SECONDE PARTIE
Le mémoire qui précède était terminé quand l’auteur a pu voir la première partie du recueil dernièrement publié par ordre des communes d'Angleterre de pièces relatives aux affaires du Canada. S'il se trouve déjà dans ce mémoire des choses qui ne devraient pas paraître croyables, que pensera-t-on de celles qui se voient dans ce recueil ? On peut se convaincre en le lisant que, bien loin d’être tomué dans l’exagération, l’auteur était resté bien au dessous de lu réalité.
Rien n’est plus propre que les pièces qui se trouvent dans ce recueil à mettre duns un jour frappant ja vérité des observations que l'on a vues déjà sur l’espèce de notions qu’un gouverneur acquiert sur ce qui se passe ici, par |à même, des renseignemens qu’il fait parvenir à son tour aux ministres, ct qui servent de base aux démarches du Gou-vernement d'Angleterre, comme uux procédés du parlement par rapport à cette province,
À cet égard aucrin terme de comparaison ne peut être plus digne d’attention que la manière dont on y présente tout ce qui se rapporte à Mr. Viger. Rien n’est omis de cé que l’on supposait propre à le charger, tandis qu’on ne laisse pas mêine soupçonner qu'il eût des moyens de se défendre, quoiqu'il en eût inis de décisifs sous les yeux du gouverneur. Encore s’il ne s’y trouvait que de l’amértume! On v’irait pas aussi loin dans le plus violent des factums. Quelles assertions que celles que Von s’y permet contre Mr. Viger!
Ces assertions se trouvant déjà réfutées d'avance dans ses lettres à Sir John Colborne, on se contentera dans cette seconde partie de signa. ler de ces documers les traits propres à rendre plus sensible la vérité des observations qui se trouvent dans la première partie de ces mémoires. On verra surtout par là plus clairement jusqu'à quel point des er-
reurs qui tiennent à des préjugés, comme à des passions du moment, peuvent fausser les idées d’hommes que leur état, leurs lumières, leur éducation devraient mettre au dessus de tout soupçon sur cet article,
Aux termes de la lettre du Secrétaire Civil du 10 Janvier 1839, c'était sur le rapport des Commissaires que Île Gouverneur s’appuyait pour requérir de Mr. Viger des cautions de bonne conduite. Il paraît que ce rapport avait été fait le 11 décembre précédent. L'auteur n’a pas vu la partie dans la quelle se trouve cette suggestion, relativement à la quelle il suffit pour le moment de demander comment ces Commissaires, qui n’étaient chargés que d’enquérir de la situation des détenus chargés d’offenses politiques, avaient pu prendre sur eux de donner cet avis? Pouvaient-ils ne pas savoir que c’était au Procureur. Générat qu'il appartenait de donner son opinion eur la conduite que l’on devait tenir à leur égard, que ce n’était pas d’eux que le Gouverneur de. vait, pouvait même lurequérir ?
Mr. Viger devant les Commissaires avait insisté sur l’ignorance dans la quelle on le laissait des causes de sa détention. De leur part, la première chose à faire était donc d’examiner l’ordre en vertu du quel on le tenait captif, pour savoir quelle était la nature du crime, ou du délit dont on le chargeait. C’est ce qui ne paraît pas même leur être venu dans la pensée !
Pour ce qui regarde Mr. Viger, dans la partie do ce rapport devenue publique, elle n’est remarquable d’ailleurs que parce qu’elle décèle des préoccupations contre lui de la part des Commissaires, même de l’humeur. À la manière dont ils s’expriment, on devrait croire qu’il en aurait lui-même témoigné, puisqu'ils croient devoir dire que des détenus politiques, au nombre des quels il se trouvait, ‘‘avaient parlé d’une manière véhémente contre l'injustice de leur emprisonnement et de leur détention.”
Ce n’eût point été,de leur part, un orime, puisque ces plaintes auraient été fondées sur les plus graves comme sur les plus justes motifs. Il ignore sur quoi les commissaires se sont fondés. Pour ce qui le regarde, il doit dire qu’il ne pouvait nourrir aucun ressentiment contre des hommes dans les quels il ne croyait pas voir alors des artisans de son malheur. D'ailleurs à la suite d’une réclusion déjà si longue et si rigoureuse ce n’était pas sans plaisir qu’il voyait, pour la première fois, quelques personnes de sa connaissance venant du dehors. Les Commissaires lui semblèrent le partager, Dans leur conversation, co mme dans leurs manières, il ne vit rien qui n’augurât pour lui des sentimens de bienveillance. Il ne croit pas qu’il lui soit échappé d’expression digne d’être objet d’une remarque de cette nature, qui d’ailleurs n’a rien de rolatif à la stfualion des prisonniers. D’un autre côté, se reposant sur les lumières de quelques uns d’eux comme jurisconsultes et en particulier de celui qu’il regardait comme ayant sous ce rapport le plus d’importance (1) dans la commission, Mr. Viger se persuada naïivement que leur rapport ne pouvait qu'être en sa faveur. Il crut de la meilleure
() Un de ces Comrsissaire de Sa Majesté était ce qu'on appelle Conseil dans les tribunaux. On l’a chargé depuis de fonctions judiciaires.
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foi du monde qu'il aurait l’effet de mettre un terme à sa captivité. Comme on a pu le voir, l’évènement l’a cruellement deçu.
Requis de fuire un nouveau rapport, à raison de la lettre écrite au gouverneur par Mr. Viger, le douze de janvier, les commissaires ne paraissent pas s’être ocrupés d’avantage de considérer la nature de l'ordre relatif à sa détention, quoiqu'il eût dans cette lettre insisté de nouveau, d’une manière toute spéciale, sur l’ignorance dans la quelle il se trouvait des causes du traitement qu’on lui fesait subir, Ils disent dans leur rapport que celle lellre ne mérile de leur part aucune observation !/!!........ Que dire en songeart qu’il ne se trouvait pas même contre lui d'accusation !
Muis voici quelque chose de bien autrement mystérieux. Les commissaires ajoutent que, ‘‘depuis qu’ils ont eu l’honneur de faire “ leur rapport relatif à Mr. Viger et de recommander qu’on le déchar- ‘“ geût moyennant un fort cautionnement de bonne conduite, ils ont ‘ été mis en possession de preuves,d’après les quelles ils sont convain- “ cus qu'il avait la direction de papiers séditieux et qu’il leur accordait “ une puissante protection avant la dernière rébellion” Ils ne voient pas dès lors de raison de “conseiller de le libérer sans cautions.”?
“ Si Mr. Viger juge à propos d’acquiescer à ce qu’ils regardent ‘ comme une condilion salulaire et nécessaire, ils demandent la per. ‘“ mission d’ajouter que le montant qu’en dernière analyse on pourrait ‘ fixer pour le cautionnement, devrait se régler sur une juste considé- ‘ration de sos moyens qui, suivant ce qu’ils sont portés à croire, sont ‘très amples.”
On doit laisser, pour le moment, de côté la considération de tout ce qui, dans ce rapport, est relatif à l’allégué de cettte accession tardive de preuve, comme à sa nature, au spectacle que présentent les commissaires en exerçant des fonctions du Procureur-général, au quel ils adressent ce rapport qu’il avait en apparence requis, qu’il ne peut qu’avoir approuvé, même appuyé de sa propre opinion. Contentons-nous maintenant de demander d’abord sur quoi pouvait être fondé le premier rapport, puisque ce n’est qu'après l’avoir fait qu’ils disent avoir eu contre Mr. Viger la preuve d’un crime ou d’un délit réel ou’supposé ? Que penser de la suggestion de mettre sous caution de bonne conduite un homme qui non seulement n’était pas sous sentence ; mais, quand l’ordre en ver. tu du quel il était détenu n’articulait pas même d'accusation ?
Quant à l’imputation que Mr. Viger dirigeait des feuilles séditieuses, à la quelle on sera plus tard dans la nécessité de revenir, il suffit de dire ici qu'il n’en dirigeait d’aucune espèce et que, comme on verra dans le moment, la preuve de ce fait ne se trouve pas même dans les pièces produites à l’appui de cette assertion. (C’est s’être arrêté déjà peut-être plus qu'il n’était nécessaire aux deux premiers rapports. On va voir dans l’instant ce que l’on doit penser du troisième.
Dans la première partie de ce mémoire, on a vu que Mr. Viger, le 28 janvier, 1839, s’était trouvé forcé d'écrire une nouvelle lettre au Gouverneur qui dut requérir l’opinion du Procureur-général relativement à son contenu. Qui pourrait croire ce qu’on va lire si l’on ne venait pas d’en avoir sous les yeux deux exemples? Au lieu de la donner
de suite au Gouverneur, le Procureur-général, aux termes du troisième rapport des Commissaires, leur transmit cette lettre et les requi£ d’y donner leur considérahon ! Cette pièce est si singulière qu’on ne croit pas pouvoir se dispenser de la faire connaître en entier. C’est au Procureurgénéral que ce rapport est adressé comme l’était le second,
(Traduction) Montréal, 2 février, 1839.
MonsiEUR,
En conséquence de volre regnisition de prendre en considéralion le mémorial de l’'Honorable D. B, Viger, personne renfermée comme chargée d'offense politique, par le quel il semble avoir surtout pour objet de réclamer certains manuscrits, documens, extraits et autres productions, nous avons l'honneur de faire rapport que, dans le mois de décembre dernier, pendant que nous étions crgagés dans une enquêle relutive aux cases de sa détention, une buîle rentermant ces papiers saisis dans sa possession nous a été présentée, comme preuve contre Mr. Viger de conduile sédilieuse.
Dans tout le cours de cette ennuyeuse investigation, nons croyons que nous n’avons jamais été dans la nécessité de fournir une tâche plus désagréable que celle de lire une masse de manuscrits qui, comme nous sommes portés à le croire, ne sont et ne peuvent être d'aucune valenr que pour l'écrivain. Suivant le plan de conduite que nous regardions comme exact, nous avons requis Mr. Leclerc d'obtenir des preuves de ces faits et des témoignages de la description suivante,
lo, Que l'écriture de Mr. Viger était apparente sur les épreuves de petits papiers-nouvelies employés l’été dernier pour agiter les paysans du pays.
20. Des preuves qui pourraient constater l’activité de Mr. Viger pour encourager par le moyen de deniers ou par parole la dissémination de ces petits journaux mis sur pied, dans l’expresse intention de faire naître le mécontentement contre le gouvernement.