SECOND POINT DU DISCOURS DE FENELON
Les princes qui deviennent pasteurs peuvent être très utiles à l'Eglise, pourvu qu'ils se dévouent au ministère en esprit d'humilité, de patience et de prière,
I. L'humilité, qui est si nécessaire à tout ministre des autels, est encore plus nécessaire à ceux que leur haute naissance tente de s'élever au-dessus du reste des hommes. Ecoutez Jésus-Christ: Je suis venu, dit-il, {Matt. XX. 28.) non pour être servi, mais pour servir les autres. Vous le voyez; le Fils de Dieu, que vous allez représenter au milieu de son peuple, n'est point venu jouir des richesses, recevoir des honneurs, g^oûter des plaisirs, exercer un empire mondain: au contraire il est venu s'abaisser, souffrir, supporter les faibles, g"uérir les malades, attendre les hommes rebelles et indociles, répandre ses biens sur ceux qui lui feraient les plus grands maux, étendre tout le jour ses bras vers un peuple qui le contredirait. Croyez-vous que le disciple soit au-dessus du maître? Voudriez-vous que ce qui n'a été en Jésus-Christ qu'un simple ministère fût en vous une domination ambitieuse? Comme Fils de Dieu, il était la splendeur de la gloire du Père et le caractère de sa substance; (Hehr. I. 5.) comme homme, il comptait parmi ses ancêtres tous les rois de Juda qui avaient rég"né depuis mille ans, tous les grands-sacrificateurs, tous les patriarches. Au lieu que les plus augfustes maisons se vantent de ne pouvoir découvrir leur orig-ine dans l'obscurité des anciens temps, celle de Jésus-Christ montrait clairement, par les livres sacrés, que son origine remonte jusqu'à la source du genre humain. Voilà une naissance à laquelle nulle autre, sous le ciel, ne saurait être comparée. Jésus-Christ néanmoins est venu servir jusqu'aux derniers des hommes: il s'est fait esclave de tous.
Nul disciple ne doit espérer d'être au-dessus du maître. Il est donné aux apôtres de faire des miracles encore plus grands que ceux du Sauveur: l'ombre de saint Pierre suffit pour guérir les malades; les vêtements de saint Paul ont la même vertu. Mais ils ne sont que les esclaves des peuples en Jésus-Christ, nos aatem servos verstros per Jesum. (IL Cor. IV. 4.) Fussiez- vous Pierre, fondement éternel de l'Eglise, vous ne seriez que le serviteur de ceux qui servent Dieu. Fussiezvous Paul, apôtre des nations, ravi au troisième ciel, vous ne seriez qu'un esclave destiné à servir les peuples pour les sanctifier.
Et pourquoi est-ce que Jésus-Christ nous confie son auto-
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rite? Est-ce pour nous ou pour les peuples sur qui nous l'exerçons? Est-ce afin que nous contentions notre orgfueil en flattant celui des autres hommes? C'est, au contraire, afin que nous réprimions l'org-ueil et les passions des hommes, en nous humiliant, et en mourant sans cesse à nous-mêmes. Comment pourrons-nous faire aimer la croix, si nous la rejetons pour embrasser le faste et la volupté? Qui est-ce qui croira les promesses, si nous ne paraissons pas les croire en les annonçant? Qui est-ce qui se renoncera pour aimer Dieu, si nous paraissons vides de Dieu et idolâtres de nous-mêmes? Qu'est-ce que pourront nos paroles, si toutes nos actions les démentent? La parole de vie éternelle ne sera dans notre bouche qu'une vaine déclamation, et les plus saintes cérémonies ne seront qu'un spectacle trompeur. Quoi! ces hommes si appesantis vers la terre, si insensibles aux dons célestes, si aveuglés, si endurcis, nous croiront-ils, nous écouteront-ils, quand nous ne parlerons que de croix et de mort, s'ils ne découvrent en nous aucune trace de Jésus crucifié?
Je consens que le pasteur ne dégrade point le prince; mais je demande aussi que le prince ne fasse point oublier l'humilité du pasteur. Ivors même que vous conserverez un certain éclat qui est inséparable de votre dignité temporelle, -il faut que vous puissiez dire avec Esther: Seigneur, vous connaissez la nécessité ou je suis; vous savez que Je bais ce signe d^ orgueil et de gloire qui est sur ma tête aux jours de pompe: {Esth. XIV. 16.) vous savez que c'est avec regret que je me vois environné de cette grandeur, et que je m'étudie à en retrancher tout le superflu, pour soulager les peuples et pour secourir les pauvres.
Souvenez-vous, de plus, que la dignité temporelle ne vous est donnée que pour la spirituelle. C'est pour autoriser le pasteur des âmes que la dignité électorale a été jointe dans l'Empire à celle de l'archevêque de Cologne. C'est pour lui faciliter les fonctions pastorales, et pour affermir l'Eglise catholique, qu'on a attaché à son ministère d'humilité cette puissance si éclatante. D'ailleurs, ces deux fonctions se réunissent dans un certain point. Les païens mêmes n'ont point de plus nobles idées d'un véritable prince, que celle de pasteurs des peuples. Vous voilà donc pasteur des peuples à
double titre. Si vous Têtes comme prince souverain, à plus forte raison l'êtes-vous comme ministre de Jésus-Christ.
Mais comment pourriez-vous être le pasteur des peuples, si votre g^randeur vous séparait d'eux, et vous rendait inaccessible à leur égard? Comment conduiriez-vous le troupeau, si vous n'étiez pas appliqué à ses besoins? Si les peuples ne vous voient jamais que de loin, jamais que grand, jamais qu'environné de tout ce qui étouffe la confiance, comment oseront-ils percer la foule, se jfeter entre vos bras, vous dire leurs peines, et trouver en vous leur consolation? Comment leur ferez-vous sentir un cœur de père, si vous ne leur montrez qu'un maître? Voilà ce que le prince même ne doit point oublier. Ajoutons-y ce que doit sentir l'homme apostolique.
Si vous ne descendiez jamais de votre g-randeur, comment pourriez-vous dire avec Jésus-Christ: Venez à moi, vous tous qui souffrez le travail, et qui êtes accablés, et je vous soulagerai? {Matt. XL 28.) Comment pourriez-vous ajouter: Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur? (Ibid. 29.) Voulez-vous être le père des petits, soyez petit vous-même; rapetissez-vous, pour vous proportionner à eux. "Si je vous connais bien, disait saint Bernard au pape Eugène, (De Consider, Prolog.) vous n'en serez pas moins pauvre d'esprit en devenant le père des pauvres." En effet, vos richesses ne sont pas à vous; les fondateurs n'en ont dépouillé leurs familles qu'afin qu'elles fussent le patrimoine des pau" vres: elles ne vous sont confiées qu'afin que vous soulagiez la pauvreté de vos enfants.
Mais continuons d'écouter saint Bernard, qui parle au vicaire de Jésus-Christ: Qu'est-ce que saint Pierre vous a laissé par succession? "Il n'a pu vous donner ce qu'il n'avait pas; il vous a donné ce qu'il avait, savoir la sollicitude sur toutes les Eglises. ... "Telle est la forme apostolique: la domination est défendue; la servitude est recommandée." {Ibid. lib. IL)
Venez donc, O prince, accomplir les prophéties en faveur de l'Eglise; venez baiser la poussière de ses pieds. Ne dédaignez jamais de regarder aucun évêque comme votre confrère, avec qui vous posséderez solidairement Vépiscopat. (S. Cypr.) Mettez votre honneur à soutenir celui du caractè-
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re commun. Reconnaissez les saints prêtres pour vos coadjuteurs en Jésus-Clarist; recevez leurs conseils; profitez de leur expérience; cultivez, chérissez jusqu'aux pauvres clercs, qui sont l'espérance de la maison de Dieu; soulag-ez tous les ouvriers qui portent le poids et la chaleur du jour; consolez tous ceux en qui vous trouverez quelque étincelle de l'esprit de grâce. O vous qui descendez de tant de princes, de rois et d'empereurs, oubliez la maison de votre père, (Ps. XXIV. 11.) dites à tous ces aïeux: Je vous ig-nore. Si quelqu'un trouve que la tendresse et l'humilité pastorale avilissent votre naissance et votre dignité, répondez-lui ce que David disait quand on trouvait indécent qu'il dansât devant l'arche: Je m^ avilirai encore plus que je ne T ai fait, et je serai bas à mes propres yeux. {II. Reg., VI. 22.) Descendez jusqu'à la dernière brebis de votre troupeau: rien ne peut être bas dans un ministère qui est au-dessus de l'homme. Descendez donc, descendez; ne craignez rien, vous ne sauriez jamais trop descendre pour imiter le Prince des pasteurs, (/. Petr,, V. 4.) qui, étant sans usurpation égal à son Père, s'est anéanti en prenant la nature d'esclave. {Philip., II. 6, 7.) Si l'esprit de foi vous fait ainsi descendre, votre humilité fera la joie du ciel et de la terre.
II. Quelle patience ne faut-il pas dans ce ministère! Le ministre de Jésus-Christ est débiteur à tous, aux sages et aux insensés. C'est une dette immense, qui se renouvelle chaque jour, et qui ne s'éteint jamais. Plus on fait, plus on trouve à faire; et il n'y a, dit saint Chrysostôme, que celui qui ne fait rien qui se flatte d'avoir fait tout. Salomon criait à Dieu, à la vue du peuple dont il était chargé {III. Reg., III. 8, 9): Votre serviteur est au milieu du peuple que vous avez élu, 'de ce peuple inûni dont on ne peut compter ni concevoir la multitude. Vous donnerez donc à votre serviteur un cœur docile, aûn qu'il puisse juger votre peuple. L'Ecriture ajoute que ce discours plut à Dieu dans la bouche de Salomon: il lui plaira aussi dans la vôtre. Fussiez-vous Salomon, le plus sage de tous les hommes, vous auriez besoin de demander à Dieu un cœur docile. Mais, quoi! la docilité n'est-elle pas le partage des inférieurs? Ne semble-t-il pas qu'on doit demander que les pasteurs aient la sagesse, et
que les peuples aient la docilité? Non, c'est le pasteur qui a besoin d'être encore plus docile que le troupeau. Il faut sans doute être docile pour bien obéir; mais il faut être encore plus docile pour bien commander. La sag-esse de l'homme ne se trouve que dans la docilité. Il faut qu'il apprenne sans cesse pour enseig-ner. Non-seulement il doit apprendre de Dieu, et l'écouter dans le silence intérieur, selon ces paroles: J'écouterai ce que le Seigneur dira au-dedans de moi; (Ps. LXXXIV. 9) mais encore il doit "s'instruire en écoutant les hommes. "Il faut, dit saint Cyprien non-seulement que l'évêque enseig-ne, mais encore qu'il apprenne; car celui qui croît tous les jours, et qui fait du prog^rès en apprenant les choses les plus parfaites, enseig^ne beaucoup mieux."
Non-seulement l'évêque doit sans cesse étudier les saintes lettres, la tradition, et la discipline des canons, mais encore il doit écouter tous ceux qui veulent lui parler. On ne trouve la vérité qu'en approfondissant avec patience. Malheur au présomptueux qui se flatte jusqu'à croire qu'il la pénètre d'abord! Il ne faut pas moins se défier de ses propres préjugées que des déguisements des parties. Il faut craindre de se tromper, croire facilement qu'on se trompe, et n'avoir jamais de honte d'avouer qu'on a été trompé. L'élévation, loin de g^arantir de la tromperie, est précisément ce qui y expose le plus; car plus on est élevé, plus on attire les trompeurs en excitant leur avidité, leur ambition et leur flatterie. Mépriser le conseil d'autrui, c'est porter au-dedans de soi le plus téméraire de tous les conseils. Ne sentir pas son besoin, c'est être sans ressource. Le sag-e au contraire, ag-randit sa sag-esse de toute celle qu'il recueille en autrui. Il apprend de tous, pour les instruire tous; il se montre supérieur à tous et à luimême par cette simplicité. Il irait jusqu'aux extrémités de la terre chercher un ami fidèle et désintéressé qui aurait le courag-e de lui montrer ses fautes. Il n'ig-nore pas que les inférieurs connaissent mieux le détail que lui, parcequ'ils le voient de plus près, et qu'on le leur dég^uise moins.
Le vrai pasteur ne se borne à aucune conduite particulière: il est doux, il est rig-oureux; il menace, il encourag^e, il espère, il craint, il corrig-e, il console; il devient Juif avec les Juifs pour les observations lég^ales; // est avec ceux qui sont
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SOUS la loi comme s'il y était lui-même; il devient faible avec les faibles; il se fait tout à tous, vour les gagner tous à Jésus-Christ (/. Cor., XI 20, 21, 22.)
O heureuse faiblesse du pasteur, qui s'affaiblit tout exprès par pure condescendance, pour se proportionner aux âmes qui manquent de force! Qui est-ce, dit l'Apôtre, {IL Cor., XL 29) qui s'affaiblit, sans que je m'affaiblisse avec lui? Qui est-ce qui tombe, sans que mon cœur brale pour le relever? O pasteurs, loin de vous tout cœur rétréci! Elarg-issez, élargissez vos entrailles. Vous ne savez rien, si vous ne savez que commander, que reprendre, que corriger, que montrer la lettre de la loi. Soyez pères: ce n'est pas assez; soyez mères: enfantez dans la douleur; souffrez de nouveau les douleurs de l'enfantement à chaque effort qu'il faudra faire pour achever de former Jésus-Christ dans un cœur. Nous avons été au milieu de vous, disait Saint Paul aux fidèles de Thessalonique (7. Thessah, IL 7), comme des enfants, ou comme une mère qui caresse ses enfants cjuand elle est nourrice. Attendez sans fin, O pasteur d'Israël; espérez contre l'espérance; imitez la longanimité de Dieu pour les pécheurs; supportez ce que Dieu supporte; conjurez, reprenez en toute patience: (IL Tim., IV. 2) il vous sera donné selon la mesure de votre foi. Ne doutez pas que les pierres mêmes ne deviennent enfin des enfants d'Abraham. Vous devez faire comme Dieu, à qui Saint Augustin disait: '■'■{Conf, lib. VI.,) "Vous avez manié mon cœur, pour le "refaire peu à peu par une main si douce et si miséricor- "dieuse: Paulatim tu, Domine, manu mitissima et mtsericordissima pertractans et componens cor meum.'"
Le règne de Jésus-Christ est au-dedans de l'homme, parcequ'il veut l'amour. Aussi n'a-t-il rien fait par violence, mais tout par persuation, comme dit Saint Augustin Nihil egit vi, sed omnia suadendo. L'amour n'entre point dans le cœur par contrainte: chacun n'aime qu'autant qu'il lui plaît d'aimer. Il est plus facile de reprendre que de persuader; il est plus court de menacer que d'instruire; il est plus commode à la hauteur et à l'impatience humaine de frapper sur ceux qui résistent, que de les édifier, que de s'humilier, que de prier, que de mourir à soi, pour leur apprendre à mourir à eux-mê-
mes. Dès qu'on trouve quelque mécompte dans les cœurs, chacun est tenté de dire à Jésus-Christ: Voulez-vous que nous disions au feu de descendre du ciel pour consumer ces pécheurs indociles? Mais Jésus-Christ répond: Vous ne savez pas de que/- esprit vous êtes (Luc IX. 54, 55); il réprime ce zèle indiscret.
La correction ressemble à certains remèdes que Ton compose de quelque poison: il ne faut s'en servir qu'à l'extrémité, et qu'en les tempérant avec beaucoup de précaution. La correction révolte secrètement jusqu'aux derniers restes de l'org"ueil; elle laisse au cœur une plaie secrète qui s'envenime facilement. Le bon pasteur préfère autant qu'il le peut une douce insinuation; il y ajoute l'exemple, la patience, la prière, les soins paternels. (S. Aug. Epist. ad Gai.) Ces remèdes sont moins prompts, il est vrai; mais ils sont d'un meilleur usag-e. Le g'rand art, dans la conduite des âmes, est de vous faire aimer pour aimer Dieu, et de gagner la confiance pour parvenir à la persuasion. L'apôtre veut-il attendrir tous les cœurs, en sorte qu'on ne puisse lui résister: Je vous conjure., dit-il aux fidèles, (//. Cor., X., I.) par la douceur et par la modestie de Jésus-Cbiist.
Le pasteur expérimenté dans les voies de la grâce n'entreprend que le bien pour lequel il voit que les volontés sont déjà préparées par le Seigneur. Il sonde les cœurs: il n'oserait faire deux pas à la fois; et s'il le faut, il n'a point de honte de reculer: il dit, comme Jésus-Christ: J'aurais beaucoup de choses à vous proposer; mais vous ne pouvez pas les porter maintenant (Joan, XVI., 12). Pour le mal, il se ressouvient de ces belles paroles de Saint Augustin: "Les pasteurs conduisent, non des hommes guéris, mais des "hommes qui ont besoin de guérison. Il faut souffrir les dé- "fauts de la multitude pour les guérir, et il faut tolérer la "contagion avant que de la faire cesser. Il est très difficile "de trouver le juste milieu dans ce travail, pour }• conserver "un esprit paisible et tranquille." Gardez-vous donc bien d'entreprendre d'arracher d'abord tout le mauvais grain. Laissez-le croître jusqu'à la moisson, (Matt. XIIL, 30) de peur que vous n'arrachiez le bon avec le mauvais. Toutes les fois que vous sentirez votre cœur ému contre quelque pécheur
indocile, rappelez ces aimables paroles de Jésus-Christ: Ce sont les malades, et non pas les hommes en santé, qui ont besoin de médecin. Allez et apprenez ce que signifient ces paroles: Je veux la miséricorde, et non le sacriûce; car je suis venu appeler, non des justes, mais des pécheurs {Matt. IX., 12, 15). Toute indig-nation, toute impatience, toute hauteur contraire à cette douceur du Dieu de patience et de consolation, est une rigueur de pharisien. Ne craig-nez point de tomber dans le relâchement en imitant Dieu même, en qui la miséricorde s'élève au-dessus du jugement. (Jac.,ni., 15.)
Hélas! quelque soin que vous preniez de vous faire aimer et d'adoucir le joug-, quelles contradictions ne trouverez-vous pas dans votre travail! Veut-on faire le mal, ou du moins laisser tomber le bien par mollesse, on flatte les passions de la multitude, et on est applaudi; on se fait des amis aux dépens des règ-les. Mais veut-on faire le bien et réprimer le mal, il faut refuser, contredire, attaquer les passions des hommes, se roidir contre le torrent: tout se réunit contre vous. "Quiconque, dit Saint Cyprien, n'imite pas les mé- "chants, les offense. Les lois mêmes cèdent pour flatter le "péché; et le désordre, à force d'être public, commence à pa- "raître permis." Les abus sont nommés des coutumes; les peuples en sont jaloux comme d'un droit acquis par la possession: on se récrie contre la réforme, comme contre un changement indiscret. Lors même que le pasteur use des plus sag-es adoucissements, la réforme, qui édifie par une utilité réelle, trouble les esprits par une nouveauté apparente; l'Eg^lise g-émit, sentant ses mains liées, et voyant le malade repousser le remède préparé pour sa g-uérison.
Plus vous êtes élevé, plus vous serez exposé à cette contradiction; plus votre troupeau sera g-rand, plusHe pasteur aura à souffrir. Il vous est dit, comme à Saint Paul: Je vous montrerai combien il faudra que vous souffriez pour mon nom. (Act.,IX., 16.) Travailler, et ne voir jamais son ouvrag-e; travailler à persuader les hommes, et sentir leur contradiction; travailler, et voir renaître sans cesse les difficultés; combats au-dehors, craintes au-dedans; ne voir que trop où sont les pécheurs, et ne savoir jamais avec certitude
OÙ sont les vrais justes, comme Saint Aug"ustin le remarque: voilà le partag-e des ministres de Jésus-Christ.
L'Allemag-ne, cette terre bénite qui a donné à l'Eg-lise tant de saints pasteurs, tant de pieux princes, tant d'admirables solitaires, a été ravag-ée par l'hérésie. Les endroits heureusement préservés en ont ressenti quelque ébranlement; la discipline en a souffert. Combien de fois serez-vous réduit, à la vue de tous ces maux, à dire avec tous les apôtres: Nous sommes des serviteurs inutiles! {Luc, XVIII., 10) Vos pieds seront presque chancelants, et votre cœur séchera quand vous verrez la fausse paix des pécheurs aveug"lés et incorrig-ibles. O pasteurs d'Israël, travaillez dans la pure foi, sans consolation, s'il le faut: possédez votre âme en patience. Plantez, arrosez, attendez que Dieu donne l'accroissement; ne dussiez-vous jamais procurer que le salut d'une seule âme, les travaux de votre vie entière seraient bien employés.
Mais voulez-vous, O prince cher à Dieu, que je vous laisse un abrégé de tous vos devoirs; gravez, non sur des tables de pierre, mais sur les tables vivantes de votre cœur, ces grandes paroles de Saint Augustin: "Que celui qui vous "conduit se croie heureux, non par une puissance impérieuse, "mais par une charité dévouée à la servitude. Pour l'hon- "neur, il doit être en public au-dessus de vous; mais il doit "être, par la crainte de Dieu, prosterné sous vos pieds. Il "faut qu'il soit le modèle de tous pour les bonnes œuvres, "qu'il corrige les hommes inquiets, qu'il supporte les faibles, "qu'il soit patient à l'égard de tous, qu'il soit prompt à obser- "ver la discipline, et timide pour l'imposer à autrui; et quoi- "que l'un et l'autre de ces deux points soient nécessaires, qu'il "cherche néanmoins plutôt à être aimé qu'à être craint."
III. Mais où est-ce qu'un homme revêtu d'une chair mortelle, et environné d'infirmité, peut prendre tant de vertus célestes pour être l'ange de Dieu sur la terre? Sachez que Dieu est riche pour tous ceux qui V invoquent {Rom., X. 12.) Il nous recommande de prier, de peur que nous ne perdions, faute de prier, les biens qu'il nous prépare. Il prcmet, il invite; il nous prie, pour ainsi dire, de le prier. Il est vrai qu'il faut un grand amour, pour paître un grand troupeau; il faut presque n'être plus homme pour mériter de conduire
les hommes; il faut ne plus laisser voir en soi les faiblesses de l'humanité. Ce n'est qu'après vous avoir dit trois fois, comme à Saint Pierre: M' aiwez-vovsF qu'après avoir tiré trois fois de votre cœur cette réponse: Seigneur! vous le savez, que je vous aime (Jean, XXI., 15, 17): que le g-rand pasteur vous dit: Paissez mes brebis. Mais enfin celui qui demande un amour si courag-eux et si patient est celui-là même qui nous le donne. Venez, hâtez-vous, achetez-le sans argent. (Is., LV., 1.) Il s'achète parle simple désir; nul n'en est privé, que celui qui ne le veut pas. O bien infini, il ne faut que vouloir pour vous posséder! C'est cet or pur et enflammé, ce trésor du cœur pauvre, qui apaise tout désir, et qui remplit tout vide. L'amour donne tout, et l'amour, luimême est donné à quiconque lui ouvre son cœur. Mais voyez cet ordre des dons de Dieu, et g-ardez-vous bien de le renverser. La g-râce seule peut donner l'amour, et la grâce ne se donne qu'à la prière. Priez donc sans intermission {I. Thess., V. 17.) Si tout fidèle doit prier ainsi, que sera-ce du pasteur! Vous êtes le médiateur entre le ciel et la terre: priez, pour aider ceux qui prient, en joignant vos prières aux leurs; de plus, priez pour tous ceux qui ne prient pas. Parlez à Dieu en faveur de ceux à qui vous n'oseriez parler de Dieu, quand vous les voyez endurcis, et irrités contre la vertu. Soyez, comme Moïse l'ami de Dieu; allez loin du peuple, sur la montagne, converser familièrement avec lui face à face (Exod., XXXIII. , 11); revenez vers le peuple, couronné de rayons de gloire, que cet entretien ineffable aura mis autour de votre tête. Que l'oraison soit la source de vos lumières dans le travail. Non-seulement vous devez convertir les pécheurs, mais encore vous devez diriger les âmes les plus parfaites dans les voies de Dieu; vous devez annoncer la sagesse entre les parfaits (I. Cor., IL, 6); vous devez être leur guide dans l'oraison, pour les garantir des illusions de l'amour propre. Soyez donc le sel de la terre, la lumière du monde, l'œil qui éclaire le corps de votre Eg'lise, et la bouche qui prononce les oracles de la tradition.
Oh! qui me donnera cet esprit de prière, qui peut tout sur Dieu même, et qui met dans le pasteur tout ce qui lui manque pour le troupeau? O esprit de prière, c'est vous qui formerez
de nouveaux apôtres, pour chang-er la face de la terre. O esprit, O amour, venez nous animer; venez nous apprendre à prier, et priez en nous; venez vous y aimer vous-même. Priez sans cesse pour aimer et pour faire aimer Dieu, c'est la vie de l'apostolat. Vivez de cette vie cachée avec Jésus-Christ en Dieu, prince devenu le pasteur des âmes, et vous goûterez combien le Seigneur est doux (Ps. XXXIIL, 6.) Alors vous serez une colonne de la maison de Dieu; alors vous serez l'amour et les délices de l'Eg^lise.
Les grands princes, qui prennent, pour ainsi dire, l'Eglise sans se donner à elle, sont pour elle de grands fardeaux, et non des appuis. Hélas! que ne coûtent-ils point à l'Eg-lisel ils ne paissent point le troupeau, c'est du troupeau qu'ils se paissent eux-mêmes. Le prix des péchés du peuple, les dons consacrés ne peuvent suf&re à leur faste et à leur ambition. Qu'est-ce que l'Eglise ne souffre pas d'eux! quelles plaies ne font-ils pas à sa discipline! Il faut que tous les canons tombent devant eux; tout plie sous leur grandeur. Les dispenses, dont ils abusent, apprennent à d'autres à énerver les saintes lois: ils rougissent d'être pasteurs et pères; ils ne veulent être que princes et maîtres.
Il n'en sera pas de même de vous, puisque vous mettez votre gloire dans vos fonctions pastorales. Combien les exemples donnés par un évêque qui est g-rand prince ont-ils plus d'autorité sur les hommes, que les exemples donnés par un évêque d'une naissance médiocre! Combien son humilité estelle plus propre à rabaisser les orgueilleux! Combien sa modestie est-elle plus touchante pour réprimer le luxe et le faste! Combien sa douceur est-elle plus aimable! Combien sa patience est-elle plus forte pour ramener les hommes indociles et égarés! Qui est-ce qui n'aura point de honte d'être hautain et emporté, quand on verra le prince, au milieu de cette puissance, doux et humble de cœur? Qu'elle sera la force de sa parole, quand elle sera soutenue par ses vertus! Par exemple, qu'elle fut la gloire de l'Eglise de Cologne quand elle eut pour pasteur le fameux Brunon, frère de l'empereur Othon 1er! Mais pourquoi n'espérerions-nous pas de trouver dans Clément un nouveau Brunon? Il ne tient qu'à vous, O prince, d'essuyer les larmes de l'Eg-lise, et de la consoler de
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tous les maux qu'elle souffre dans ces jours de péché. Vous ferez refleurir les terres désertes; vous ramènerez la beauté des anciens jours
Peuples, pour le bonheur desquels se fait cette consécration, que ne puis-je vous faire entendre de loin ma faible voix! Priez, peuples, priez; toutes les bénédictions que vous attirerez sur sa tête reviendront sur la vôtre; plus il recevra de grâces, plus il en répandra sur le troupeau.
Et vous, O assemblée qui m'écoutez, n'oubliez jamais ce que vous voyez aujourd'hui; souvenez-vous de cette modestie, de cette ferveur pour le culte divin, de ce zèle infatigable pour la maison de Dieu. N'en soyez pas surpris: dès son enfance, ce prince a été nourri des paroles de la foi; le palais où il est né avait, nonobstant sa magnificence, la régularité d'une communauté de solitaires; on chantait dans cette cour, comme au désert, les louanges de Dieu. Le Seigneur n'oubliera point tant de marques de piété devenues comme héréditaires dans cette maison: après les jours de tempête, il fera enfin luire sur elle des jours sereins, et lui rendra son ancien éclat.
Vous voyez, mes frères, ce prince prosterné au pied des autels; vous venez d'entendre tout ce que je lui ai dit. Eh! qu'estce que je n'ai pas osé lui dire? eh! qu'est-ce ce que je ne devais pas lui dire, puisqu'il n'a craint que d'ignorer la vérité? La plus forte louange le louerait infiniment moins que la liberté épiscopale avec laquelle il veut que je lui parle. Oh! qu'un prince se montre grand quand il donne cette liberté! oh! que celui-ci paraîtra au-dessus des vaines louanges, quand on saura tout ce qu'il a voulu que je lui dise.
Et vous, O prince sur qui coule l'onction du Saint-Esprit, ressuscitez sans cesse la grâce que vous recevez par l'imposition de mes mains. Que ce grand jour règle tous les autres jours de votre vie jusqu'à celui de votre mort. Soyez toujours le bon pasteur prêt à donner votre vie pour vos chères brebis, comme vous voulez l'être aujourd'hui, et comme vous vou driez l'avoir été au moment où, dépouillé de toute grandeur terrestre, vous irez rendre compte à Dieu de votre ministère. Priez, aimez, faites aimer Dieu; rendez-le aimable en vous; faites qu'on le sente en votre personne; répandez au loin la
bonne odeur de Jésus-Christ; soyez la force, la lumière, la consolation de votre troupeau; que votre troupeau soit votre joie et votre couronne au jour de Jésus-Christ.
O Dieu, vous l'avez aimé dès l'éternité; vous voulez qu'il vous aime, et qu'il vous fasse aimer ici-bas. Portez-le dans votre sein au travers des périls et des tentations; ne permettez pas que la fascination des amusements du siècle obscurcisse les biens {Sap. IV. 12) que vous avez mis dans son cœur: ne soufifrez pas qu'il se confie ni à sa haute naissance, ni à son courag-e naturel, ni à aucune prudence mondaine. Que la foi fasse seule en lui l'œuvre de la foi! Qu'au moment où il ira paraître devant vous, les pauvres nourris, les riches humiliés, les ignorants instruits, les abus réformés, la discipline rétablie, l'Eglise soutenue et consolée par ses vertus le présentent devant le tribunal de la grâce, pour recevoir de vos mains la couronne qui ne se flétrira jamais!
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