LE ROI LOLÎS-PHILIPPE AU UOI LÉOPOLD
« Paris, lojoudi 22 mai 1834.
" Mon très cher frère et excellent ami, » .le vous réponds séparément sur la partie importante de votre lettre du 19 que je viens de recevoir. Ce que vous me communiquez est d'une telle gravité que je ne conçois pas que ce soit seulement pour que je ne l'apprenne pas par d'autres que vous m'en faites part. Des résolutions de cette
lîKVOLL'TION |)K 1S3() M8:}3-1 S:{'( ). /|07
nature doivent non seulement être concertées entre l'Angleterre et nous, mais vous ne pouvez pas les prendre sans notre concours et notre approbation. A'i l'acte qui vous appelle au trône, ni la constitution belge, ni les traités qui vous l'ont garanti ne confèrent ce droit. 11 faut donc qu'avant d'aller plus loin dans cette singulière matière, vous en fassiez l'objet d'une négociation ofTicielle de votre gouvernement avec le nôtre. Je dis singulière, mon cher frère, parce qu'en vérité je ne conçois pas qu'à votre âge, avec une femme comme la vôtre, l'amertume de la perte que nous venons de faire vous entraîne à vous persuader qu'il est urgent de pourvoir aux chances de votre succession, et d'affubler la Belgique d'une série d'agnats comme ceux du Luxembourg :
« 1" Je suis loin de croire qu'un tel acte fût une garantie pour la solidité de votre trône et je serais plutôt porté à croire que la pensée en plairait à ceux qui ne la désirent pas, par suite des difficultés de tout genre qu'il pourrait lui susciter. Je ne crois point qu'il soit nécessaire pour rassurer la Belgique sur le danger du retour des Nassau ou l'établissement de la république, car personne n'ignore que la France ne soufïrira jamais ni l'un ni l'autre.
» 2" Personne n'ignore que ce que nous voulons, c'est l'indépendance réelle et non nominale de la Belgique ; que nous ne voulons nullement qu'elle dépende de nous ni de l'Angleterre ni de tous les deux, mais que nous voulons encore bien moins qu'elle dépende de la Prusse, de la Confédération germanique ou de l'Allemagne. Non seulement nous avons voulu que la Belgique fîit indépendante mais nous avons établi qu'elle serait perpétuellement neutre, afin qu'elli^ ne
'lOS MÉMOIRES nu PRIXCK DE ÏALLKYRAND.
pùl pas être engagée dans de pareils liens. — L'indépendance de la Belgique nous importe encore sous un autre rapport que vous connaissez bien : c'est que c'est la base, le lien de notre alliance avec l'Angleterre qui nous est si précieuse et qui est la garantie de la paix et de l'ordre social. Nous résisterons donc à tout ce qui pourrait y porter atteinte ef germaniser la Belgique, soit en entrant dans la Confédération germanique, soit en tombant dans la dépendance d'un des États qui la composent.
.) J'espère donc, mon cher frère, que vous allez arrêter le message de vos Chambres dont vous me parlez, et que vous ne donnerez aucune suite à ce projet avant d'en avoir entretenu les cabinets de Londres et de Paris et d'avoir reçu leurs réponses.
7> Sur ce, mon frère, je vous embrasse de tout mon cœur, et je repars pour Neuilly, étant toujours et pour la vie,
0 Votre bon frère et bien affectionné beau-père et fidèle ami.
» LOUIS-PHlLIPPE. »
LE PRINCE DE TALLEVRAND AU COMTE DE RIGNY. .< Londres, le 2G mai 183'f.
» Monsieur le comte,
» J'ai vu hier soir lord Grey et l'ai entretenu du projet qu'avait le roi Léopold de régler la succession au trône de Belgique de concert avec les Chambres belges. Jai aisément fait valoir près de lui les raisons qui s'opposent à un tel projet. Je dois rendre à lord Grey la justice de dire qu'il a saisi comme vous les inconvénients de plus d'un genre que soulèverait le plan du roi Léopold. Il m'a positivement donné
r, !• VOLLTION r»i: ISlid (1833-1S34). 'i(l9
l'assurance que l'Angleterre s'opposerait à ce que la succession au trône fût déterminée sans le concours de la France et de l'Angleterre. On écrira d'ici dans ce sens à Bruxelles, et je puis ajouter même que lord Durham avec qui j'en ai parlé et dont les avis sont en général accueillis par le roi Léopold, se propose de lui faire connaître l'opposition qu'il trouverait en Angleterre à lexécution de son projet de succession. »
" Londres, le 26 mai 1834.
:• .Je m'abstiens en général de vous entretenir des débats parlementaires d'Angleterre qui se rapportent spécialement aux affaires intérieures du pays, parce que je sais que les journaux qui vous sont adressés d'ici vous fournissent à cet égard beaucoup plus exactement et plus promptement que je ne pourrais le faire tous les détails désirables. .Je dois cependant vous rendre compte aujourd'hui d'un incident très grave qu'a amené la discussion d'un bill dans la Chambre des communes.
» Ce bill dont la première lecture a eu lieu il y a plus de quinze jours est relatif au rachat des dîmes du clergé protestant en Irlande. On a calculé que, par suite des résultats financiers qu'il produirait, il resterait en définitive un résidu dont il s'agirait de régler l'emploi. L'un des membres du cabinet, lord John Russell, qui soutenait le bill à la Chambre des communes, s'était prononcé peut-être un peu intempestivement lors de ia première lecture pour que le fond restant fût employé selon la volonté du gouvernement. Cette proposition excita un très vif dissentiment dans le cabinet dont plusieurs membres, partageant à ce sujet l'opinion d'un parti
410 :Mi'::\)OinEs du prince de talleyram). assez considérable dans la Chambre des communes et certainement de la majorité de la Chambre des pairs, déclarèrent ne pouvoir l'adopter. Les ministres qui s'opposèrent le plus fortement contre la proposition de lord John Russel sont MM. Stanley et sir James Graham. Ils voyaient, disaient-ils, une spoliation des biens du clergé anglican et prélendaient que s'il restait un fond quelconque, après que toutes les opérations du bill auraient été exécutées, ce fond devait être remis au clergé anglican d'Irlande qui en réglerait l'usage.
» Lord John Russcll. de son côté, persistant dans l'opinion qu'il avait émise, avait offert sa démission, si on ne l'adoptait pas. On était parvenu cependant à lui faire retirer sa démission, et le cabinet cherchait le moyen de mettre fin à cette difficulté, lorsqu'une motion que M. Ward' doit faire demain à la Chambre des communes est venu reproduire tous les embarras qu'on avait espéré dissiper. M. Ward proposera que le fond en question soit employé au profit de l'Église dissidente et de l'Église catholique d'Irlande, et il est encore mpossible de prévoir l'issue de cette motion.
» Quelle qu'elle soit, on prétend qu'elle doit amener la sortie de plusieurs membres du ministère. Si la proposition de M. Ward obticnl la majorité dans la Chambre, M. Stanley et sir James Graham ont annoncé l'intention positive de se retirer; dans le cas contraire, ce serait lord John Russell et sans doute d'autres membres du cabinet qui quitteraient.
1. Heary-Georges Ward, né en 1798, homme polilique et diplomate anglais. 11 fut successivement secrétaire de légation à Stockholm, La Uay et Madrid et fut nommé minisire à Mexico en 1825. En 1832, il fut ehi député. 11 devint, en 1849, haut commissaire auv Iles Ioniennes, puis gouverneur de Ceylan en 1856, et mourut en 1860.
RHVOLUTFON DK 18:^0 MS:i;{ is:3'i). 'ill
» Depuis trois jours, les conseils de cabinet se succèdent sans qu'on ait pu trouver encore le moyen de concilier les opinions divergentes qui y sont exprimées. La retraite de M. Stanley serait une perte bien sensible pour le ministère dont il est le plus solide et sans contredit le plus habile soutien à la Chambre des communes. Celle de lord Russell et d'autres membres pourrait aussi produire quelques conséquences inattendues.
» Enfin, monsieur le comte, vous voyez que le moment est critique, et que, s'il ne survient pas quelque accommodement, l'existence du cabinet actuel est compromise.
» Vous me permettrez de ne point émettre ici de prédiction sur l'administration qui pourrait être appelée à succéder à celle-ci; ces prédictions seraient au moins oiseuses en présence de circonstances aussi mobiles et aussi incertaines que celles qui peuvent s'élever d'un instant à l'autre. Je me bornerai donc à vous tenir exactement informé de tout ce qui parviendra à ma connaissance. «
« Londres, le 27 mai 183'f, dix heures du soir.
» La motion de >L Ward vient d'être faite à la Chambre des communes; elle a été secondée par M. Grote ^ Le chancelier de l'échiquier, lord Althorp, a, dans un discours habile, proposé l'ajournement de la question et du parlement jusqu'cà lundi. M. Grote s'est empressé d'appuyer la proposi-
1. Georges Grote, historien et homme politique anglais, né en 1794, député aux Communes en 1832, où il siégea dans le parti whig. Il se retira en 1841 et dès lors s'occupa exclusivement d'histoire. On lui doit une histou'e de Grèce, ouvrage considérable qui a établi sa réputation. En 1868, il succéda à lord Brougham comme président du conseil de l'Université de Londres. Il mourut en 1871.
'il2 .MKlIOinES Di: PRINCE DE TALLEYRAXD.
tioii du ministre, en Taisant allusion aux circonstances graves auxquelles elle se rapportait. La Chambre l'a adopté avec des acclamations très vives et très prononcées; ainsi, les choses restent en suspens de ce côté. Il est certain, cependant, que c'est un grand appui moral donné à la majorité du ministère, et il paraît que M. Stanley, sir James (iraliam, le duc de Richmond et peut-être lord Ripon devront se retirer.
» Le roi, dit-on, est décidé à soutenir lord Grey et les membres du cabinet qui marchent avec lui. «
« Londres, le 29 mai 1834.
» ... Les ratifications portugaises sont enfin arrivées ce matin à Londres; je pense que l'échange se fera ce soir ou demain matin. Aussitôt que j'aurai reçu les ratifications d'Angleterre, d'Espagne et de Portugal, je les remettrai à M. Feuillet.
» J'ai l'honneur de vous envoyer une copie de la note par laquelle lord Palmerston doit annoncer la conclusion du traité de la quadruple alliance aux légations étrangères accréditées en Angleterre.
» Le duc de Richmond et lord Ripon ont positivement ofFcrl leur démission qui a été acceptée. Cela rendra le nouvel arrangement ministériel plus difficile, mais on croit cependant qu'il pourra être terminé lundi, jour fixé pour la reprise des travaux de la Chambre des communes ^
1. A la suite de ce remaniement, le ministère anglais perdit quatre membres: lord Stanley, ministre des colonies et de la guerre, fut remplacé par M. Spring-Rice aux colonies et par M. EUice à la guerre; sir J. Graham, premier lord de l'amirauté, par lord Auckland; le duc de Richmond, maître général des postes, par le marquis de Coningham; lord Ripon, lord du sceau privé, par le comte de Carliste.
KHVOLUTION DE 1830 ( 1833- 18;J/0. 413
» Jo ne poids pas de vue la question d'Orient el j'en
entretiendrai de nouveau lord Pahnerston et lord Grey
aussitôt que l'organisation nouvelle du eabinet leur laissera
la liberté de s'en oceuper. »
« Six lieures du soir.
)) P.-S. — Je sors du Foreign Ollice où je m'étais rendu pour procéder à l'échange des ratifications, qui n'a pu avoir lieu, parce que rinstrunient envoyé de Lisbonne est tellement incorrect qu'il est presque impossible de l'accepter. Parmi les irrégularités, je me bornerai à vous indiquer le retranchement du préambule,
» Nous cherchons les moyens de pourvoir à cet embarras, mais jusqu'à présent nous n'avons rien trouvé. Ce retard désagréable pour nous, et que je vous prie de tenir secret, est une grave difficulté pour le cabinet anglais qui espérait être en état de présenter lundi prochain le traité au parlement. »
« Londres, le 31 mai 1834.
» M. Feuillet, qui aura l'honneur de vous remettre cette dépêche, vous porte en même temps les trois ratifications du traité du 22 avril.
» Après avoir mûrement pesé les inconvénients que produirait le retard dans l'échange des ratifications de ce traité, nous nous sommes décidés à accepter l'instrument portugais, quelque incorrect qu'il fût,
» Nous avons essayé d'ailleurs de prévenir les mauvaises consé(juences de notre détermination au moyen des deux pièces dont j'ai l'honneur de joindre ici les copies.
'il4 MEMOIRES OU l'HINCE DE TALLEYUAM».
» La première est une déclaration aussi explicite que possible du ministre de Portugal à Londres, et la seconde une contre-déclaration des plénipotentiaires des trois cours par laquelle ils prennent acte de l'engagement solennel contracté par le plénipotentiaire portugais de faire rectifier le plus promptement possible les erreurs commises dans l'exécution des ratifications portugaises.
» En prenant lecture de ces deux pièces, vous serez sans doute convaincu comme moi, monsieur le comte, que nous ne pouvions pas faire davantage dans l'état de choses donné.
» Notre refus de ratifier aurait amené un délai qui ne pouvait pas être de moins d'un mois ; pendant ce temps les opérations de l'armée espagnole restaient suspendues et l'auraient été même longtemps après, puisqu'il aurait fallu attendre de Londres les ordres nécessaires pour autoriser le gouvernement espagnol à agir. L'invitation que nous avons transmise aux trois ministres d'Espagne, de France et de Grande-Bretagne k Lisbonne, nous donne d'ailleurs la certitude que ce n'est que ([uand ils auront entre les mains des ratifications rectifiées que l'ordre d'avancer sera accordé au gouvernement espagnol.
» Vous trouverez jointe aussi une copie de la dépêche que je viens d'écrire à ce sujet àr M. le baron Mortier, et j'ose espérer que vous me trouverez justifiable de lui avoir adressé des instructions sans attendre vos ordres. La célérité, dans cette circonstance, l'emportait sur toute autre considération.
» Après l'échange des ratifications, nous avons discuté le projet d'amnistie dont il est fait mention à l'article V du traité et nous avons arrêté la rédaction de celui que j'ai l'honneur de vous envoyer en copie.
KliVOi.lTION \)K 18:5(1 ( 1 833- 1 N.i'i). '.15
)) L;i raison qui m'a particulièrement déterminé, monsiuinle comte, à consentir à l'arrangement dont je viens de vous rendre compte, est qu'il m'a semblé urgent de donner toute valeur au traité du 22 avril. Les difïicultés ministérielles qui se sont élevées ici dans ces derniers jours et qui, quoique heureusement arrangées pour le moment, peuvent encore se renouveler, rendaient de la plus haute importance pour nous que ce traité fût ratifié par le ministère actuel ou du moins reconnu pour tel.
» Je pense que le gouvernement du roi, en appréciant cette considération, approuvera la résolution (pie j'ai dû prendre.
)' Vous connaissez déjà par la voie des journaux les noms de ceux qui sont appelés à renqjlacer les membres sortants du cabinet anglais. Dès qu'il était certain, comme j'avais eu l'honneur de vous le mander, que lord Grey restait à la tète des affaires, les noms des nouveaux ministres n'offraient plus le même intérêt.
» Il reste à savoir maintenant quel effet produira sur les deux chambres du parlement l'arrangement ministériel. L'opinion la plus généralement répandue est que le cabinet ne s'est pas fortifié par l'adjonction de ceux qu'il a appelés dans son sein. Je crois cette opinion assez fondée. »
LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRANDi
« Paris, le 1=' juin 1834.
» Mon prince, » Pour ([ue vous sachiez bien pourquoi nous vous envoyons copie dune nouvelle instruction à M. Périer à Bruxelles; il
faut VOUS dire que, sur une conversation de M. Van de Weyer avec lord Palmerston, celui-ci a écrit une lettre particulière au roi Léopold, dans laquelle il approuve le plan de désigner un successeur. Le roi Léopold a envoyé copie de cette lettre à son beau-père qui me Va montrée hier ; alors nous avons écrit à Bruxelles, nous fondant non sur ce renseignement très confidentiel, mais sur une dernière lettre de Périer qui annonçait la reprise de ce plan.
» Comme il résulte de là que lord Grey et lord Palmerston auraient parlé en sens différent, j'ai cru devoir vous donner ce renseignement : je vous prie de le considérer comme entre vous et moi seul ; le roi même ignore que je vous en parle.
» Nous attendons l'arrangement ministériel à Londres avec impatience.
0 Les Portugais sont d'étranges maladroits avec leurs ratifications écourtées: je crains bien que nous ne puissions passer outre. »
M. DK RAYNEVAL AU PUINCE DE T ALLE YR A .\ L> .
(' Aranjuez. le 2 juin 183'i.
» Prince,
» Voici probablement la dernière gazelle relative aux événements de la guerre portugaise que j'aurai à vous envoyer, car la voilà finie comme par enchantement cette guerre qu'il y a peu de jours encore, on regardait comme interminable. C'est vous qui êtes le véritable vainqueur en cette occurrence.
h Le traité a tout fait. La coopération des Espagnols a bien })roduit quelque effet, mais si on ne nous eût pas aperçu
RÉVOLUTION DK 1S:{0 (lS3:î- 1834). 417
comme un corps de réserve derrière eux, les armes ne fussent certes pas tombées aussi promptement des mains des miguélistesi.
» L'accord signé par le secrétaire de la légation britannique en Portugal et les généraux de dom Pedro relativement à don Carlos, n'impose à ce prince aucune des conditions exigées de dom Miguel. Cela mécontente horriblement ce cabinet-ci (jui venait justement de demander qu'avant de permettre au prétendant espagnol de s'embarquer on déterminât entre les signataires de la convention du 2:2 avril le lieu où il lui serait permis de se retirer. Un tel désir était peut-être en opposition avec cette convention, mais ici on n'en espérait pas moins le faire accueillir. Maintenant on craint bien qu'il ne soit trop tard, mais si on n'obtient pas satisfaction sur ce point, on insistera avec d'autant plus de force sur la nécessité d'obliger don Carlos, pour recevoir la pension qui lui est assurée, à faire les mêmes promesses que dom Miguel. Ceci est plus facile à admettre, mais ce n'est pas tout : le cabinet
1. La guerre civile touchait en eifet à son terme en Portugal. A la suite de la bataille de Santarem (18 fév.), et des succès répétés deTanùral Napier et du comte de Villaflor dans le nord, les forces miguélistes se trouvèrent entièrement désorganisées. L'intervention espagnole précipita encore les événements. Dom Miguel, complètement battu près de Thomar (16 mai), se retira sur Evora où il fut cerné et contraint de se rendre à discrétion (26 mai). Don Carlos qui avait joint ses forces aux sienries partagea son sort. Le lendemain (27 mai), dom Pedro publia une amnistie générale. Don Carlos fut laissé libre de se retirer sans conditions : il s'embarqua à Aldea Gallega avec sa famille et se rendit en Angleterre. Quant à dom Miguel il dut signer l'engagement de quitter la Péninsule, moyennant quoi il reçut une pension de 375 000 francs. — Après la mort de dom Pedro, le cabinet portugais prit contre le prétendant des mesures de rigueur. Il fut déclaré déchu de tous ses droits civils et politiques. Toute tentative de sa part pour rentrer en Portugal devait être puni de mort dans les vingt-quatre heures. Toutefois,les cortès refusèrent de ratifier ce que ces mesures avaient de trop draconien.
418 MÉMOIRES DU PRIiNCE DE TALLEYRAND.
espagnol propose en même temps à ses alliés de déclarer que si les mêmes circonstances qui ont rendu leur union nécessaire dans le but de pacifier la péninsule venaient à se reproduire, le traité reprendrait à l'instant même toute sa force et vigueur.
» M. Martinez de la Rosa vient de rédiger à la hâte et d'adresser à M. Yilliers et à moi une note où les trois points que je viens d'indiquer sont traités et dont la conclusion est d'inviter la France et l'Angleterre à assurer à fEspagne les garanties qu'elle réclame comme indispensables pour son repos futur. J'aurais voulu vous envoyer cette pièce sur laquelle Votre Altesse et lord Palmerston vont avoir à délibérer, mais je suis forcé, faute de temps, à vous engager à en demander communication à ce ministre... »
LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY
« Londres, le 5 juin 1834.
» Monsieur le comte,
)) ... Je n'ai pu voir lord Palmerston que pendant quelques instants ce matin, mais assez de temps cependant pour l'entretenir de la reprise du projet de pourvoir, par mie mesure extraordinaire, à la succession éventuelle du trône de Belgiciue. 11 m'a avoué qu'après être entré d'abord dans les idées du roi Léopold à cet égard, il cédait à l'opinion qu'un ajournement indéfini de cette question était préférable . Il m'a promis de transmettre demain à sir Robert Adair des instructions dans ce sens . Il m'a d'ailleurs montré une lettre en date du 3, qu'il venait de recevoir de cet ambassadeur, qui lui annonçait en quelques lignes que l'ajournement que nous
RÉVOLUTION DE 1830 (1833-1 83'i )• '"10
désirons paraissait être adopté pai- le cabinet de Bruxelles lui-même.
» J'ai eu l'honneur, monsieur le comte, eu vous envoyant une copie de la note par la(iuelle lord Palmerston se proposait de communiquer le traité de quadruple alliance au corps diplomatique ici, de vous mander que cette communication devait être faite immédiatement. Il n'en a pas été ainsi néanmoins, et sur l'opinion émise par l'avocat de la couronne, le cabinet anglais s'est décidé à retarder la publication du traité jusqu'à ce qu'il ait reçu les nouvelles ratifications de Lisbonne. S'il en était temps encore, je crois que vous feriez bien aussi de suspendre la publication à laquelle j'ai eu le tort de vous engager prématurément...
)) Je puis vous dire que l'escadre anglaise qui a quitté Malte n'a pas d'autres instructions que celle de se rendre dans les eaux de Smyrne pour reprendre la station qu'elle y occupe tous les étés.
» On a reçu aujourd'hui des lettres de Lisbonne du "21 mai qui annoncent que l'infant don Carlos ne s'embarquera pas sur le même bâtiment que l'infant dom Miguel. Il paraît que le premier de ces deux princes a demandé à être transporté à Plymouth et de là en Hollande.
;) Les nouveaux ministres, lord AucklandS M. Spring Rice-
1 . Lord Auckland faisait déjà partie du précédent cabinet comme président du bureau du commerce.
2. Thomas Spring Rice, né en 1790, député aux Communes en 1820. sous-secrétaire d'État à l'intérieur en 1827. En 1830, il devint secrétaire de la Trésorerie dans le cabinet Grey et en 1834, ministre des colonies. En 1833 il fut nommé chancelier de l'échiquier. Il se retira en 1839 et fut nommé pair d'Angleterre avec le titre de baron Monteagie. 11 reçut en même temps la charge de contrôleur de la chambre du Trésor.
420 MÉMOIUES DU PKINCE DE TALLEYRAND.
et M. Ellice * ont prêté serment entre les mains du roi ce matin au lever de Sa Majesté.
» Le succès que le ministère a eu à la séance de la Chambre des communes de lundi- n'a pas complètement encore rassuré l'opinion publique ; lord Grey lui-même ne peut se défendre d'une inquiétude assez vive dont ou retrouve les traces dans ses discours et dans la lettre qu'il a écrite à la députation de cent cinquante membres de la Chambre des communes qui lui avait remis une adresse pour le presser de rester au ministère. »
LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAXD
« Paris, le il juin 1834.
» Mon prince,
» Il nous paraît ici que M. Grant ■' a été bien officieux et bien prompt quant à don Carlos. S'il l'eût laissé vingtquatre heures de plus menacé par Rodil, on aurait eu une
1. Edouard Ellice, né en 1781, industriel et homme d'État anglais. Après avoir occupé de hauts emplois dans la compagnie des fourrures de la baie d'Hudson, il entra dans la vie politique, fut élu député en 1830, fut secrétaire de la Trésorerie dans le cabinet Grey, puis secrétaire d'État à la guerre, de juin à novembre 1834. En 1836, il fut chargé d'une mission extraordinaire à Paris. Il rentra ensuite dans la vie privée jusqu'à sa mort (1869).
2. C'est à cette séance qu'avait été discutée la motion de M. Ward. A la suite d'un discours de lord Althorp, elle avait été rejetée par la question préalable par 396 voix contre 120.
3. Sir John Grant (1804-1850) était secrétaire de légation en Portugal. Il faisait fonction de chargé d'affaires en l'absence du ministre lord Howard de W'alden. Les conditions de la capitulation d'Evora avaient été discutées dans une conférence entre lui, le général en chef des troupes miguélistes et le comte de Saldanha.
RÉVOLUTION DE 18:Ul (1833-1834). .'121
eonventioQ avec lui à peu près semblable à celle qu'a souscrite dom Miguel.
» Quoi qu'il en soit, le traité a bien atteint son but : l'expulsion des deux prétendants, et don Carlos nous parait être, sauf quelque chose d'écrit, exactement dans la même situation que dom Miguel.
» On ne pouvait dans un traité fixer leur résidence future : on ne le peut davantage dans un supplément de traité. Quant à rendre le traité permanent, je comprends que Martinez de la Rosa le désire comme action morale continue sur les partisans de don Carlos; mais il ne faudrait pas que cela devînt pour nous une nécessité ou une obligation d'une intervention continue aussi : cela serait embarrassant. Rayneval et Villiers me paraissent être d'accord cependant qu'il y aurait quelque chose à ajouter. Si on le veut à Londres, nous n'y ferons pas d'obstacle, mais nous ne voudrions pas qu'il en résultât pour nous aucune obligation nouvelle en dehors des termes du traité dont vous avez si bien saisi l 'à-propos et calculé les effets.
» Le duc de Prias a eu l'ordre de nous presser là-dessus je lui ai simplement répondu ce matin que c'était une affaire
traiter à Londres... »
LE PRINCE DE TALLEYRAXD AU COMTE DE RIGNY
« Londres, le 12 juin 1834.
» Monsieur le comte,
»... J'ai parfaitement compris la nécessité dans laquelle le gouvernement du roi s est trouvé de repousser les attaques de quelquesjournaux français au sujet de l'échange des ratifications
du traité du 22 avril : il ne pouvait pas agir autrement, et du reste je ne pense pas que cela ait aucun inconvénient pour le gouvernement anglais ; on ne m'a pas fait jusqu'à présent la moindre observation à cet égard, et je suis bien en mesure de répo-ndre à toutes celles qui pourraient être faites. » J'ai eu l'honneur de vous transmettre avant-hier la copie d'une note adressée à lord Palmerston par le marquis de Miraflocès le jour même oîi elle m'avait été communiquée. Je n'avais pas encore arrêté mes idées sur la réponse qu'il serait convenable de faire à cette note et je n'avais pas pu en entretenir lord Palmerston ; c'est seulement hier que nous en avons parlée
» Je lui ai fait remarquer que nous ne devions pas répondre à cette communication du gouvernement espagnol autrement que par un refus de nous mêler de l'affaire qu'il recommande à nos soins : que n'étant nullement lié à l'égard de cette question par le traité du 22 avril il y aurait dans mon opinion quelque chose d'odieux de la part des gouvernements de France et de la Grande-Bretagne à vouloir déterminer le sort futur des infants don Carlos et dom Miguel après qu'ils se trouvent expulsés de la péninsule.
» Ces deux princes sont aujourd'hui envers l'Espagne et le Portugal dans la même situation que tous les prétendants visà-vis des pays sur lesquels ils réclament des droits. L'Angleterre, la France, la Suède n'ont pas demandé aux autres
1 . Le cabinet de Madrid aurait désiré que les puissances signataires du traité de 22 avril s'entendissent pour interdire aux deux princes exilés, don Carlos et dom Miguel, de rentrer dans la péninsule, et au besoin pour s'assurer de leurs personnes. C'était là le but de la démarche de M. de Miraflorès.
puissances des garanties contre les prétendants qui ont pu les inquiéter, et si les gouvernements d'Espagne et de Portugal croient avoir de justes sujets de crainte dans Tavenir de la part des deux infants, c'est des cortès qu'ils doivent réclamer des mesures de rigueur contre les tentatives que ces princes pourraient faire dans la suite et qui seraient de nature à troubler la tranquillité de la péninsule.
h 11 m'a paru que lord Palmerston partageait ma manière de voir sur cette question. 11 s'éclairera d'ailleurs de l'opinion de son cabinet, et de mon coté j'attendrai les instructions que j'ai eu l'honneur de vous demander. »