Chapitre IV
A. D. 1845. — Voyage du Père Ravoux a travers les prairies jusqu'à l'embouchure de la rivière Vermil-
LION QUI SE DÉCHARGE DANS LE MiSSOURI — LE PREMIER JOUR, IL VOYAGE A CHEVAL, DE MenDOTA A BeLLE-PlAI- NE, OU IL PASSE LA NUIT SUR LA PRAIRIE ; LE JOUR SUI- VANT, IL ARRIVE A LA TRAVERSE DES SlOUX OU IL TROU- VE UN COMPAGNON DE VOYAGE — PaUL RoYAUME — BON GUIDE, BON CHASSEUR, ETC.
Ayant été informé que plusieurs familles catholiques vivaient sur les bords du Missouri, près de Temboucliure de la rivière Vermillion, le 7 ou le 8 d'août 1845, après m'être placé sous la protection du ciel en récitant l'Itinéraire du Bréviaire, je monte à cheval et je pars pour la Traverse des Sioux, où je devais prendre un g-uide pour ce grand vo3''ag-e. Je n'eus aucune difficulté à traverser la rivière Crédit et les marécages qui l'entouraient. Deux ans auparavant, mon cheval, ou plutôt celui de M. Olivier Faribault, (un bel animal qui valait 250 ou 300 dollars, et qu'il m'avait prêté avec hésitation dans la crainte de quelque accident en traversant ces marécag-es) ce beau cheval s'enfonça et s'embourba tellement dans un marais près de la rivière, que, malgré tous mes efforts pour l'aider à en sortir, j'avais presque perdu toute espérance. Grâce à Dieu, il se dégagea enfin de son bourbier ; et de nouveau à cheval, je me rendis le cœur content à Mendota. Une autre fois, après la fonte des neiges, dans le printemps, cette rivière étant très haute, j'eus à la traverser trois fois à la nag-e dans l'espace d'un quart d'heure. ' Comme la rivière était très haute et rapide comme un torrent, il aurait été imprudent d'essayer de la traverser à cheval. Je fais donc traverser d'abord
mon cheval et, quelques instants après, je traverse à la nag-e. Mais dès que cet animal indocile vit que j'allais le saisir, il traversa de nouveau la rivière, et j'eus à le suivre afin de le faire passer sur l'autre bord, et à traverser la rivière une troisième fois à la nag-e.
Le premier jour, je me rendis à Belle Plaine où je passai la nuit, et le lendemain j'arrivai à la Traverse des Sioux, où je baptisai un enfant de M. J. Provençal. Là, j'eus la bonne fortune de rencontrer un jeune homme qui avait voyagé plusieurs années dans les prairies de l'Ouest et sur les bords du Missouri, Il s'eng-agea, moyennant une petite rétribution, à me conduire à l'embouchure du Vermillion et à me reconduire à Mendota. S'il vit encore, que Dieu le bénisse ! S'il n'est plus en ce monde, que son âme repose en paix ! Paul Royaume était son nom.
Nous nous dirigeâmes vers le Petit Rocher (Little Rock) tout près du lieu où plus tard fut bâti Fort Ridgely. Là, nous achetâmes des provisions et une charrette; nous traversâmes la rivière St-Pierre, et nous continuâmes notre route vers l'Ouest, le long des petites rivières Sleepy Eye et Cottonwood ; de là au rocher de la belle pierre rouge, dont les Indiens se servent et se servaient alors pour faire leurs pipes et calumets pour leur usage et pour vendre aux étrangers. Le nom de cette localité est aujourd'hui Pipe Stone quarry. Quelques milles plus loin, du haut d'un coteau, nous vîmes tout à coup, à une petite distance devant nous, un joli petit troupeau de bisons (en anglais, buffaloes) qui broutaient en paix sur une charmante prairie couverte de g-azon ; ils paraissaient jouir de leur bonheur dans toute l'étendue de leur instinct. Dans le désert, loin de toute habitation, un pareil tableau fait impression à l'esprit et élève l'âme vers Dieu son Créateur, le Conservateur et le Bienfaiteur non seulement de l'homme raisonnable, mais encore de toutes ses créatures. "Le Seigneur est bon envers tous," dit David, "et sa commisération s'étend sur toutes ses œuvres Tous ont les yeux
tournés vers vous, Seigneur, et vous leur donnez la nourriture dans le temps convenable. Vous ouvrez votre main et vous remplissez tous les animaux des effets de votre bonté." {Ps. CXLIV.) Quel est celui qui, réfléchissant sur ces paroles tou-
chantes du prophète, refuserait de suivre son exemple et de s'écrier : "Ma bouche publiera les louanges du Seig-neur ; ô que toute créature le bénisse toujours; oui, toujours, toujours!"
A la vue de ces bisons, Paul est content et veut se préparer à en tuer un, afin d'avoir de la viande fraîche à mang-er et de faire un bon repas, et aussi d'en prendre quelques morceaux pour le voyag-e. Il me consulte: c'était un jour de dimanche, nous avions encore quelques provisions, je pensais que c'était mieux de continuer notre voyag-e dans l'espérance de voir encore bien des bisons sur la prairie, le jour suivant. Il se rend à mes désirs. Le lundi nous voyag-eons presque toute la matinée, mais les bisons ne paraissent pas ; vers onze heures cependant un s'offre à notre vue, il était à la distance d'environ deux cents verg-es. Paul prend son fusil, fait feu, et l'animal tombe sur le lieu même. Nous étions près des chutes de la rivière des Sioux, où nous fîmes un petit festin.
Nous étions encore à une distance de soixante à soixantecinq milles du lieu de notre destination. Arrivé à Vermillion, j'y trouvai quatre ou cinq familles ; je baptisai cinq enfants, je donnai quelques instructions aux familles avec lesquelles je passai quelques jours et nous revenons à Mendota par une autre direction. La distance que nous avions à parcourir n'était pas moins de 350 milles, et nous eûmes à passer à travers bien des marais, des ravins, des rivières et des bois, mais aussi des prairies immenses et très belles. Quelques jours après notre départ nous eûmes à camper et à passer la nuit dans un lieu où nous vîmes des milliers de bisons. Les chiens ou loups de prairies qui les suivaient en g-rand nombre troublèrent beaucoup notre repos nocturne par leurs aboiements continuels.
A notre départ de Vermillion, M. Henri Ang-é, un métis bien connu et estimé des Indiens du Missouri, nous accompag"na à la distance de ving-t milles jusqu'à un camp Sioux qui était à l'est de Vermillion. Ils parurent contents de me voir et j'étais heureux d'être avec eux, afin de pouvoir leur annoncer les vérités du Christianisme. Peu de temps après notre arrivée parmi eux, nous sommes invités à un repas que nous honorons d'un bon appétit, comme le font ordinairement les voyageurs sur la prairie. A peine étions-nous sortis de la
log-e de notre hôte, qu'une voix forte fit entendre au loin ces paroles : China sapa nitchopi. En français, Robe Noire, on t'appelle. Je demande à M. Ang-é la raison pourquoi je suis appelé. Il me répond que c'est une nouvelle invitation à une autre petite fête, à un autre repas. Afin de me recevoir avec distinction, ils avaient tué et préparé un chien pour le festin, quoiqu'ils eussent alors de la venaison en abondance. Craig-nant de les offenser, j'accepte l'invitation et je me rends à la log-e de mon nouvel hôte. Là, sont réunis en rond en forme de cercle les plus notables du camp; le fo3'er est au milieu, sur le feu un g-rand chaudron qui contient le repas. Nous sommes tous assis et toutes les fig-ures ont l'expression du contentement et de la joie. On me présente alors deux ou trois livres de viande que notre hôte avait coupée en petits morceaux, afin de m'éparg-ner le trouble de me servir du couteau. Je pris deux ou trois morceaux et je fus rassasié. — Ami, me dit notre hôte, pourquoi ne mang-es-tu pas ? Je m'excusai en répondant que j'avais déjà pris mon dîner et qu'il m'était impossible de mang-er davantag"e. Ma réponse l'étonna et me montrant le chaudron sur le feu, qui était assez g-rand pour contenir plus de cent livres de viande, il me dit : "Quatre ou cinq parmi nous pourraient mang-er toute la viande et boire tout le bouillon que ce chaudron pourrait contenir." Après le repas je leur parlai moimême et aussi par interprète, sur les principales vérités de notre sainte relig-ion, qu'ils écoutèrent attentivement.
Ce devoir accompli, je remercie M. Ang-é et les Indiens de leur bonté envers moi et je les quitte. Nous voyag-eons sans beaucoup d'obstacle jusqu'à la rivière Des Moines, à un lieu qui est presqu'à l'est de Vermillion et à cent quarante ou cent cinquante milles, et environ cinquante milles de la lig-ne qui sépare l'Iowa du Minnesota. Nous eûmes quelques difficultés à traverser notre charrette de l'autre côté de la rivière. Mon compag-non et moi, avec nos deux chevaux, nous travaillâmes pendant une demi-heure sans espoir de succès. Paul se décourag-e, devient impatient et un peu excité. — Il faut laisser la charrette dans la rivière et continuer notre voyag-e, dit-il. — Paul, ayons encore un peu de patience ; essayons un antre moyen : démanchons la charrette, ôtons les deux roues.
C'est ce que nous fîmes, et en quelques minutes nous eûmes les trois parties de la charrette sur le banc de la rivière ; et cinq minutes nous suffirent pour la voir rouler encore sur la prairie.
Le 13 septembre, la veille de la fête de la Sainte Croix, tandis que j'aidais mon cheval à traverser un marais, il me blessa au pied. Cet accident me rendit boiteux trois ou quatre jours. Le 14, jour de la fête de la Sainte Croix, après avoir traversé un des affluents de la rivière Minnesota, nous nous trouvâmes au pied d'une côte presque à pic et nous fûmes obligés d'y laisser notre charrette. Ces deux jours furent pour moi des jours de tribulation et de détresse. Je ne fus pas néanmoins sans consolation, surtout lorsque je récitai l'office divin prescrit par l'ég-lise pour le jour de la fête de la Sainte Croix et de sa Vig"ile. Quoi de plus touchant pour un missionnaire que de se rappeler les souiirances et la mort de Jésus pour le salut du monde ! Quoi de plus encourag-eant dans nos peines que ces paroles de Jésus à ses fidèles serviteurs : "Prends ta croix et suis-moi." Qu'il était doux, qu'il était alors consolant pour moi de réciter cette strophe du Vexiila régis.
O crux, ave, spes unica, In bac triutnphi gloria, Piis adauge gratiam, Reisque dele crimina.
O croix, notre unique espérance, nous vous saluons, dans cette fête glorieuse de votre triomphe, augmentez votre grâce dans les âmes pieuses et effacez les crimes des pécheurs.
Non moins touchantes sont les expressions du Pange liagua, que nous lisons dans le même office de cette fête et spécialement celles de la première strophe :
Fange lingaa, gloriosi Lauream certaminîs, Et super crucis tropheo Die triumphum nobilem :
Qaaliter Redemptor Immolatus vicerit.
Chantez, ô ma lang-ue, la palme d'un combat glorieux, chantez le noble triomphe de la Croix qui a remporté la victoire. Publiez comment le Rédempteur du monde a vaincu en s'immolant lui-même.
Un chrétien peut-il méditer sur ces paroles et refuser de porter la croix, de marcher sur les traces de Jésus qui la porta sur ses épaules jusqu'au Calvaire, où il permit qu'on le crucifiât et qu'on le fît mourir au milieu des supplices les plus affreux, afin de nous sanctifier et de nous ouvrir les portes du Ciel !
Nous eûmes à voyag-er deux ou trois jours, ne sachant trop quelle direction prendre. Mais lorsque, du sommet des hautes collines de Mankato, nous aperçûmes la vallée du Minnesota, toute crainte et toute anxiété s'évanouirent ; car nous savions alors de quel côté nous dirig-er. Pendant le reste de notre voyage, de Mankato à Mendota, il ne s'offrit aucun événement digne d'être raconté. |Ç
Deo Gratias !
RÊMINISCENCBS ET MÉMOIRES. 23