‹ Mémoires, reminiscences et conférences de Monseigneur A. Ravoux, V.G. --Chapitre 27 sur 57 · Chapitre IX · texte numérisé non relu

Chapitre IX

Croyance des Sioux a une vie future — Amour et affection DES Indiens pour leurs parents et amis défunts— Quelques-uns désirent mourir immédiatement après leur mort, afin de pouvoir les rejoindre

AVANT qu'ils NE SOIENT TROP LOIN — IlS PENSENT LES SOULAGER EN PORTANT A LEUR TOMBE DE LA NOURRI- TURE ET LES MEILLEURES CHOSES QU'iLS POSSÈDENT.

A. D. 1845. Dans la vallée du Minnesota, non loin du lieu où le gouvernement fit bâtir le Fort Ridg-elej plusieurs années après, je vis un chef indien couvert de haillons, qui se nommait Sleepy Eyes, et que je connaissais de réputation. Il était bien triste. Je demandai à quelqu'un la cause de sa tristesse; on me répondit qu'il avait perdu son fils qu'il aimait beaucoup, et que son affliction allait jusqu'à lui faire désirer la mort, afin de se voir encore réuni à son fils. Sentiment qu'il exprimait souvent en paroles bien touchantes. Père infortuné, il espérait en mourant rencontrer bientôt l'âme de son fils, qui était mortj depuis peu, et selon sa croyance, encore près du lieu où il avait rendu l'esprit. A la mort de leurs enfants les pères indiens sont très affligés, mais les mères indiennes ne peuvent s'empêcher de faire retentir les airs de leurs cris et d'expressions qui révèlent l'amertume de leurs cœurs.

Nous lisons dans l'histoire du Minnesota par le Révd E. D. Neill, les lamentations d'une mère indienne, qui nous donnent une bonne idée de la grande affection des mères pour leurs enfants, de la croyance des Sioux concernant la vie future, et sur d'autres sujets intéressants. Voici le passage: "Mi choonkshi! Mi choonkshi! Ma fille! Ma fille! hélas! hélas!

mon espérance, mon soutien, m'a laissée, mon cœur est bien triste! Le Grand Esprit est entré dans ma log-e en colère, et t'a séparée de moi, toi ma première et seule enfant! Comment puis-je te survivre? Comment puis-je être heureuse, et toi sans asile dans la terre des Esprits, errante dans des lieux inconnus? Comment pourrais-je prendre de la nourritnre, tandis que tu as faim? J'irai à ta tombe porter de la nourriture à ton esprit, mi choonkshi! mi choonkshi! ma fille! ma fille!"

Bien des fois j'ai été témoin de la douleur profonde de ces pauvres mères indiennes, exprimée par des sang-lots et des paroles qui me pénétraient jusqu'au fond du cœur. C'était surtout lorsque le soleil se couchait, qu'elles se faisaient un devoir, étant tournées vers l'astre du jour, de faire entendre au loin leurs plaintes et leurs sang-lots. Scène touchante qui me portait à me dire à moi-même: "La mort est partout la cause de g-randes lamentations et de larmes bien amères, soit dans la solitude, soit dans les villes!" La nature doit avoir son cours, Jésus-Christ lui-même pleura en apprenant la mort de son ami Lazare!

Heureux, si instruits par la certitude de la mort, qui chaque jour fait tant de victimes parmi nous, nous apprenons à être prudents et sag-es! Heureux, si nous nous efforçons par de bonnes œuvres à nous assurer des biens éternels, une couronne qui ne se flétrira jamais! Mais malheur à nous, si oubliant que nous sommes mortels, nous vivons au g"ré de nos passions, charg-eant notre âme de péchés; car alors quelle affreuse destinée! La mort nous ouvrira la porte d'une éternité de sup« plices!

Nous lisons dans le ving-t-deuxième volume de l'Histoire des Voyag-es (publiée à Amsterdam A. D. 1777) un article sur la croyance et certaines coutumes des Indiens du Nord de l'Amérique, qui, comparées avec celles des Shanaars et d'autres peuples du Sud de l'Asie, nous portent à croire que nos Indiens sont venus de cette partie du monde et appartiennent à leur race.

Il est à propos ici de remarquer que l'auteur de cet Article avait lu les ouvrag-es de Champlain, de Lescarbot, La Hontan, La Potherie, et aussi des Révérends Pères Lafitau, Charlevoix, etc., et qu'il informe ses lecteurs que son récit est prin-

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cipalement basé sur les écrits de deux missionnaires qui avaient étudié pendant trente ans les habitudes, les coutumes, la religfion et les moeurs des Indiens du Nord de l'Amérique. ''C'est par tradition," dit-il, "qu'ils supposent l'âme immortelle. Ils prétendent que séparée du corps, elle conserve les inclinations qu'elle avait pendant la vie; et de là leur vient l'usag-e d'enterrer avec les morts, tout ce qui servait à satisfaire leurs besoins ou leurs goûts. Ils sont même persuadés que l'âme demeure long-temps près du corps, après leur sépation, et qu'ensuite elle passe dans un pays qu'ils ne connaissent point, où, suivant quelques-uns, elle est transformée en Tourterelle. D'autres donnent à tous les hommes, deux âmes, l'une telle que l'on vient de le dire, l'autre, qui ne quitte jamais le corps, et qui ne sort de l'un que pour passer dans un autre. Cette raison leur fait enterrer les enfants sur le bord des g-rands chemins, afin qu'en passant les femmes puissent recueillir ces secondes âmes, qui n'ayant pas joui longtemps de la vie, sont plus empressées d'en recommencer une nouvelle. Il faut aussi les nourrir, et c'est dans cette vue qu'on porte

diverses sortes d'aliments sur les tombes La peine qu'on

a quelquefois à faire subsister les vivants, fait oublier le soin de nourrir les morts. L'usage est aussi d'enterrer avec eux tout ce qu'ils possédaient, et l'on y joint même des présents Ils croient que la région des âmes est fort éloignée

vers l'Ouest, et qu'elles mettent plusieurs mois à s'y rendre. Elles ont même de grandes difficultés à surmonter dans cette route: on parle d'un fleuve qu'elles ont à passer, et sur lequel plusieurs font naufrage; d'un chien dont elles ont beaucoup de peine à se défendre; d'un lieu de souffrances, où elles expient leurs fautes; d'un autre, où sont tourmentées celles des prisonniers de guerre qui ont été brûlés, et où elles se rendent le plus tard qu'elles peuvent. De là vient qu'après la mort de ces malheureux, dans la crainte que leurs âmes ne demeurent autour des cabanes, pour se venger des tourments qu'on leur a fait souffrir, on visite soigneusement tous les lieux voisins, avec la précaution de frapper de grands coups de baguette, et de pousser de hauts cris, pour les obliger de s'éloigner. Les Iroquois prétendent qu'Atahentsic fait son séjour ordinaire dans le pays des âmes, et que son unique occupation est de les

tromper pour les perdre; mais que Jouskika s'efforce de les défendre contre les mauvais desseins de son aïeul. Entre mille récits fabuleux, qui ressemblent beaucoup à ceux d'Homère et de Virgile, on en rapporte un, si semblable à l'aventure d'Orphée et d'Euridice qu'il n'y a presque à changer que les noms

Leur félicité consiste à trouver une chasse et une pêche qui ne manquent point, un printemps perpétuel, une grande abondance de vivres sans aucun travail, et tous les plaisirs des sens."

J'ai reçu par la malle un article écrit par Robert Charles Caldwell, intitulé Demonolatrv, Devil-Dancing^ and Démoniacal Possession, en français — Démonolatrie, Danse en honneur du Démon, et Possession Diabolique. Un ami qui me l'envoya écrivit au commencement de l'article ce qui suit:

CoNTEMPORARY Review, March, 1876.

"Cet article peut vous intéresser. Il pourrait être comparé avec les connaissances que tous avez acquises parmi les Indiens."

R. C. Caldwell informe ses lecteurs qu'il a vu dans l'Est autant de choses sur le culte des mauvais esprits, que qui que ce soit; il raconte ce qu'il a vu lui-même. Il nous apprend que dans le Sud de l'Asie les mauvais esprits sont aussi redoutés par ces peuples qu'ils le sont ici par les Sioux et les autres Indiens de l'Amérique du Nord; qu'ils leur offrent aussi des sacrifices pour se les rendre propices, pour calmer leur colère, obtenir leurs faveurs; qu'ils ont plusieurs coutumes envers leurs amis défunts, semblables à celles de nos Sioux; qu'il y en a qui se peinturent la face comme le font ici nos Indiens.

R. C. Caldwell parlant d'un prêtre préparé à offrir le sacrifice, nous en donne la description suivante: "Son front est couvert de cendres et sa figure est peinte en sillons avec des couleurs rouges et jaunes." (P. 375).

Au sujet des morts il dit que "les peuples du Sud de l'Inde croient que lorsqu'une personne meurt d'une mort prématurée, son âme erre près du lieu où elle est morte, et qu'elle causera de grands maux, à moins qu'on ne l'apaise, et qu'on se la rende propice. Cette propitiation, selon la simplicité de ces peuples, ne peut être accomplie, si ce n'est en lui offrant en sacrifice les choses qui lui étaient les plus agréables pen-

dant sa vie. Mais, si malgré toutes les précautions, le choléra ou la petite vérole vient à paraître, ou toute autre calamité qui arrive au temps de sa mort, le fléau sans doute est attribué à l'âme du défunt. Quelque chose l'a irritée, et elle ne s'est pas apaisée, c'est un malin esprit, et rien moins. Frappez plus fort sur le tom-tom! Qu'on offre en sacrifice de propitiation les moutons les plus gras! Que les clairons retentissent, tandis que le prêtre dans sa danse furibonde, trébuche, chancelle et dans sa fureur se couvre de blessures! Un feu plus ardent! Une musique plus animée! Des sauts, des bonds plus sauvag-es par le prêtre païen! Des cris, des éclats de rire, des sanglots, des acclamations barbares!

Dans ce siècle, lorsque l'Angleterre envoya des troupes contre Travencor, le capitaine Pôle fut blessé à mort dans les Ghauts de l'Inde, mais en retournant à Madura afin d'avoir l'assistance du médecin, il mourut dans la forêt de Palmyra. "Les Shanaars," dit R. C. Caldwell, "furent terrifiés, ils ouvrirent son sachet dans lequel, parmi différents objets, ils trouvèrent du brandy et des cheroots. Que fallait-il faire? Ses mânes suivant leur croyance, étaient errantes dans le voisinag-e et il fallait se les rendre propices. On creusa une fosse, on se procura un devil-dancer (une personne accoutumée à danser pour honorer le Démon) et l'âme de l'officier fut religieusement vénérée. Mais comme il appartenait à la race blanche, quel don pourrait-il lui être le plus agréable? Du brandy et des cheroots? Ce culte extraordinaire a été continué ainsi jusqu'à ce jour. Des liqueurs alcooliques sous une forme ou une autre ont été périodiquement présentées à la tombe du capitaine Pôle, afin de préserver de la vengeance du soldat défunt les simples habitants du voisinage." (Pag-e 372).

Ces coutumes et cette croyance relig"ieuse des Shanaars et des autres peuples du Sud de l'Asie diffèrent très peu de celles des Indiens de l'Amérique du Nord. Athènes et Rome païennes pratiquaient les mêmes superstitions.

Le 22 février, nous lisons dans le Brevière Romain un passag-e de St-Augustin, évêque d'Hippone ville d'Afrique, dans lequel il parle de V erreur pernicieuse de certains païens de son temps, qui portaient de la nourriture et du vin sur la

tombe des morts, comme si leurs âmes en sortaient et demandaient de pareilles offrandes.

Que Dieu aie pitié de tous les Indiens, de toutes les tribus et de toutes les nations du monde qui vivent à l'ombre de la mort 1 Que la lumière dont parle Isaïe brille sur eux et les éclaire! Et disons avec lui: "Levez-vous Jérusalem, soyez brillante de clarté, parce que votre lumière est venue et que la g-loire du Seig-neur s'est levée sur vous. Car les ténèbres couvriront la terre et une nuit sombre enveloppera les peuples; mais le Seig-neur se lèvera sur vous et sa g-loire paraîtra en vous, et les nations marcheront à la lueur de votre lumière." {Isaie LX). Prions pour les pauvres Indiens.

Deo Gratias !

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