Chapitre XY
38 Indiens Sioux condamnés à mort, pendus à Mankato, DÉCEMBRE 26, 1862 — Lettre du Père Ravoux à Mgr Grâce, Evêque de St-Paul, en date du 29 décembre, 1862. Elle fut écrite en Français et publiée dans LES Annales de la Propagation de la Toin^ France, A, D. 1863 — Elle fut traduite aussi en Anglais et publiée à Dublin, Irlande, dans les Annals ot the Propagation ot the Faith — Elle parut aussi en Anglais DANS LE Northwestern Chronicle de St-Paul, LE 27 JUIN, 1890 — Elle fut publiée par le Révérend Père Conway, afin de corriger quelques erreurs historiques, faites dans un discours prononcé à
l'ouverture DES SÉANCES DE LA CONVENTION GÉNÉ- RALE DE l'Education Nationale,* dans la ville de St-Paul, au mois de juin 1890; et aussi afin de montrer ce que la grace de dieu avait opéré dans le cœur de 33 de ces pauvres indiens avant leur MORT Dans le même chapitre — 184 baptisés —
PRESQUE tous ENFANTS — MORT ÉDIFIANTE DE DEUX
Chefs Sioux,|;pendus au Fort Snelling en 1865, etc.
St-Paul, le 29 décembre, 1862.
Monseigneur. Selon le désir réitéré de Votre Grandeur, voici une narration de mon voyag-e et de ma mission pr'ès des Indiens détenus en prison à Mankato depuis quelques mois. Grâces à Dieu, ma santé a été meilleure que je n'avais eu lieu de l'espérer à mon départ de St-Paul, et j'ai pu
•D'après nos journaux le nombre des membres de la Convention Nationale rendus à St-Paul s'élevait à douze mille.
tous les jours, depuis lundi, passer un temps considérable avec ceux qui ont subi la peine de mort vendredi dernier. Ils étaient au nombre de trente-huit.
Le 19 du courant j'arrivai à Mankato, et le jour suivant, dès le matin, je rendis une visite au colonel du poste, M. Miller, à qui je présentai une lettre d'introduction du brig-adier-g-énéral du département militaire, M. Sibley. Je fus très bien accueilli, et j'obtins toute facilité de voir et d'instruire les Indiens prisonniers. Je les trouvai tous réunis dans un même appartement. Leur nombre dépassait trois cents, sans compter plus de soixante autres sauvag-es qui ont été acquittés et seront rendus à leurs familles près du Fort Snelling-, dès qu'on pourra les y conduire sans dang-er, car l'irritation des citoyens est encore très vive contre les Sioux.
Parmi les prisonniers il y avait quelques métis, à qui ma présence parut faire un grand plaisir. Je leur parlai de Dieu, du salut, de l'éternité à laquelle nous devons tous nous préparer par la prière, le repentir et la réception des sacrements. J'adressai aussi la parole aux Indiens, qui m'écoutèrent ég-alement avec attention. Les noms de ceux qui devaient subir la peine de mort étaient encore inconnus, et je craig^nais beaucoup qu'on ne g-ardât le secret jusqu'au moment fatal, ce qui aurait fait échouer le but principal de ma mission. Heureusement il n'en fut rien.
Dans la matinée du lundi, M. Miller m'informa que les Indiens qui devaient être exécutés le 26 du mois, allaient être séparés des autres, et m'eng"ag-ea à me trouver présent dans la nouvelle prison vers les trois heures du soir, moment oii devait être sig-nifiée la sentence de mort. Kn effet, à trois heures, M. le colonel, quelques officiers et MM. Williamson et Rig-g-s, ministres protestants, le révérend M. Sommereisen et moi, étions tous ensemble à la prison. Après la lecture de l'arrêt en Ang-lais et en Sioux, M. le colonel déclara aux condamnés qu'il n'y avait plus d'espérance pour eux en cette vie; il leur conseilla de tourner leurs pensées vers le Rédempteur du monde, et de se choisir, à leur g-ré, pour conseiller spirituel un ministre catholique ou protestant. M. le major Brown dressa deux listes: ving-t-quatre se firent inscrire sur celle de la robe-noire (parmi eux il y avait trois métis au-dessus de vingt
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ans, qui n'avaient pas encore fait leur première communion). Combien donnèrent leurs noms à la liste protestante? environ une douzaine.
Ce ne fut pas sans surprise que je vis le plus g-rand nombre se prononcer en notre faveur; et il y a de quoi s'en étonner, quand on considère que MM. Williamson et Rig"g"s ont une parfaite connaissance de la langue des Siouz, et qu'ils sont au milieu d'eux depuis plus de ving-t-cinq ans. Il est vrai que l'ai aussi passé quelque temps parmi ces Indiens; mais voilà dix-huit ans que j'ai dû quitter leurs déserts, parce que les prêtres manquaient à la population blanche. Je dois aussi remarquer que ces Messieurs avaient souvent visité les prisonniers, et leur rendaient bien des services depuis leur détention à Mankato. D'où peut donc venir cette préférence pour la robe-noire? c'est l'œuvre de Dieu, c'est l'accomplissement de cette promesse de Notre Seig^neur à son Eglise et à ses ministres: Allez, enseignez toutes les nations. . ■ ■
Depuis lundi jusqu'au moment où les Indiens furent rég'énérés par les eaux saintes du baptême, mes intructions roulèrent principalement sur le grand Dieu du ciel et de la terre qui se manifeste, par le spectacle de la nature, à tous les hommes même les moins civilisés. Vint ensuite le mystère d'un Dieu en trois personnes, l'incarnation, le rachat du monde par la croix; puis la mort, le jug'ement, le paradis, l'enfer, l'éternité, la g-loire des justes, la résurection des corps â la fin des temps. Nos dog^mes paraissaient faire beaucoup d'impression sur leurs esprits, et je me plaisais à les entretenir souvent de ces g-randes vérités, qui éclairent et consolent de pauvres sauvag-es, tandis que bien des sag-es les dédaig-nent. Je ne saurais exprimer la joie que je ressentais dans mon âme, en voyant avec quelle attention les principes de notre foi étaient accueillis par ces infortunés Indiens, qui devaient bientôt dire un adieu éternel aux choses de ce monde.
Comme la prière est le moyen le plus efficace pour faire descendre la lumière céleste dans les intellig-ences, nous y avions souvent recours. Le sig-ne de la croix avec l'invocation de la très sainte trinité, le Pater, une courte invocation à Marie, le symboles des Apôtres, les actes de foi, d'espérance, d'amour de Dieu et du prochain, et l'acte de contrition, se mê-
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laient habituellement à nos entretiens, pendant les quatre jours qui précédèrent leur mort. La piété avec laquelle ils se livraient à ces exercices, remplissait mon cœur de consolation. Ceux qui connaissent les mœurs et le caractère des Sioux, savent combien il est difficile de les porter à s'unir aux chrétiens pour prier avec eux. Je puis l'assurer sans crainte de me tromper, la g^râce du divin Sauveur se répandait à grands flots dans leurs âmes: elle seule pouvait opérer un pareil chang-ement. Plus d'une fois, lorsque j'étais seul, les larmes coulaient avec abondance de mes yeux, à la seule pensée, au seul souvenir de la ferveur avec laquelle ils invoquaient la très sainte Trinité.
Vous dirai-je, Monseig-neur, que l'ardeur de leur foi, de leur espérance, de leur amour de Dieu et leur résig-nation à la mort étaient telles, que dans plusieurs circonstances je leur dis en toute sincérité: "Si vous persévérez dans de pareils sentiments, aussitôt après votre dernier soupir vous entrerez dans le ciel, et comme une bonne mère baise son enfant, ainsi Dieu vous donnera le baiser de la paix éternelle." Oh! combien de fois je leur disais aussi de ne point craindre la mort, mais d'aimer Dieu de tout leur cœur et de toutes leurs forces, et que bientôt ils seraient environnés d'une g-loire immortelle; que leurs corps sortiraient un jour de la terre, éblouissants comme le soleil, et seraient réunis à leurs âmes pour jouir ensemble d'un bonheur parfait et sans fin. Comme ils aimaient à entendre ces belles et consolantes promesses du divin Rédempteur!
L'un d'eux m'ayant demandé un certain objet de parure indienne, je lui répondis de ne plus s'inquiéter de la beauté de son costume, mais de prier de tout son cœur le Maître de la vie jusqu'à la mort, et que les vêtements dont il serait alors revêtu seraient pins blancs que la neig-e, plus magfnifiques que le firmament parsemé de brillantes étoiles. Il parut entièrement satisfait de ma réponse.
Cet Indien était un chef de tribu, il portait le nom de Sbounka-Ska, Ckien-Blanc. Bien des fois il m'a assuré qu'il ne craignait pas de mourir: "Néanmoins, me dit-il un jour, j'ai une peine dans le cœur. — Quelle est la cause? lui demandai-je — Mon frère qui est dans l'autre prison est bien malade,
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il mourra bientôt: va le voir, dis-lui que je désire que tu l'instruises et qu'il reçoive le baptême." Je promis de lui faire une visite en sortant de la prison; mais ayant passé avec mes Sioux quatre heures consécutives, je me sentis trop fatigué, et j'allai d'abord prendre quelque nourriture et un peu de repos, puis je me mis en devoir d'accomplir ma promesse.
Rentré dans la prison, je trouve en effet le frère de Shounka-Ska bien malade; je lui rends compte de la peine et du désir du chef, et je le presse à mon tour d'étudier la relig-ion de la robe-noire, afin de recevoir le baptême avant sa mort. "Je viens de voir mon frère, répondit-il, il m'en a parlé." Cet Indien veut aussi être agrégé au troupeau de Jésus-Christ.
Au sortir de cette prison, je rentre dans l'autre, je vois de nouveau Shounka-Ska, je lui fais part de ma visite à son frère, et il est content. Le même Indien me pria d'écrire sous sa dictée quelques lignes d'adieux à sa famille et à ses parents, les conjurant tous de se faire instruire et de recevoir le baptême. "Ils les aime tous, leur dit-il encore; il leur touche la main pour la dernière fois, et leur promet qu'arrivé au séjour des bienheureux, il invoquera la Maître de la vie en leur faveur." Le plus grand nombre des Sioux qui ont été régénérés, ainsi que les trois métis, ont fait écrire des lettres à peu près semblables à leurs familles, et les autres m'ont chargé de voir leurs parents et de leur exprimer de vive voix les mêmes sentiments de zèle. Puissent leurs vœux être exaucés! puissent leurs ferventes prières ouvrir largement le cœur de Dieu, et en faire sortir par torrents ces grâces puissantes qui dessillent les yeux, dissipent les ténèbres, portent la lumière dans l'esprit, convertissent le cœur et l'enflamment de ce feu divin dont Jésus, le rédempteur du monde, voudrait embraser toute la terre!
Le jour de Noël, vers les six heures du matin, je donnai la sainte communion aux trois métis. C'était pour la première et dernière fois qu'ils recevaient le pain des anges. Quelle joie! quelle consolation pour eux, la veille de leur mort, d'être unis si intimement avec Celui qui a dit: Je suis la vie. . . . Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie, et je le ressusciterai au dernier jour. Leur bonheur fut
inexprimable! L'un d'eux me dit plusieurs fois: "Je ne crains plus la mort." Je pouvais en croire ses paroles, car le plus grand calme régnait sur tous ses traits. Les deux autres métis paraissaient également pleins d'une douce confiance.
Deux jours auparavant, afin de les consoler et de les fortifier dans leur infortune, je leur disais qu'un grand serviteur de Dieu, un grand saint, le bienheureux Liguori, afBrme dans un de ses discours que celui qui accepte la mort avec résignation, qui désire réparer autant qu'il est en lui le mal dont il s'est rendu coupable, et qui est disposé à faire en tout la volonté de Dieu, meurt comme un martyr. Il me semblait que l'esprit de Dieu, par sa miséricorde infinie, faisait fructifier mes paroles. A lui seul toute gloire et tout honneur pour le temps et pour l'éternité! Oui, c'est lui seul qui ouvre les esprits et les cœurs, qui les pénètre de ses divines onctions, qui les éclaire, les touche, les convertit, et les transforme à l'image du grand modèle, Jésus-Christ Notre Seigneur!
Je quittai la prison vers les huit heures du matin, et j'y rentrai vers les deux heures après-midi. Alors j'adressai à mes néophytes une instruction sur le sacrement de baptême qu'ils étaient sur le point de recevoir. A quatre heures, mon confrère, M. Sommereisen, étant venu me rejoindre, nous nous revêtîmes de nos surplis et je pris l'étole. Nous priâmes tous ensemble, et immédiatement commença la cérémonie. Mon cœur était inondé de joie en voyant la ferveur des condamnés, en songeant aux grâces abondantes qui allaient leur être communiquées par la vertu du sang de Jésus-Christ, répandu sur la croix pour le salut de tous les hommes. A chacun d'eux je fis les questions ordinaires, et chacun à son tour répondit avec l'accent d'une foi profonde; trente furent régénérés. Je baptisai aussi, sous condition, un autre Indien qui m'avait demandé à plusieurs reprises cette faveur, bien qu'il eut été baptisé quatre ou cinq jours auparavant par un ministre presbytérien. Ce sauvage ne fut point envoyé au supplice. Deux ou trois heures avant l'exécution, on le fit sortir et on le plaça avec les autres prisonniers tenus en réserve: son procès doit être revu. On pense que les témoins se sont trompés sur son compte, et qu'il n'est point coupable du meurtre dont on l'avait accusé.
Des trente-huit Sioux mis à mort, trente-trois avaient choisi la robe-noire pour leur père spirituel; et je puis vous assurer, Monseigneur, que Dieu m'avait donné pour eux des entrailles de père, car je les aimais tous d'un grand amour en Notre Seigneur Jésus-Christ, et j'aurais pu, il me semble, par la grâce de Dieu, donner de bon cœur mon sang et ma vie pour le salut de leurs âmes, sentiments que j'ai exprimés plus d'une fois au milieu d'eux. J'eus néanmoins la douleur de voir un de ceux qui s'étaient fait inscrire sur ma liste, refuser la grâce du baptême; mais Dieu me consola en inspirant à dix autres la pensée de recourir à mon ministère, après avoir entendu pendant trois jours nos instructions et les prières que nous adressions tous ensemble au Ciel avec ferveur. Le motif qui porta cet infortuné sauvage à refuser la grâce de la régénération fut, je pense, son attachement aux rites superstitieux de sa tribu. Il y en eut un autre qui suivit son exemple, mais son nom n'avait jamais été sur ma liste. Les trois autres furent baptisés par un ministre presbytérien. Je ne puis me rappeler les faveurs célestes répandues sur ces pauvres enfants du désert, sans m'écrier: Hœc est dies quam fecit Dotnînus: C'est le jour que le Seigneur a fait.
Régénérés par la réception du baptême, mes néophytes paraissaient contents et entièrement résignés à leur sort; on n'entendait parmi eux aucune plainte, aucun murmure: ils savaient que la mort pour les enfants de Dieu est la porte du bonheur; que les membres de Jésus-Christ ressuscites doivent aussi ressusciter à la fin du monde. Avec ces grandes pensées et ces douces espérances, le jour suivant, dont ils ne verront pas la moitié, paraît ne leur causer aucun trouble. Demain on les verra marcher à la mort et monter sur l'échafaud sans terreur; ils se rangeront d'eux-mêmes à la place qui leur est destinée; ils recevront l'intrument du supplice sans résistance et sans plainte; ils défieront en chantant les coups de la mort, pleins d'espérance pour l'avenir. C'est ainsi que savent mourir des chétiens d'un jour! Comment ne pas ici m'écrier: Que vous êtes grand. Seigneur Jésus! que votre grâce est puissante, en produisant de pareils effets!
Je restai au milieu d'eux, le jour de Noël, depuis deux heures du soir jusqu'à une heure après minuit. Ce temps né-
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anmoins me parut court; car j'aimais à prier avec ces malheureux et à les entretenir, soit en commun, soit en particulier. Je trouvais un g^rand plaisir à converser quelques instants avec chacun d'eux. Dans ces épanchements intimes, nous causions des choses de Dieu; je leurs parlais du bonheur du ciel et de la g-loire des élus, qu'ils posséderaient bientôt s'ils continuaient de s'en rendre dig^nes par leur ferveur. Ce lang-ag-e leur était ag-réable, et je m'estimais heureux de pouvoir les aider à se préparer pour le grand voyage de l'éternité. Il était facile de voir, à la sérénité de leurs traits, le grand calme qui régnait dans leurs âmes; et lorsqu'ils me disaient que la mort ne leur inspirait aucune crainte, je n'avais pas de la peine à les croire.
Vous dirai-je. Monseigneur, qu'à l'exception d'un petit nombre, ils dormirent profondément la dernière nuit de leur vie. Je ne dois pas passer sous silence un fait d'un autre caractère, qui me frappa d'étonnement et que je n'oublierai jamais. L'Indien qui s'était fait inscrire sur ma liste, et qui avait ensuite refusé le baptême, était bien loin de jouir du même repos d'esprit que les autres; il paraissait, au contraire, tout agité, et les traits bouleversés de son visage laissaient entrevoir le tourment de ses angoisses intérieures.
Je me trouvais si heureux au milieu de mes chers néophytes, qu'il fallut me faire violence pour me séparer d'eux. A une heure après minuit, je quittai donc mon petit troupeau, etje me rendis chez M. Sommereisen, oii,après avoir dit matines et laudes, je pris un peu de repos. A cinq heures, j'offris la précieuse Victime de nos autels pour nos chers condamnés, je demandai à Dieu que leur mort ne fût qu'un passage de cette terre d'exil au bonheur éternel. Pendant le temps du sacrifice, mon âme était vivement émue et les larmes coulaient avec abondance de mes yeux, à la pensée que ceux pour qui je priais n'avaient plus que quelques heures à vivre, et que bientôt ils seraient devant le tribunal du souverain Juge. Au reste, ce n'était pas la première fois que je cédais à cet attendrissement. Néanmoins je n'ai jamais versé des larmes en leur présence: Dieu me donnait alors les forces nécessaires pour les instruire et les consoler.
L/a messe terminée, je courus à mes Indiens. Arrivé à la
prison, je les trouve tous ou presque tous endormis. Il fallut les réveiller. "Allons, petit troupeau, réveillez-vous; le temps presse, il faut prier Dieu et se préparer à la mort. Votre pasteur va être obligé de se séparer de vous dans une petite heure!.." Dès qu'ils furent debout, je leur fis une instruction, et nous nous unîmes d'esprit et de cœur par la prière. A sept heures on va briser leurs fers et procéder aux préparatifs de l'exécution. Le moment arrive; je me vois oblig-é de sortir de la prison, comme on me l'avait annoncé la veille, et cela presque sans espérance de les revoir. Je sors donc, mais mon esprit, mon cœur et mon âme sont toujours avec eux, et l'affection que je leur porte me fera, Dieu aidant, trouver un moyen de rentrer de nouveau: j'aurai encore une heure pour prier avec mes néophytes, pour les exhorter une dernière fois à mourir sans plainte, sans murmure, avec courag-e, comme de dig-nes enfants de Dieu, dont l'espérance repose toute entière dans l'éternité.
A peine sorti de la prison, je me sens déchiré de douleur à la pensée que peut-être je ne pourrai plus revoir mes chers sauvages, durant les trois dernières heures de leur vie, moments les plus terribles et les plus dangereux, d'où va dépendre leur bonheur ou leur malheur éternel. Que faire? à qui m'adresser? Je connaissais la bonté du colonel; je me rendis auprès de lui, je lui fis part de ma peine et de mes inquiétudes au sujet des pauvres Indiens, dont j'étais séparé dans le temps même où mon ministère pouvait leur être le plus utile. Je ne fus pas trompé dans mes espérances. Cet officier me remit un billet sur lequel il m'était permis de traverser les lignes militaires, faveur qui fut également accordée à M. Williamson, ministre presbytérien. Quelques instants après, je me rendis à la porte de la prison, afin de voir s'il n'y avait pas quelque moyen de pénétrer jusqu'à mes chers néophytes. Je me tins quelque temps debout auprès d'une fenêtre, d'où j'avais les yeux fixés sur eux et par où ils pouvaient aussi m'apercevoir. Cet échange de regards était déjà pour moi une consolation.
Quand les derniers préparatifs furent achevés, le capitaine de service m'ouvrit la prison, et je pus encore pendant une heure prier avec les condamnés, et les exhorter à terminer
saintement leur douloureuse carrière, en leur rappelant souvent que bientôt ils seraient parfaitement heureux, s'ils demeuraient fidèles à leurs promesses jusqu'au dernier soupir. A dix heures, rentre le capitaine charg-é de l'exécution; le dernier moment est arrivé, il faut aller au supplice. Les Indiens se rang-ent deux à deux et partent. Je suivis le convoi funèbre, qui marcha sans crainte à la mort, comme' j'ai eu lieu de le remarquer. Pendant les quelques minutes qu'ils stationnèrent sur l'échafaud, afin qu'on leur mît au cou le nœud fatal, je me tins à genoux, invoquant du fond de mon âme la miséricorde de Dieu en leur faveur. L'expiation fut prompte, et en un instant ils furent lancés dans l'éternité. Que leurs âmes y reposent en paix! oui qu'elles reposent heureuses dans le sein de Dieu, et que leurs supplications obtiennent pour leur tribu infortunée des g^râces de conversion!
J'aurais dû craindre. Monseigneur, qu'une si long-ue narration ne lassât votre patience, si je ne savais pas combien votre cœur paternel aime à connaître, dans tous ses détails, la conversion de plus de trente personnes confiées à votre vig-ilance par le Pasteur des pasteurs, le bon Jésus, le Rédempteur du genre humain!
Qu'il me soit permis, en finissant, de dire à Votre Grandeur que ses bonnes prières, celles du clerg-é de la cathédrale et des âmes pieuses, qui ont pris un si vif intérêt au succès de notre ministère, réunies à celles du révérend M. Sommereisen et des fidèles de Mankato, sont, sans doute, montées au ciel comme un encens d'agréable odeur, et qu'elles ont puissamment contribué à faire descendre les bénédictions célestes sur nos pauvres Indiens. J'espère qu'ils sont déjà dans le royaume de Dieu, et qu'ils prient à leur tour pour tous ceux qui les ont aidés à sortir de leurs ténèbres pour entrer dans la voie du salut.
Je suis, Monseig-neur, etc.,
A. Ravoux, V.-G.
A ma lettre à Monseigneur T. L. Grâce, j'ajouterai deux Mémoires qui ne sont pas sans intérêt pour le lecteur. Le premier sera concernant les Sioux campés près du Fort
Snelling au commencement de 1863, et le second concernant deux chefs de la même nation qui furent exécutés au Fort Snelling-, le 11 novembre 1865.
Premier Mémoire — Sur le banc de la rivière Minnesota, au pied de la colline du Fort Snelling-, pendant la première partie de l'année 1863, il y avait environ trois cents familles siouses qui avaient été rassemblées dans ce lieu pour être hors de danger et sous la protection du gouvernement. Elles furent souvent visitées par le Père Ravoux qui était toujours le bienvenu parmi elles. Elles savaient comment leurs parents et amis qui avaient été pendus à Mankato, avaient reçu la parole de Dieu, avaient renoncé à leurs superstitions, étaient devenus chrétiens et étaient morts pleins de confiance en Jésus-Christ. Ils avaient appris aussi que leurs amis avaient souvent exprimé le désir que tous les Sioux suivissent leur exemple, embrassassent la religion chrétienne, la religion de la robe-noire. Cent quatre-vingt-quatre furent baptisés dans leur camp. Ils étaient presque tous des petits enfants. Un grand nombre d'entre eux qui étaient malades, mourut, et par la grâce de Dieu, ils trouvèrent au ciel une place préparée pour les recevoir. Parmi ceux qui furent baptisés, il y avait un vieillard âgé de cent ans.
Deuxième Mémoire — Les deux chefs qui furent pendus au Fort Snelling étaient bien connus à St-Paul et à Minneapolis sous les noms de Shakopee et Médecine Bottle. Le Père Ravoux les visita souvent dans leur prison et les instruisit sur les principales vérités de la religion chrétienne. Sous l'influence de la grâce de Dieu, ils renoncèrent au paganisme et à toutes leurs superstitions; ils crurent en Jésus-Christ et à tous ses préceptes; ils pardonnèrent à leurs ennemis, ils furent baptisés, ils reçurent la Sainte Communion, et moururent pleins de confiance en leur Sauveur qui était mort pour leur salut. Leurs prières étaient fréquentes et pleines de ferveur, surtout durant la nuit qui précéda leur mort, et pendant la matinée, et lorsqu'on les amenait au lieu de l'exécution, à réchafaud. Ils furent accompagnés par le Père Ravoux qui pria avec eux jusqu'au moment fatal. Requiescant in pace!
Dans le St. Paul Pioneer, le 12 de novembre 1865, nous lisons ce qui suit:
'' Shakopee et Medicine Bottle furent visités de grand matin dans leur prison par le Père Ravoux, leur gfuide spirituel, qui leur administra les sacrements, et qui conversa avec eux jusqu'à ce qu'ils furent emmenés au dehors pour l'exécution. Ils avaient passé une bonne partie de la nuit à répéter leurs prières; et comme l'heure de l'exécution s'approchait, ils paraissaient de plus en plus absorbés dans leur dévotion, et ils écoutèrent les paroles du Père Ravoux qui, dans leur propre lang"ue, était vivement eng-ag-é en conversation avec les deux chefs condamnés à mort. Une ou deux personnes essayèrent de converser avec eux, mais le Père Ravoux ne voulut pas permettre qu'ils fussent distraits, et la conversation continua, comme si personne n'était présent."
Et quand ils eurent été préparés pour l'exécution — nous lisons aussi dans le même article du Pioneer ces paroles remarquables:
"Ils tinrent leurs mains avec courag-e, et nous ne pûmes pas même apercevoir un de leurs doigts trembler. Le Père Ravoux se tenait debout auprès d'eux, continuant de leur parler. Les prisonniers commencèrent de nouveau à dire leurs prières qu'ils avaient à peine terminées lorsqu'ils tombèrent de la potence." Par cette chute ils eurent le cou disloqué et ne vécurent que quelques instants.