir avancer son retour. Mais parce que M. le prince, pour n'y estre pas contraint, et engager de plus en plus le roy d'Espagne à le protéger, vouloit aller à Madrid, et qu'il estoit desja en chemin pour cela , le Roy aussy, pour faire de son costé les derniers efforts , envoya M. de Préaux à Bruxelles, avec des lettres pour madame la princesse de M. le connestable, et de madame d'Angoulesme (0 sa tante, auprès de qui elle avoit esté nourie, sy tendres qu'il esperoit qu'elle en seroit touchée, et qu'ayant tousjours tesmoigné beaucoup de bon naturel pour les siens , elle se porteroit volontiers à tout ce qu'ils desireroient. £t il semble véritablement qu'elle auroit peu le vouloir, et faire mesme quelques avances pour cela, sans crainte d'en estre blasméc ny de blesser sa réputation, puisqu'il n'auFoit pas esté fort estrang'c qu'elle eust voulu sortir du palais de l'Infante, où on la tenoit comme prisonnière, pour estre chez son père en liberté, et avec tous les divertissements convenablesà son agc et à sa qualité; et qu'on n'auroit jamais soupçonné qu'elle l'cust fait pour aucunes des raisons qui prévalent souvent sur œlles qui ne sont pas bien nées, veu que toutes ses ac* tiens avoient tousjours paru fort innocentes, que le -Roy estoit fort vieux , et qu'elle se trou voit en une condition sy haute, qu'elle la mettoit bien au dessus de tous les avantages qu'il luy auroit peu donner.
(>} Madame d'Jngoulesme : Diane , légitimée de France , duchesse fângoiiléme, Tenre de François, duc de Montmorency, frère aine de Henri de Montmorency, connétable de France.
42 [i6lo] MÉifOiaEft
M. le connestable, madame d'AngouIesme et le Boj mesme escri voient aiissy à rarchiduc par M. de Préaux, qui avoit ordre de demander qu'on mist madame ia princesse en liberté, afin qu'elle retoumast auprès de son pcre, qu'elle peust servir la Reine à son couronocment, et poursuivre sy elle vouloit sa séparation; dont M. le prince luy avoit donné assés de subject , tant en la menant hors de France contre son gré, qu'en l'ayant fort injustement taxée de beaucoup de choses, et la tenant encore par force dans le palais de llnfante: ajoutant que sy l'archiduc n'y satisfaisoit volontairement, le Roy emploiroit toute sa puissance pour l'y contraindre , n'estant pas résolu de souffrir qu'on fist de telles injustices à une personne de ceste qualité; et M. de Préaux faisoit sonner tout cela fort haut. Mais quoyque l'archiduc eust esté dès le commencement d'opinion qu'il ne devoit point s'attirer le Roy sur les bras pour une chose qui luy importoit sy peu , et que les Espagnols mesme, voyant que cela alloit plus loin qu'ils n'avoient imaginé, commençoient à entrer dans son sens, et ne faire plus tant les braves : sy est-ce qu'ils taschoient encore de mesnager quelque chose pour leur réputation , l'archiduc s'excusant sur ce qu'il avoit promis à M. le prince, sous la puissance de qui elle estoit comme sa femme, de ne la laisser point sortir sans son consentement, et demandant au moins, pour en estre descliargé, que le Roy fist déclarer par le Pape, ou par l'un des deux nonces de Paris ou de Bruxelles , qu'il ne devoit point s'arrester à cela.
Mais le Roy , ne voulant aucun tcnipéramment, conlimioit ses préparatifs, qui, estant les plus grands qu'on eust jamais veus en France, tenoicnt toute la Flandre
DE FONTB1fAT*MAB£niL. [1610] 4^
eo un terrible embarras, qui s'accreust encore quand on sceust que le Roy, parlant à l'ambassadeur de Tardûduc, luy avoit dit, pour le mander à son maistre, qull demandoit passage par le Luxembourg pour aller à JuUers; lequel ne se pouvant accorder ny refuser sans grand danger, eslonna sy fort les Espagnols et Tarchiduc, qu'on tient pour certain qu'ils se résolurent de contenter le Roy sur le subject de madame la princesse aussitost qu'il seroit à Chalons , pensant par là Tappaiser, et destoumer l'orage qui les menaçoit. £t ils n'estoient pas seuls de ceste opinion , beaucoup d'autres l'ayant eue aussy bien qu'eux , mesmement quand ils virent que l'affaire de Cleves n'en auroit pas empesché , les Espagnols et l'Empereur en ayant fait sy peu d'estat qu'ils l'abandonnèrent après sa mort : mais il est pourtant plus vraysemblable qu'encore que la considération de madame la princesse eust peut estre senry à Vesmouvoir plustost qu'il n'avoit prétendu , qu'iJ ne se seroit pas pourtant retiré, dès qu'on Tauroit ostée, d'un dessein où il estoit sy engagé, oîi il avoit engagé tant de monde, où il voyoit sy grande apa* rence de réussir , et à quoy il pensoit il y avoit sy long temps , comme les grands préparatifs que de longue main il avoit faits, qui ne pouvoient avoir de moindre object que d'attaquer la maison d'Austriclie, le pouvoient faire connoistre; et encore ce qu'il dit au cardinal Barberin , qui a esté despuis le pape Urbain huitième, quand il partist d'auprès de luy pour retourner à Rome , qu'il ne luy verroit pas faire la guerre comme Philippe second , avec la plume et de son cabinet, mais à cheval, et avec son espée.
C'est Testât où on se trouvoii au commencement de
44 [l6lo] MÉMOIRES
TaDnée 1610, quand le Roy sentant la saison s'avancer, et toutes les troupes s'approcher du rendés-vous , sy belles et sy complettcs qu'il n'y en avoit quasy point qui ne passassent ieur nombre; impatient de se voir à leur teste , et de faire sentir sa puissance à des gens qui ne la connoissoient point, ne l'ayant esprouvée que divisée, ou à demy ruinée parla Ligue, voulust, pour estre libre de marcher quand il luy plairoit , establir l'ordre nécessaire pour le gouvernement de son royaume pendant son absence; et ne trouvant personne qui par toutes sortes de raisons fust plus propre pour y commander que la Reine, il se résolust de la faire régente, et de luy laisser pour conseil M. le connestable, le chancelier de Sillery, le duc d'Espernon , M. de Villeroy et le président Jeannin.
Mais pour l'autoriser davantage , et la traiter comme toutes les autres reines Tavoient esté, il voulust la faire couronner : comme en effet elle le fust à Saint Denis, où semblables cérémonies ont accoustumé de se faire, le 1 3 de may; dont je diray seulement que madame de Vandosme y précéda madame de Guise , et le comte de La Voûte (0 y porta la queue de Madame (*), avec M. de Monlmorency(5); le comte de Gurson(4), qui portoit celle de la reine Marguerite avec M. de La Rochefoucauld, luy cédant sans difficulté, quoyqu'tl
(0 Lé comte de La Voûte : Henri de héwis , comte de La Voate » fik aîné da duc de Ventadoor. ^- (*) La queue de Madame : Elisabedi de France y née le la novembre i6oa , mariée, le 18 octobre x6i5 , à Philippe iTy roi d*£8pagne. — (^) A/, de àionfmorenejr :llcnn, deuxième du nom, depuis duc de Montmorency, âge alors de quinze ans, le même qui fut décapité à Toulouse le 3o octobre x63a. — {^) Le fomtê de CunoM : Jean -Baptiste Gaston de Foix, comte de GursoD et de Fleiz, du TÎTant de son père. Il fut tué au siège de Mardick en 1646.
DB fohtbuat-mâreuil. [1610J 45
ne fust que fils aisné du duc de Vcntadour, parce qu'il ji'avoit jamais eu de ces hautes prétentions que les siens ont eues despuis , ainsy qu'il lavoit encore tesmoigné en Tannée 1608, quand don Pedre de Tolède, ambassadeur extraordinaire d'Espagne, eust sa première audience à Fontainebeleau : car le Roy, pour faire voir à cest Espagnol la grandeur de sa court, avec plus d'ordre qu^il n'y en a ordinairement en France , ayant voulu que les principaux officiers de sa maison , les princes, ducs , officiers de la couronne , chevaliers de l'ordre et gouverneurs de provinces fussent seuls auprès de luy, et tous les marquis et les comtes dans une chambre devant la sienne , séparés aussy de tout le reste de la noblesse qui n'a voit point de titre, le comte de Gurson ne fust que dans cestc chambre des marquis, et creust sy peu qu'on luy eust fait tort , qu'il ne s'en est jamais plaint : comme aussy n'auroit il osé le faire , parce que le Boy , qui sçavoit de quelle sorte il faloit traicter ceux de la maison de Foix, et le rang qu'ils avoient accoutumé de tenir, ne pouvoit pas estre abusé comme ceux de ce temps-cy, quy ne le sçavent pas, et ne le liemandent point à ceux qui le sçavent; de sorte que, pourveu qu'on en aist la hardiesse , on peust imposer toat ce qu'on veust , et le leur faire croire.
U arriva, lorsqu'on fust dans l'église, une rencontre assés plaisante, et qui donna du divertissement à toute la compagnie : qui fust que les ambassadeurs d'Espagne et de Venise ayant eu, selon la coustuhie, leurs {Places gardées sur un mesme banc, ils se querellèrent tellement dès l'abord, et en se saluant, pour les titres (l'Espagnol ne voulant point rendre d'Excellence au Vénitien, qui luy en avoit donné), qu'ils- eu vinrent des
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injures aux coups de poing, et n'eussent point cessé sjr on ne les eust esté séparer.
Le couronnement achevé, le Roy et la Reine retour^ nerent à Paris, où on préparoit l'entrée pour le seizième du moi^ Le 1 7 , M. de La Force devoit estre fait ma* reschal de France , pour le rendre plus autorisé dans l'année qull alloit donmiander en Espagne ; M. de La Curée (0, capitaine des gardes, au lieu de M. de La Forcei et M. de Villars-Houdan , tenu pour entendre mieux la cavalerie qu'aucun autre de son temps , lieu* tenant de la compagnie de chevau-Iegers du Roy qu'avoit M. de La Curée. Le dix huitième se destinoit pour les noces de M. de Montmorency et de mademoiselle de Yandosme (>) , que le Roy vouloit , pour les grandes espérances qu'il donnoit desja de luy; et que tenant M. le conncstable moins capable que tous les autres grands du royaume de penser à des nouveautés et sortir de son devoir , il l'aimoit , et vouloit eslever sa maison le plus haut qu'il pouvoit ; et enfin il devoit partir le 19 pour aller à l'armée.
Mais que les espérances des hommes sont trompeuses, et combien y a t'il peu d'asseurance en tout ce qu'ils proposent ! Ce grand Roy, qui estoit en plus de considération dans le monde que pas un de ses prédécesseurs n'avoit esté despuis Charlesmagne , adoré de ses subjects , aymé et respecté de ses alliés, et tellement
(0 Mi. de La Curée : Gflbeit Filhet , seîgnenr de La Corée eC de L« Rodie-Turpin , l'an des compagnons d'armes de Henri rv. Le récit de ses faits de guerre se troore principalement dans le Journal raili» taire de Henri it, publié en i8ai par le comte de Valori. •— («) ÈÊm* dtmoUellê de Vanàosme : Catherine- Henriette , légitimée de FVance, dite mademoistUe de Vendôme^ fille de Gabrielle d*£strées. Ce mariage n*eat pas lieu ; la princesse éponsa le duc d*ElboBuf en 16 19.
DB PONTBllAY*llAREUIL. [1610] 47
craint et redoute de ses ennemis, qu'ils se tenoieut deqa comme vaincus : ce grand Roy, dis-je, qui avoit de sy grands desseins , à la veille de ses triomphes , et lorsque tant de gens attendoient de luy tout leur salut, trouva, à nostre grand malheur, la fin de sa vie, le quatorzième de may, ayant esté assassiné au milieu de sa ville capitale, dans son carosse, et quasy entre les bras de ses plus confidents serviteurs. £t on peust, ce me semble , dire encore que le coup qui le tua ne fust gueres moins mortel pour toute la France que pour luy , n'ayant eu despuis cela que des femmes , des en^ fants ou des favoris, et encore quelques unsd'estrangers, pour la gouverner; que des guerres civiles et estrang^res; et enfin tant de ruines de tous costés, qu'elle aura sans doute bien de la peine à se remettre.
Or s'il n'y a personne qui , considérant un sy e^ trangc accident, ne soit estonné qu'un homme aussy misérable que Ravaillac ( car c'estoit le nom de ce traistre), qiùdevoit à peine estre souffert assez près du Roy pour le pouvoir regarder , ait peu ainsy le tuer, pourra-t-on ne l'estre pas qu'il ajrt rencontré sy à point nommé tant de drconstances propres pour luy aider, et desquelles sy une seulement luy eust manqué, il ne l'auroit jamais peu faire; qu'il n'y ait trouvé non plus de difficulté que sy c'eust esté le moindre homme du monde : comme que dans la rue de la Ferronnerie, par où il alloit , qui est sy estroite qu'il n'y a place que pour y passer deux carosses à la fois, il se trouva quasy à l'entrée une charrette pleine de fouin quy fist aller les valets de pied par dedans Saint Innocent, et laisser le tour du carosse tout seul, sans quoy il n'en auroit pas peu approcher; que le Roy, qui estoit
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au fond, ne ae mist pas à la main droite, où les boutiques estoient sy près qu'on n'eust pas peu se mettre entre deux pour l'aborder, mais de l'autre oosté, où rien n'en empeschoit; que les mantelets estoient levés; que pour lire une lettre a M. d'Espemon qui estoit auprès de luy, et qu'il tenoit de la main gauche, il haussa le bras , et monstra tout à descouvert l'endroit où il fust frappe ; que le cocher marcha sy doucement tant qu'il fust auprès de la charrette, de peur de s'y accrocher, que ce malheureux peust aisément, aussytost qu'il Teust passée, et devant que ceux qui ont accoustumé de se tenir à la portière y fussent revenus , monter sur l'essieu et donner son coup; que son capitaine des gardes, lequel, comme en estant chargé, y eust vraysemblablement plus regardé que ne firent ceux qui estoient dans le carosse de ce costé là , n'y estoit pas ; et enfin qu'il adressa aussy justement dan& la veine cave, un peu au dessous du cœur, qui est comme sy c'eust esté dans le cœur mesme , que s'il eust eu le temps de le choisir, estant très vraysemblable qu'en quelque autre lieu qite c'eust esté il n'en seroit pas mort, tant le couteau entra peu avant. Mais Dieu l'ayant ainsy permis, on n'en doit point chercher d'autre cauae que ses jugements, auxquels il se faut soumettre.
Le monstre détestable fut aussy tost pris et mené en prison , tout le monde ayant crié qu'on ne le tuast pas comme on avoit fait celuy de Henry troisième, afin qu'on peust savoir ses complices.
M. le Dauphin , qui alloit voir les préparatifs qui se faisoient pour l'entrée de la Reine, avoit à peine passé les barrières du I^uvre du costé de l'église Saint Germain (/'y^i/Xé?r/t>ij) , quand M. de Vitry, capitaine
1>B VORTBNAT-MABBUIL. [1610] 49
des gardes et en quartier , apporta ceste malheureuse nouvelle, et la dit à M. de Souvré, auprès duquel j W tois , qui fist à l'heure mesme tourner le carrosse , et rentrer dans le Louvre.
Je ne sçaurois pas dire comment il le sceust assés tost pour en donner le premier avis , car il n'y estoit pas, le Roy l'ayant envoyé ailleurs, ainsy qu'il le justifia ; et dont bien luy prist , parceque sans cela il aurait este en danger de sa vie, les capitaines des gardes estant obligés , pendant qu'ils sont en quartier, d'estre continuellement auprès de la personne des princes pour y veiller, et ne les abandonner jamais sans permission.
Quand M. le Dauphin arriva chez la Reine, il y trouva tout en larmes, car M. de Yitry y avoit desja esté; mais messieurs le chancelier, Yilleroy et président Jeannin, qu'elle avoit à Theure mesme envoyé quérir, estant venus , ils luy représentèrent sy bien qu'il n'esloît pas temps de pleurer, mais de penser à ses affaires et à cdles du Roy, qu'elle se retira avec eux dans son petit cabinet, où toutes les dépesches pour le dedans et le dehors du royaume furent résolues, et le premier président (0 avec quelques autres du parlement mandés , afBn que dès ce soir là , et devant que M. le comte (^de Soissons) arrivast, elle pcust estre déclarée régente, comme elle le fust, l'arrest en ayant esté fait sur l'heure mesme, les chambres assemblées (>).
Or M. le comte ne se trouva pas à Paris , parcequ'il en estoit sorty quelques jours auparavant, fort mal satisfait du Roy, pour le refus de la lieutenance générale
•t) Le premier président : Achille de Harlay. — (*) Les chambres as. temblémt : Voyez la Relation de Jacques Gilîot , à la suite des Mémoires de L'Estoile, tome précédent.
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de son année, destinée, comme j'ay desja dict, pour le prince Maurice; et encore parce qu'ayant prétendu que sur le manteau que les princesses du sang porteroient au couronnement de la Reine il y devoit avoir quelques rangs de fleurs de lys plus qu'à celuy de madame de Vandosme, pour y mettre de la différence, le Roy ne l'avoit jamais voulu, tant il desiroit eslever M. de Yandosme, et le porter le plus haut qu'il pourroit. A quoy tous les autres donnoient volontiers les mains; car j*ay veu M. de Vaudemont, frère de M. de Lorraine, refuser de prendre la serviette à la collation du Roy, parce que M. de Vandosme y estoit , et s'y opiniastrer sy fort, quoy que le Roy luy peust dire; car il le vouloit flatter, pour luy faire souffrir patiemment le mariage de M. le Dauphin avec la princesse de Lorraine sa nièce , auquel M. de Yaudemont avoit jusques là prétendu pour son fils le duc Charles d'aujourd'huy, qu'il fallust qu'il commandast à M. de Yandosme de s'fen aller : autrement il ne Tauroit jamais prise.
Mais pour revenir à M. le comte, il fust sy touché de ceste égalité que le Roy pretendoit mettre entre M. de Vandosme et les princes du sang, qu'il ne voulust pas que madame la comtesse non plus que luy se trouvassent au couronnement; et il la mena à Blandy, où il apprist les nouvelles de la mort du Roy. Ce qui fust un grand bonheur pour le Roy, la Reine et le royaume, aussy bien que l'esloignement de M. le prince; car s'ils eussent esté tous deux présents, ou M. le comte seulement, il est bien vraysemblable que les choses ne se seroient pas passées sy facilement qu'elles firent pour la régence, et que leurs partisans, dont ils avoient bon nombre dans le parlement, auroient essayé de leur y
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faire avoir quelque part, dont ils n'osèrent se déclarer, ne voyant personne pour les soutenir : ce qui n^auroit peu arriver sans causer enfin beaucoup de désordres, estant impossible que des personnes sy grandes, et que tant de gens ont interest de diviser pour en faire mieux leurs affaires, puissent demeurer long temps bien ensemble, principalement quand il s'agist de Tautorité que chacun voudroit toute entière pour soy , sans la partager avec d^autres. Mais leur absence leva toutes ces difficultés ; et n estant venus qu'après les choses faites, force leur fîist de s'y accommoder et de prendre patience.
Cependant le corps du Roy arriva, et fust porté dans le petit cabinet, où un lict de chasse estoit tendu; il y demeura jusques au lendemain, qu'on le niist dans la grande chambre pour y estre monstre en public , selon la coutume. Je le vis sortir du carrosse, et entray avec luy dans ce cabinet, où, bien qu'on eust fort recommandé de tenir les portes fermées, il vint enfin force gens qui tesmoignoient tous un grand desplaisir, comme en effet il ne se pouvoit rien voir de plus pitoyable. Mais il est pourtant vray que les plus grands et les factieux, qui pensoient se mettre en considération par le désordre, quelque mine qu'ils fissent, ne le regrettèrent gueres, espérant que sa mort amanderoit leurs affaires; à aucuns desquels il a réussy.
On disoit alors que ceste mort avoit esté prédite qudque temps auparavant par diverses personnes qui en donnèrent avis à la Reine et à M. de Yandosme , et qu'il y en eust un entre autres qui en désigna le jour et en fit avertir la Reine : de sorte qu'elle, qui croyoit fort en ces prédictions, pria plusieurs fois le Roy, qui le sçavoit aussy, de ne point sortir. Mais ce fust inu-
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tilementy disant à celuy qui luy ayda à descendre les degrés , et avoit entendu les prières que la Reine luy faisoit, que toutes ces prédictions n'estoient que des sottises ausquclles il n'avoit jamais creu, et qu'il estoit trop tard pour y commencer, voulant remettre, comme il avoit tousjours fait, sa vie et sa fortune entre les mains de Dieu.
Il estoit autrefois arivé une chose de fort mauvais augure au roy Henry troisième, à M. de Guise et h luy, et qui avoit tousjours fait aprehender, despuis la mort de ces deux premiers , qu'il n eust une mesmc fin qu'eux : qui fust que jouant tous trois aux dés, durant le règne de Charles neuvième, il parut beaucoup de gouttes de sang sur la table, sans que personne saignast, ny qu'il y en eust aucune autre cause apparente; dont s'estant aperceus , ils les firent par deux fois oster, sans y faire réflexion. Mais voyant enfin que cela ne servoit de rien , et qu'elles revcnoient tousjours, ils quittèrent le jeu, et se séparèrent assés estonnés. Ce qui ayant fait quelque impression dans l'esprit du Roy , il l'allégua aux despûtes du parlement, lorsqu'ils luy firent des renionstrances pour ne point vérifier ledit fait à Nantes en faveur des huguenots , disant qu'encore qu'il eust tout subject de croire que l'effet de ce présage s'estoit entièrement accomply à son esgard par le coup queChastel luy avoit donné dans la gorge, qu'il ne vouloit pas néanmoins rentrer dans les guerres civiles, craignant que cela ne fust pas, et d'y périr enfin comme les autres avoient fiiit.
Je sçay bien que quelques uns ont dit qu'il n'avoit permis le couronnement de la Reine qu'à iTgret, et rparce qu'elle l'en avoit tellement pressé qu'il ne s'en estoit peu défendre, fondé, à ce qu'ils prétendent, sur
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certaines prédictions dont il avoit esté long-temps auparavant averty qu'il ne passeroit pas sa cinquante septième année , et qu'il seroit tué à la première grande cérémonie qu'il feroit; mais comme cela ne parut pas alors, et que je n'en ai rien appris, ny par la voix publique, ny par beaucoup de gens que j'ai connus, qui avoieut pourtant eu grande familiarité avec luy, je m'en tais, comme aussy de l'avis qu'ils disent qu'on eust un peu devant sa mort d'une grande conjuration faite contre luy (0, n'en ayant point non plus entendu parler. Bien est il vray qu'il y eust une femme (>), après sa mort , qui en accusa les plus grands de la cour, et nommément M. d'Espernon et mademoiselle Du Tillet, comme les auteurs, c,t qui vouloit bien aussy qu'on en creust la Reine et les Conchines complices ; mais comme elle fust aussy tost menée à la Conciergerie afin que le parlement en connust, et que l'ayant trouvée folle, il ne fist que la condamner à une prison perpétuelle où elle est morte, il semble que cela en a assez fait voir la fausseté, mais qu'elle se pourroit encore prouver par
(*) Grande conj'tmtion faite contre lujr : f^oj«« les Mémolreu de Sully, I. 8, p. 364i 3* série de cette Collect. — (*) Une femme: Jacqueline Le Voyer, femme d*Isaac de Varennes, sieur d^EfOouman ou de Goman, accusa la duchesse de Vemeuil , le duc d*£pernoo , mademoiselle Du TiUet et d*antres personnes. Un arrêt du parlement, du 3o juillet i6ci, déclara cette femme calomniatrice, et la condamna à finir ses jours entre quatre murailles. S*il en faut croire le Mercure françois, t. 9 , fol. 17, la demoiselle Coman n'étoit- qu'une intrigante qui ne roéritoit point de foi ; si l'on s'en rapporte à L'Estoile (Journal de Henri ir, 3o juiUet i6i i) , et à d'autres Mémoires du temps, l'arrêt du parlement seroit dû aux inflaenees les plus puissantes. On a peine à se défendre de quelques doutes, quand on Toit, dans les Mémoires de Sully, que la demoiselle Coman avoit donné des avis il M. de Schomherg et à mademoiselle de Gournay avant l'assassinat de Henri iv. {^'ojet les Mémoires de Sully, t. 8, p. 366, a" série de celte CoUect.)
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toutes les dépositions de tlavaillac, qui maintint jusques au bout que personne ne luy avoit fait faire, et qu'il eust mesme esté difBcile qu'une sy grande quantité de gens, comme elle y eu met toit, se fussent assés bien accordés pour qu'il n'y en eust point eu quelqu'un qui eust joué à la fausse compagnie. Autrement il luy seroit arrivé pis , quoyqu'il fust le meilleur prince du monde et qui traitoit le mieux ses subjccts , qu'aux plus grands tyrans, contre lesquels il ne s'est jamais fait de ces grandes conjurations qui ayent réussy.
Au reste , pour n'entrer pas dans un nouveau règne sans avoir satisfait à ce que je me suis proposé au commencement de ces Mémoires, touchant la conduite du Roy dans les choses générales et particulières, et faire voir comme il s'y gouvemoit, et ne s'en remettoit pas entièrement sur ses ministres , quelque confiance qu'il eust en eux, je diray icy tout ce que j'en ai appris, et dont je n'ay pas eu subject de parler, m'asseurant qu'encore que ce n'en soit qu'une bien petite partie, il y en aura néantmoins assez pour faire voir qu'il raéritoit justement la grande réputation qu'il s'estoit acquise, et qu'il peust estre donné pour exemple à tous les princes qui voudront sçavoir régner.
Ce grand Roy donc ayant appris , par l'exemple des roys ses prédécesseurs et par sa propre expérience, que sy les princes ne prennent connoissance de leurs affaires, et ne se donnent eux mesmes la peine d'y travailler et de les faire , elles ne sçauroient jamais bien aller; ceux sur qui ils s'en pourroient reposer, favoris ou autres, je dis leurs mères mesmes, ainsy qu'il s'estoit veu de Catherine de Mcdicis, ayant souvent des intorests différents, qu'ils préfei^nt tousjours à ceux de
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l'Ëstat , d'où arrivent tous les désordres qu'on n'a que trop esprouvés dans les siècles passés. Ce grand Roy, dis-je, en avoit un tel soin, qu'il ne se faisoit rien sans luy, voulant sçavoir toutes choses pour en ordonner, et n'y ayant point d'heures où on ne luy en peust parler, mesme quand il estoit dans ses plaisirs , sy c'estoit chose importante. Ije temps toutefois destiné ordinairement pour cela estoit le matin devant que d aller à la messe, en se promenant ( car il aimoit à faire exercice) dans des jardins, ou dans une gallerie, avec ceux de son conseil, qu'il faisoit couvrir quand c'estoit à descouvert. Ses secrétaires d'E&tat s'y trouvoient aussy pour rendre compte de leurs charges; mais ils n'approchoient point qu'ils ne fussent appelés.
C'estoit là où il prenoit résolution de tout ce qui se devoit faire, et où il en donnoit l'ordre tant à ceux du conseil qu'aux secrétaires d'£stat , qu'il falloit ponctuellement exécuter, ou dire pourquoy; car comme il ne faisoit rien que meurement , et après y avoir bien pense, aussy vouloit il qu'il fust fait à l'heure mesme, ne changeant pas aisément de résolution , et surtout à l'appétit d'autruy , n'y ayant rien qu'il considérast au préjudice de ses affaires.
£t ce qui est encore fort à remarquer, c'est qu'ayant à gouverner un Estât tel que le sien , non encore toutà-fait purgé de factions, et estant obligé de prendre part dans tout ce qui se faisoit au reste du monde, dont on peust dire qu'il estoit l'arbitre, ce conseil néantmoins ne duroit jamais plus de deux heures, et sy ce n'estoit pas par impatience ou envye d'aller ailleurs qu'il le finissoit ; car il n'en partoit point qu'il n'eust tout achevé , et ne rcmettoit rien au lendemain de ce
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qui se pouvoit vuider sur le champ, jusques là mesmes que s'il rencontroit en sortant quelqu'un qui luy voulust parler de ses affaires particulières, comme il arrivoit assës souvent, la pi*ésence de tous ses ministres en rendant l'heure fort propre , il Tescoutoit avec autant de patience et de douceur que s'il n'eust rien fait de tout le jour, disant que de renvoyer les gens sans les entendre n'estoit pas ce qui deslivroit des importunités, mais de ne laisser point d'espérance de ce qu'on ne vouloit pas faire, donnant au reste lihrement et de bonne grâce ce qu'on vouloit donner, sans quoy on n'en sçait jamais beaucoup de gré; et adoucissant arutai^ qu'on pouvoit le desplaisir du refus, sans y adjouster celuy des longues solUcitations , qui font quasy plus de mal que le refus mesme.
Mais il faut aussy sçavoir que s'il traictoit sy bien ceux qui luy parloient la première fois de leurs affaires, il n'en estoit pas de mesme de ceux qui pensoient l'enhporter par importunité, estant certain que pour luy reparler des choses refusées , il falloit s'armer de bonnes raisons ; et encore le plus seur estoit de luy en faire dire auparavant quelque chose par un tiers : ce qu'il trouvoit tousjours bon , et le réparoit mesme , sans s'opiniastrer à ce qu'il avoit premièrement respondu, s'il voyoit qu'on eust raison ; tenant enfin tout le monde tellement dans l'ordre, que la France n'avoit jamais rien veu de pareil, et montrant à tous les princes non seulement l'avantage qu'il y a de gouverner soy mesme ses affaires, mais encore qu'ils ne doivent pas craindre d'en estre trop chargés, et de ne se pouvoir pas divertir comme ceux qui les servent leur veulent faire croire , pour en demeurer davantage les maislres; puisque personne ne
DE PONTBNAT-MAREUIL. [i6jo] 5j
s'est jamais plus diverty que luy, nonobstant le grand soin qu'il en prenoit , tout despendant asseurement de la règle qu'on y met.
Pour ce qui est de son conseil, comme il sçavoit qu'il faut nécessairement que les roys, bien que très habiles, en ayent un , et que le mérite, la réputation et mesme la dignité personnelle de ceux dont il est composé sert infiniment pour autoriser et rendre considérables toutes les résolutions qui s'y prennent, tant envers les subjects qu'envers les estrangers, ainsy qu'il se voit de celuy d'Espagne, où il n'entre point de petites gens, ny sans expérience , il choisit pour cela le chancelier de Bellievre et messieurs de Sully , de Sillery , de Villcroy» et le président Jeannin , gens consommés dans la connoissancede toutes sortes d'affaires par l'âge et les emplois qu'ils avoieut eus, et sans contredit aussy capables qu'il y en eust au monde. Les trois premiers avoient tousjours esté dans les intérêts du roy Henry troisième ou les siens; et les deux autres dans ceux de la Ligue. Mais cela ne l'empescha pas de les mettre dans son secret, à cause de leur grande capacité. Il sçavoit qu'ils étoient bons François, n'ayant jamais voulu consentir au démembrement de la couronne , ny à toutes les prétentions des Espagnols, et que l'intérest de la religion les avoit plus engagés contre luy que toute autre chose.
La faveur ny la qualité ne servoient de rien pour estre de son conseil , les princes du sang mesmes n'en estant pas; de sorte que s'ils venoient pendant qu'il se tenoit , il falloit qu'ils attendissent qu'il fust achevé au lieu où tout le monde estoit : mais il est vray que s'il les voyoit , il les appeloit quasy tousjours devant que de rentrer dans la foule, et faisoit quelque tour avec eux,
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pour les distinguer aucunement du reste des hommes par ceste petite difTërence.
Ce n'est pas qu'il ne parlast jamais de ses affaires qu'avec ceux de sou conseil, comme les gens qui font secret de toutes choses; car, connoissant la valeur de chacune, il sçavoit ce qui se pouvoit dire et ce qui se devoit celer; et cherchant de profiter de celles là, il en parloit quelquefois aux personnes de grande qualité pour leur montrer confiance et les obliger, et quelquefois aussy à d'autres pour avoir leur avis, ou aprendre ce qu'on en disoit dans le monde, tant parce que les choses universellement approuvées sont souvent les meilleures , que pour les pouvoir sy bien examiner devant que de les résoudre, qu'il connust asseurement ce qui luy seroit le plus avantageux, et ne despandist pas tellement de ses ministres qu'il ne sceust rien que par leur rapport, l'expérience lui ayant appris , que pour estre bien servy, et tenir les gens dans le devoir, il ne s'y falloit pas tant fier qu'ils ne vissent en mesme temps qu'où prenoit garde à eux, et que pour peu qu'ils se destournassent du droit chemin ils seroient descouverts ; car enfin tous hommes sont hommes, et se peuvent gaster par la vanité ou par l'intérest. Or il disoit que c'estoit à quoy les princes qui ne vouloient pas estre gouvernés dévoient autant prendre garde, estant certain que, quelque esprit et quelque habileté qu'ils ayent , tant qu'ils ne parleront de leurs affaires qu'à deux ou trois, ne voyant les choses que selon qu'ils leur diront, ils les feront quasy tousjours tomber dans tout ce qu'il leur plaira, estant gouvernés sans penser l'estre, et (ce qui est de pis) sans pouvoir l'cmpescher, s'ils ne se coinmuniquent davantage, escoutant plusieurs personnes
DE FONTBTfAY-MARBmL. [i6lOj Sp
noD seulement parce qu'ils en apprendront la vérité, mais parce que les autres le craignant, n'oseront pas leur desguiser les choses , ny les dire autrement qu'elles ne sont. Joint que, tirant par la diversité des avis des lumières qu'ils n'auroient jamais sans cela, plusieurs yeux voyant plus qu un , ils pourront encore mieux connoistre les hommes , et sçavoir à quoy ils sont propres, pour les y employer; la connoissance qu'on en prend par soy mesme ou par la voix publique estant ordinairement moins trompeuse que celle qui est donnée par peu de personnes , quasy tousjoui*s intéressées, et qui préfèrent, quand on les laisse faire, Tallianoe ou l'amitié , au mérite et aux services. A quoy il ajoutoit que dans ce grand soin que les princes prennent de leurs affaires , ils ne doivent pas néantmoins se laisser tant emporter à ceste vanité, qu'on croye qu'ils les font toutes, qu'ils se meslent par trop des petites qui sont indignes de leurs soins, ny souffrir qu'on leur envoyé les mauvaises aussy bien que les bonnes , leurs ministres estant bien aises, pour s'en descharger, de dire qu'il leur en falloit parler; mais qu'ils dévoient les obliger à les prendre sur eux , et à se charger de la haine qu'elles pourroient causer : comme faisoient tous ses ministres , et particulièrement M. de Sully, qui ne trouva tant d'ennemis, après la mort du Roy, que parce qu'il s'opposoit continuellement aux prétentions desraisonnables des grands comme des petits, et s'en declaroit ouvertement.
Que sy ce grand Roy croyoit toutes ces précautions nécessaires pour se bien conduire , qu'est - ce que doivent Êiire ceux qui commencent à régner, quand ils n'ont encore aucune connoissance ny expérience?
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et qu'en doit-on attendre, s'ils ne cherchent point à estre instruits , escoutant tous ceux de qui ils peuvent apprendre quelque chose, et s'ils ne suivent que leurs fantaisies ou celles de leurs serviteurs , qui quelquefois n'en sçavent pas plus qu'eux? estant presque impossible que ceux qui n'ont pas esté nourris dans les grandes affaires les puissent bien gouverner, non plus que ceux qui n'y ont pas servy dans des conditions proportionnées : car encore qu'estant sous la direction d'autruy, ils ayent peut estre bien fait, et montré de lesprit et de la capacité , ce n'est pas h dire qu'ils soient propres pour les premières places ; tant il y a de différence entre donner les ordres ou les exécuter, et qu'il faut bien un autre génie pour commander que pour obéir, ainsy qu'il s'en pourroit trouver assez d'exemples.
Il disoit encore que pour connoistre sy ceux dont les roys se servent pour la conduite de leurs affaires y estoient propres, et sy on s'y pouvoit fier, il ne falloit que voir s'ils ne vouloient point se charger tout seuls de celles de grande importance (n'y ayant point d'homme sage qui , dans des matières comme celles là , ne cherche du secours pour les bien consulter devant que de les résoudre , particulièrement les estrangeres, qui sont choses délicates , et où il ne se fait point de petites fautes, afin de n'en estre pas après responsable); s'ils ne s'esloingnent pas aisément des vieilles maximes pour en establir de nouvelles , et ne changent pas légèrement de desseins ; s'ils sont soigneux d'entretenir les anciennes alliances , et enfin s'ils croient que les inlérests de la France et de TEspagne nesçauroient jamais s'accorder, tout ce (jui est à l'avantage de l'un estant assurément au détriment de l'autre. Tous ceux
DB FONTENAT MAREUIL. [1610] 6t
qui feront ou croiront le contraii*e se devant tenir pour suspects , estant ignorans ou corrompus , ou sy présomptueux qu'on n'en doit rien attendre de bon.
Le Roy estant fort exact dans tout ce qu'il devoit
faire, il falloit bien que ceux qui le servoient le fussent
aussy, escoutant patiemment tout le monde; tellement
c[ue M. de Sully , qui estoit le plus occupé de tous , à
cause qu'il avoit plusieurs charges et voyoit le Roy
plus souvent que les autres, ne laissoit pas néanmoins
de donner audience toutes les après-dinées, et de ne
la finir jamais que tout ce qui y estoit ne luy eust parlé,
sçachant bien que le Roy l'entendoit ainsy , et qu'il
n'eust pas souffert que luy, non plus que les autres ,
en eust usé autrement, et qu'on eust laissé languir les
hommes et les affaires , faute de les expédier promp-
tement ; n'ignorant pas que la trop grande indulgence
des pr'uices pour leurs favoris ou serviteurs , ausquels
ils permettent d'abuser de leur crédit et de préférer
leurs divertissements aux affaires, n'y cause pas moins
de désordre que le peu de connoissance qu'ils en
prennent.
Et comme il sçavoit de quelle importance il est dans toutes sortes d'Estats que l'argent y soit bien ménagé, après avoir essayé de toutes sortes de gouvernements dans les finances, il s'arresta enfin à celuy d'un seul , le trouvant pour toutes raisons le meilleur, et particulièrement, ce disoit-il, parce que s'il estoit desrobé, un pouvoit estre fort satisfait de ce qui ne seroit rien à plusieurs. Il en excluoit tout-à-fait les gens de robe, comme les tenant plus attachés à leurs intérests, et moins propres que les autres pour despenser largement quan^ il en est besoio.
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Il choisit donc pour cela M. de RosDy, nommé despuîs le duc de Sully, homme d'ordre, intelligent, capable de tenir teste aux grands comme aux petits, et de ne donner rien mal à propos, ny en laisser prendre; establissant par son moyen une si bonne règle tant pour la recepte que pour la despense, que sans surcharger le peuple, ny manquer à aucunes des choses nécessaires, il mist en fort peu de temps beaucoup d'argent eu réserve : ce qui paroistra peut estre impossible aux esprits desreglës , et qui ne sçaveut pas ce que peust le bon ordre, mais qui est pourtant très véritable, le royaume estant, lors qu'il mourut, bien moins chargé qu'il n'a esté despuis, les arsenaux abondamment remplis de toutes choses , les fortifications des places bien entretenues, la maison du Roy, les gens de guerre , les ambassadeurs et toutes les autres charges ordinaires de l'Estat , aussy bien que ce qu'il donnoit , bien payé; et sy il ne laissoit pas d'avoir dans la Bastille cinq millions d'or, et presque une année de son revenu entre les mains de ses officiers : ce qui, joint à l'ordinaire, auroit esté suffisant pour entretenir de très longues guerres , sy la despense s'en fust faite avec le mesme esprit qu'on l'avoit amassé.
Il ne faut pas oublier de dire qu'il ne vouloit mettre dans la Bastille que quinze ou vingt millions de livres tout au plus, croyant cela suffisant pour commencer la guerre quand il y seroit obligé, et faire, tant qu'elle dureroit, toutes les avances nécessaires, en attendant que le payement de ses revenus fust escheu ; mais qu'il pretendoit avoir trois autres trésors aussy avantageux pour luy et moins incommodes pour le public , parce qu'ils n'osteroient point l'argent hors du commerce : !o
DE FONTBIIAY-MARSUIL. [l6lOj 63
premier dans ses arsenaux , qu'il rcmpliroit de tant de canons, de poudre, de boulets et d'armes de pied et de cheval , qu'il n'en faudrait point acheter quand on fe» roit la guerre; le second, dans ses domaines, greffes et autres choses engagées , qu'il retireroit et pourroit vendre quand il en scroit besoin ; et le troisième , le plus grand et le plus légitime , dans la bourse de ses subjects, les rendant tellement riches qu'il pourroit tousjours y trouver tous les secours dont il auroit besoin, ainsy qu'on a bien sccu faire depuis sa mort.
Quand à ce qui estoit dans la Bastille, il vouloit que le surintendant des finances, et les deux premiers présidents du parlement et de la chambre des comptes, en eussent chacun une clef, afin qu'il fust mieux gardé , et qu'on n'en peust jamais rien tirer que tout le monde ne le sceust. Surquoy luy ayant esté représenté qu'il se feroît tort et s'en repentiroit, ces gens de robe longue estant tellement entreprenants et désireux d'accroistre leur autorité, mesme au préjudice de celle des roys, qu'ils ne souffriroient pas qu'il prist cet argent quand il voudroit , sans sçavoir pourquoy, et s'y opposeroient s'ils ne lapprouvoient pas ; il respondit une chose bien digne de mémoire, et que tous les princes devroient sçavo'r pour y prendre exemple : que c'estoit aussy son intention, n'estant pas raisonnable qu'un argent levé sur ses subjects pour leur conservation, et qui leur appartenoit encore plus véritablement qu'à luy, deust jamais estre despensé que bien à propos , et pour leur avantage.
Et ce n'estoit pas seulement l'argent levé qu'il mesnageoit ainsy; mais il estoit encore fort retenu à en Wver quand il n'en estoit pas grand besoin , comme le
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tesmoigna bien la response qu'il fist à un homme qui luy proposoit quelques moyens extraordinaires de grande valeur, disant : a Comment le ferois-je maintece nant que je n'en ai point affaire, puisque je ne pren- (c drois pas mesme les choses accoustumées sy je m'en (c pouvois passer? voulant bien que tout le monde sça- <r che que sy Dieu me donne une longue vie, je met- (c tray mes affaires en tel estât que mes successeurs, a non plus quemoy, ne seront pas contraints de charger (c beaucoup le peuple ; car je retireray toutes les choses a engagées, et je reduiray les officiers à l'ancien nom- « bre. » Et en effect il y avoit un traicté pour désengager le domaine par oii il avoit commencé , qui estoit desja bien avancé quand il mourut, mais qui se rompist aussytost après, les interests particuliers ayant tousjours despuis ce temps là prévalu par dessus ceux du public.
Il ne parloit point d'acquitter toutes les rentes qu'il devoit, parce que ce luy estoit, se disoit^l, comme autant d'oslages pour tenir Paris, Rouen, et toutes les autres grandes villes oii elles estoient deues, dans leur devoir, ayant bien esprouvé pendant la Ligue qu'elles n'en pouvoient pas estre payées quand elles en sortoieut; joint que devant y avoir une communication réciproque et perpétuelle du bien des roys et de celuy de leurs subjects, il leur rendoit par là quelque partie de celuy qu'ils luy donnoient.
Or il auroit pu facilement mettre ses affaires en Testât que j'ay dit , parce qu'il sçavoit mieux s'empes^ cher qu'on ne le desrobast que ne font ordinairement les grands princes, et qu'il ne laissoit pas tomber les prétentions de tout le monde sur ses finances, voulant que les jeunes gens particulièrement se contentassent
DE FOlfTENAY-MAREUIL. [l6l(>] 65
de belles paroles et de bon visage, s'il n'y a voit quelque raisou bien expresse qui Tobligeast au contraire : M. de Bassompierre , par exemple, quoyqu'il Taimast sy fiort, et prist tant de plaisir en sa conversation qu'il le vouloit quasy tousjours avoir auprès de luy, ayant esté fort longtemps traité comme cela. Et quant aux plus vieux, il en cntretenoit la plus part dans Tosperance d'avoir des charges quand elles viendroient à vaquer : ce qui arrivoit alors plus communément qu'à ceste heure, parce qu'elles se vendoient rarement, que peu de gens avoient des survivances, qu'elles ne se donaoient guère qu'à ceux qui avoient desja quelque âge, et qu'il falloit ordinairement quitter celles qu'on avoit quand on en prenoit de plus grandes; de sorte que n'en restant pas beaucoup à qui il falust de l'argent, il pouvoit bien leur en donner sans charger par trop ses finances, joint qu'une pension de mille ou douze cents cscus, qui estoit alors la taxe ordinaire des gens de qualité, les satisfaisoit plus que quatre mille ne feroient aujourd'buy, parce que les choix en estant très bons et de personnes de mérite, on y considéroit presque plus l'honneur que le profit : ce qui semble plus nécessaire d'estrc pratiqué en France qu'en tout autre lieu, s'y trouvant souvent tant de gens qui pensent avoir quelque raison d'y prétendre, que sy on n'y mettoit point de règle, le revenu de tout le royaume ne suffiroit pas pour les contenter.
Mais il faisoit encore plusieurs autres choses à ceste fin qui y contribuoient fort , comme de s'opposer autant qu'il pouvoit à toutes sortes de luxes et de despenses excessives, sous quelque prétexte que ce fust qu'on les voulust introduire (car il n'en manque jamais 5o. 5
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d^assoz spécieux quand ou s'y laisse aller), et d'essayer d'obliger tout le inonde à estre bon mesnager, monstrant que ses grâces estoient principalement pour ceux qui en sçavoicnt profiter, et non pas les dissiper, comme font ordinairement les gens nourris dans les cours. Et il disoit avoir en cela un double interest; car s'il laissoit ruiner tous ceux de sa cour, qui estoient les principaux du royaume , il faudroit nécessairement ou les relever par ses bienfaits (ce qui ne se pourroit pas faire pour plusieurs )« ou les abandonnant, se trouver peu à peu sans eux, et réduit à n'avoir que des gens nouveaux, et peut-estre de basse condition : ce qui ne luy sembloit pas honorable pour un prince tel qu'il estoit, joint que, généralement parlant, on se peust moins fier aux gens nécessiteux qu'à ceux qui ont quelque chose n perdre. C'est pourquoy il ne manquoit pas en toutes rencontres d'en tesmoigner son sentiment, ainsy qu'il fist un jour à un de^ amis de M. le grand (0, qui luy disoit que tout le monde estoit estonné de ce que, luy monstrant tant de bonne volonté, il luy faisoit néanmoins sy peu de bien, qu'il n'y en avoit point de plus pauvre que luy dans la cour; respondant que c'estoit parce qu'il ne luy serviroit de rien , et qu'il le laisseroit prendre à son intendant, qui n'estoit pas ccluy qu'il aimoit, mais M. le grand.
Passant devant la maison qu'un homme qui le servoit dans les finances faisoit bastir, il le fist appeler pour sçavoirceque c'estoit, car il aimoit fort les bastiments Surquoy cest homme, qui connoissoit son humeur, ayant respondu que c'estoit peu de chose, parce ^ue ne la voulant ny vendre ny louer, mais y loger, il
(0 3i. h ^rantl: le dac àt Bellcgardc, grand écoycr de France.
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la faisoît aussy proportionnée à sa condition , et sans salle ny antichambre devant sa chambre (car plusieurs, sans estre de grande qualité, commençoient desja à y en mettre), ii l'en loua fort, et Tassura que puisqu'il estoit sy sage, il se serviroit de luy plus volontiers qu'il n'avoit encore fait. Ce qui réussissoit sy bien, que la pluspart de ceux de son temps (quoique, comme j'ay desja dit , il leur donnast peu , ou rien du tout ) estoient néanmoins plus riches et plus accommodés que beaucoup de ceux d'aujourd'huy, bien qu'ils ayent eu toute la France en pillage.
Or, de ce qu'il gardoit luy mcsme la règle qu'il vouloit faire garder aux autres, et qu'il se retranchoit d'un costé quand il se trouvoit obligé de faire trop de despenses de l'autre, disant que personne ne pouvoit en mesme temps en faire plusieurs excessives sans ruyner ses affaires, procedoit ceste réputation qu'il avoit d'estre avare. Mais on a bien connu despuis que c'estoit plustost prudence qu'avarice, et que sy ceux qui sont venus après luy eu eussent fait de mesme, ils s'en seroient mieux trouvés, et le royaume aussy; les richesses mal despensées ou données inconsidérément, comme du temps de Henri troisième, n'obligeant pas les hommes à demeurer dans le devoir, mais le bon ordre et la justice donnant à chacun selon qu'il mérite et qu'il se doit, qui est la vraye libéralité.
Que sy Ton a veu quelques uns des ministres de ses plaisirs s'estre rendus assez riches, ce n'a esté qu'après un fort long temps, et plus encore par leur industrie; et parce qu'il n'y avoit personne qui ne cherchast à les obliger dans Tesperance de la pareille, à cause du grand accès qu'ils avoient auprès de luy, que parce qu'il leur
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donnast beaucoup, ou y contribuast directement, les tenait tous 4U contraire tellement dans Tordre, et sans leur permettre de se trop émanciper, qu'ils se sont bien plus eslevés despuis sa mort qu'ils n'eussent fait pen«> dant sa vie. Et sy il ne donuoit non plus que fort mo«^ dcrément aux femmes qu'il aimoit, tant il craignoit de $e trouver obligé à faire des levées extraordinaires, disant que les roys ne dévoient pas user d'autre sorte du bien de leurs subjects , qu'ils faispient de leurs vies; et que comme ils ne pou voient pas les obliger à la ha* sardcr pour leur simple plaisir, mais seulement pour la défense ou l'accroissement de leurs £stats, le secours de leurs alliés, et autres clioses importantes et néces*saircs pour leur gloire ou leur conservation, qu'aussy falloit-il que ce fust pour cela mesme quand ils pre* noient de leurs biens par dessus ce qui estoit accoutumé et raisonnable , et se servoient de ceste puissance ab-> solue qu'ils ont de lever tout ce qu'il leur plaist, et non pas pour faire de grands trésors, donner à leurs favoris ou fournir tant à leurs plaisirs, bastimentsou resjouissances publiques , qu'à toutes les autres choses non nécessaires à eux ny au public.
Quand il y avoit quelque charge vacante, il ne la. donnoit jamais que tous ceux qui ta pouvoient préten-* dre n'eussent eu le temps de la venir demander; non faute de résolution, ou qu'il n'aimast pas à donner^ mais afin de n'estre pas surpris, et de pouvoir mieux choisir; escoutant tout le monde, et souffrant que ceux qui l'approchoient parlassent pour leurs amis, et Hbformassent de ce qui faisoit pour eux (0, et qu'ils n'eus*
(0 CSf quifaisoU pour eux : Vieille locotion : ce qui entrait dans leurs arramgemêMs particuliers ,
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sent peut-estre pas osé dire eux-inesnies; dont ils re^ eeToieot une grande consolation , et luy le plaisii" de ne rien faire mal à propos, et dont il se peust repentin Il observoit cela sy exactemeut, que personne n'a voit le pouvoir de luy faire faire le contraire ^ ceux qu'il employoit dans ses plaisirs, non plus que les femmes qu'il aymoit, ny mesmes ses ministres, no donnant rien à leurs parents s'il ne les en croyoit bien capables : ce qui ne s'est pas fait pour ceux des favoris qu'il y a eus despuis sa mort, ausquels, quoyque la plupart sat)s mérite^ on eust volontiers donné toute la France.
Mais il observoit encore, quand un homme avoit plusieurs charges , de ne les donner jamais toutes à un de ses enfants, tant parce qu'on s'ostoit par là le moyen d'en récompenser d'autres qui les mëritoient mieut qu'eux, que parce que, donnant à de jeunes gens tout ce qu'ils auroient peu espérer après avoir beaucoup travaillé, ils se rendoient ordinairement sy négligents, que, ne voulant plus rien faire, ils réussissoient quasy tousjours fort mal. Et quand aux choix des personnes, il prenoit bien pour les charges de sa maison, ou pour quelques autres grâces particulières qu'il faisoit , ceux qui luy estoient les plus agréables, mais non pas pour celles de guerre ou pour les affaires, qu'il disoit ne se devoir jamais donner par faveur, se trouvant rarement que les gens de bonne compagnie et qui sont les plus divertissants soient bien propres pour les choses sé^ rieuses, et où il est besoin de jugement; et pouvant arriver de grands maux des moindres fautes qui s'y font. Or, sy, comme il arrivoit quelquefois, il n'en trouvoit point parmy ceux qui demandoient les charges dont il fust satisfait, il les donnoit à d autres qu'il y jugeoit