‹ Mémoires. Publiés avec préf., notes et tablesChapitre 126 sur 155 · A la Saint- Bai théieniv · texte numérisé non relu

A la Saint- Bai théieniv

l86 APPENDICE

cette idée de lieutenance geneialle', esperoient les charges subalternes, et de qui les pensions avoient lié le cœur; l'autre partie prisonnière estoit arrestée par amourettes, que la roine mesme suscitoit, aiant de long temps reconnu que c'ettoit la partie la plus tendre de ce prince. Ce fut cette chaisne qui le r'amena en sa prison, en un dessein qu'il avoit fait pour se sauver au bois de Vincennes, et mit en fuitte ceux qui l'avoient assisté en cette affaire, où (il) rendit fort étonnez ceux qui, par oppiniastreté, demeurèrent prés de lui, qui furent Jonquieres, son maistre d'hostel, Aubigni, son escuier, et Armagnac, son premier vallet de chambre : encores de ces trois le premier fut eslongné en Picardie, l'autre se maintint quelque temps, aiant accès aux grands pour son savoir en choses agréables, mesmement le roi l'aiant fait de son Académie (c'ettoit une assemblée qu'il faisoit deux fois la semaine fen son cabinet, pour ouïr les plus doctes hommes qu'il pouvoit, et mesmes quelques dames qui avoient estudié, sur un problème toujours proposé par celui qui avoit le mieux fait à la dernière dispute). Ce jeune homme se maintint encores, et estoit uniquement aimé des deux frères Guisars pour la dance, pour les balets

I . On parlait de donner la lieutenance générale du royaume au roi de Navarre.

qu'il inventoit, et les entreprises qu'il leur dressoit à cheval et à pied; comme aussi il leur servoit d'un des meilleurs hommes de barrière de son temps '. Il ne trembloit que de la roine-mere, qui n'entendoit point ses railleries, le menaçoit souvent, et qui faillit à l'envoier en prison quand son maistre estoit grillé. Un jour que ce prince faisoit voiler des cailles à un emerillon dans sa chambre, cettui-ci, au sortir de là, trouva la roine qui lui demanda que faisoit son maistre : « Madame, ditil, il passe son temps à la vollerie^. » Ce fut à faire courir Losses, son gardien, et puis à cercher le compagnon qui avoit voulu rire; le duc de Guise fît cette paix. Mais, pource qu'autant de fois qu'on promettoit la lieutenance générale les desseins de partir estoient renversez, ces deux qui restoient au roi de Navarre se preparoient à quitter sans dire à Dieu, quand un soir Armagnac, aiant tiré le rideau du lict, où son maistre trembloit d'une fîevre éphémère, comme ces deux avoient l'oreille prés du chevet de leur maistre, ils l'entendirent souspirer, et puis plus attentivement ouïrent qu'il achevoit de chanter le pseaume 88, au couplet qui

1. L'édition de 1626 porte : « de barrière, de tournoi et de bagues de son temps. »

2. Ce qui pouvait s'entendre : il est sorti pour chasser au vol.

l88 APPENDICE

desplore l'eslongnement des fidelles amis. Armagnac pressa l'autre (Aubigné) de prendre ce temps pour parler hardiment. Ce conseil suivi promptement et le rideau ouvert, voici les propos que ce prince entendit :

« Sire, est-il donc vrai que l'esprit de Dieu travaille et habite encor en vous? Vous souspirez à Dieu pour l'absence de vos amis et fidelles serviteurs, et en mesme temps ils sont ensemble souspirans pour la vostre et travaillans à voslre liberté. Mais vous n'avez que des larmes aux yeux, et eux les armes aux mains. Ils combattent vos ennemis, et vous les servez; ils les remplissent de craintes véritables, et vous les courtisez pour des espérances fausses; ils ne craignent que Dieu, vous une femme, devant laquelle vous joignez les mains quand vos amis ont le poing fermé; ils sont à cheval, et vous à genous; ils se font demander la paix à coudes et à mains jointes : n'aiant point de part en leur guerre, vous n'en avez point en leur paix. Voilà Monsieur chef de ceux qui ont gardé vostre berceau et qui ne prennent pas à grand plaisir de travailler sous les auspices de celui qui a ses autels à contrepoil des leurs. Quel esprit d'estourdissement vous fait choisir d'estre vallet ici au lieu d'estre le maistre là, le mépris des méprisez, où vous seriez le premier de tous ceux qu'on redoute? N'estes-vous

point las de vous cacher derrière vous-mesmes, si le cacher estoit permis à un prince nai ' comme vous? Vous êtes criminel de vostre grandeur et des offenses que vous avez receûes : ceux qui ont fait la Sainct-Barthelemi s'en souviennent bien, et ne peuvent croire que ceux qui l'ont soufferte l'aient mise en oubli. Encores si les choses honteuses vous estoient seures, mais vous n'avez rien à craindre tant que de demeurer. Pour nous deux, nous parlions de nous enfuir demain, quand vos propos nous ont fait tirer le rideau. Avisez, Sire, qu'aprés nous les mains qui vous serviront n'oseroient refuser d'emploier sur vous le poison et le couteau. »

De tels discours ils entrent en propos de ceux que le roi tenoit aux despens de son beau-frere parmi les dames, lesquelles ceux-ci ^ entretenoient tous les jours, pour en apprendre quelques nouvelles et les rapporter à leur maistre sans diminution des termes; sur tout cette lieutenance générale, qui de promesse avoit passé en risée, comme Fervaques lui rapporta le lendemain, l'aiant appris de la dame de Carnavalet; l'émulation de Monsieur et du prince de Condé louez par elle-mesme et autres dames qui commençoient dés ce temps-là

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