DISCOURS SUR LES ROMANS
Les Romans ruinent l'esprit et l'intelligence — Ils corrompent LE CCEUR DE CEUX QUI LES LISENT — IlS SONT TRÈS DANGEREUX POUR LES MCEURS ET CAUSENT LA PER- DITION DE BIEN DES AMES.
''Celui qui aime le danger, y périra."— L'Ecclésiastique, III., 27.
L'auteur de cette leçon si importante avait sans doute une connaissance parfaite du cœur humain et de sa frag-ilité. La vérité de ces paroles ne s'est vérifiée que trop souvent par les chutes répétées de ceux qui se confient dans leur propre force et se jettent au milieu des dang-ers, où ils reçoivent presque toujours des blessures mortelles. La fuite du dang-er de pécher est le seul moyen de salut. La lâcheté, qui dans d'autres circonstances est considérée comme faiblesse devient dans cette occasion une vertu essentielle. Nous devons fuir, et fuir promptement le danger du péché.
Parmi les dangers nombreux qui entourent maintenant la jeunesse, il n'y en a pas, peut-être, de plus à craindre que la lecture des romans. Quand bien même ils ne seraient pas défendus à notre curiosité par la religion, la loi naturelle et l'intérêt de notre salut nous les défendent absolument.
Premièrement, parce que la lecture de ces livres est dang-ereuse; secondement, parce qu'elle produit des effets terribles et trop souvent irréparables.
Telle est la division de ce discours, et l'object de votre attention.
Rien ne peut mieux nous faire comprendre le dang-er imminent de la lecture des romans que les mauvaises impressions qu'elle laisse ordinairement dans le cœur de la jeunesse, et même des personnes ag-ées. Les romans nous donnent seulement dug-oûtpour les choses frivoles, affaiblissent nos âmes et les rendent incapables d'occupations sérieuses et de l'accomplissement de nos devoirs; ils énervent notre courag-e, nous font perdre cette rig-idité de principe et de mœurs, si nécessaire pour nous conserver dans le sentier de la vertu; ils excitent en nous une certaine sensibilité et un désir pour des objects qu'on avait auparavant méprisés et rejetés; ils nous inspirent des sentiments faussement héroïques, ils ont des passantes très dang-ereux à la vertu, des descriptions ou expressions qui, quoique chastes en apparence, insinuent des pensées immodestes, des imag-es vives et frappantes, capables de troubler et dérég-ler l'imag-ination et la raison, non pas tant parce qui est décrit, que parce qui est laissé sous un certain voile, pour piquer notre curiosité; ils ont des descriptions simples et naturelles qui font petit à petit pénétrer le vice dans l'âme, et le feu impur dans le cœur. Ce serait déraisonnable de vouloir se flatter et se tromper soi-même sur les mauvais effets causés par la lecture des mauvais livres, n'importe par qui ils ont été écrits, par des hommes de talent ou non; très souvent, sinon toujours, ils causent dans l'esprit des troubles et des émotions secrètes qui sont ordinairement le prélude de chutes honteuses. Que dirai-je de plus, ils peig^nent le vice sous des couleurs ag-réables qui dégfuisent son horreur; ils effacent par de brillantes descriptions des fausses vertus la beauté de celles qui sont nobles et réelles; ils louent un honneur chimérique à la place de l'honneur véritable qu'ils tournent en ridicule. Plus ils s'efforcent de montrer de la délicatesse dans les passions, plus g-rands sont les dang^ers de la déception. Que dois-je ajouter encore? Ils décrivent dans un lang-ag-e aisé la pureté du g"oût et des plaisirs mondains dans les villes, l'appareil de la luxure, des tableaux honteux, des manières encore plus inconvenables; enfin, ils proclament la doctrine d'Epicure. Telles sont les leçons qu'ils enseig-nent. O combien aisément est séduite et trompée l'âme d'une jeune personne sans expé-
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rience! Et si quelquefois la lecture de tels livres ne produit pas immédiatement ces effets pernicieux; au moins elle prépare la voie; si elle n'est pas aussitôt suivie par des défaites et des chutes, elle répand dans le cœur une disposition secrète, qui plus tôt ou plus tard causera sa ruine.
Jeune homme, qui trouvez une si grande attraction dans la lecture des romans, répondez-moi: Découvrez-vous dans cette lecture la moralité chrétienne? Kst-ce dans l'école du monde et des passions que vous espérez acquérir la connaissance de la vertu? Ou plutôt, au pied de la croix, dans l'évang-ile de Jésus-Christ crucifié pour le salut des hommes? Quelle relation, quel contraste y a-t-il entre les romans et la moralité de nos livres sacrés? Il n'y a pas de plus g-rande différence entre la lumière et les ténèbres, qu'il en existe entre l'esprit des romans, et l'esprit qui doit animer les disciples de Jésus-Christ. Crucifier notre chair avec ses vices et sa concupiscence, c'est ag-ir selon l'esprit de la relig-ion chrétienne; nourrir dans nos âmes l'amour du monde et de ses désordres, c'est, sinon l'object, du moins le fruit des romans.
Hélas! Quoi de plus dang-ereux à nos âmes immortelles? Les mauvaises conversations corrompent les bonnes mœurs, telle est la doctrine de l'Apôtre des nations. Tout discours immoral est absolument défendu; personne ne peut le nier. Et je soutiens que la lecture des romans est plus dang-ereuse qu'une conversation immorale, parce qu'elle fait des impressions plus profondes dans l'esprit. De mauvaises impressions produites par la conversation ne durent pas si long"temps, à cause du chang-ement de sujet qui porte la pensée à d'autres objects. Mais la lecture des livres immoraux, attire toute l'attention, pénètre l'esprit et le cœur, remplit l'âme entière d'imag-inations immodestes. Les romans sont lus pour satisfaire la curiosité, et d'autres passions difficiles à régfler et à contenir. On les lit des heures entières avec plaisir, et souvent quand le cœur est ouvert à des objets bien dang-ereux, quand l'âme s'oubliant elle-même devient si susceptible à tout ce qui peut flatter ses inclinations. Alors ses impressions deviennent plus vives, plus ag-réables, plus profondes et plus ineffaçables. De plus dans une conversation vous voyez souvent une personne roug-ir lorsque des expressions impures
sont proférées; la présence des autres nous inspire un certain respect qui nous arrête. Mais personne prenant plaisir dans la lecture des livres immoraux ne roug"ira pendant qu'elle remplit son esprit et son cœur d'une telle nourriture, quelqu'impure qu'elle soit. Etant seul sans précaution, le vice est dévoilé avec pleine liberté, sans honte, sans crainte; bien plus, dans un livre, les caractères sont dépeints avec art, ils sont plus vifs, plus animés et plus pénétrants; le discours est plus doux et mieux composé; les narrations sont plus naturelles, enfin tout paraît sous le meilleur aspect.
Si j'ouvre l'histoire de l'antiquité profane, je trouve de nouvelles preuves, pour démontrer le dang"er de la lecture des mauvais livres; preuves très convainquantes, car elles viennent de personnes qui n'ont pour leur seul gfuide que la simple raison, souvent faible et corrompue. Dans leurs annales je vois qu'ils cTnt proscrit de leur république, et arraché des mains des jeunes g-ens de tels livres qu'ils croyaient plus capables de corrompre le cœur que de polir l'esprit.
De là, l'Egflise de Dieu n'ayant pas moins à cœur la pureté des mœurs que celle de la foi, a en tout temps, fait tout ce qui était en son pouvoir pour détourner ses enfants de la lecture des livres immoraux. Dans son premier Concile, selon l'historien Nicéphore, elle prononça la sentence d'anathème contre un livre dont le st3'le était efféminé et immoral.
Mais si le danger ne vous effraie pas, voyons ses terribles conséquences.
La lecture des romans est très pernicieuse parce qu'elle pervertit le jug^ement, cqrrompt les bonnes inclinations et cause la ruine d'une multitude innombrable d'âmes. Quelques exemples sur ce sujet nous feront mieux comprendre le grand danger de ces livres.
Ste. Thérèse, qui en lisant la vie des saints et des martyrs avait tellement imbibé son âme de l'esprit de Dieu, qu'étant encore enfant, elle laissa la maison de son père, afin de trouver une place où elle pût gagner la couronne du martyre. Thérèse, si jeune encore, martyre déjà par le désir, mais sans succès dans son projet de mourir pour Jésus-Christ, continue d'être un ange de piété jusqu'à ce qu'elle commence à lire les romans. Thérèse est un grand exemple des mauvais effets
qu'ils produisent. "La lecture des romans," dit-elle, "commença par refroidir mes bons désirs, et fut la cause de mes fautes sur bien d'autres sujets, je m'imag-inais, néanmoins, qu'il n'y avait pas du mal, quoique je perdisse plusieurs heures du jour et de la nuit dans ce vain exercice, à l'insu de mon père. Mais j'étais tellement attachée à cette habitude, qu'il me semblait que je ne pouvais être heureuse, si je n'avais pas quelque nouveau livre." Si elle n'avait été retirée d'un si g-rand danger par une g-râce spéciale de Dieu, elle aurait péri, comme vous pouvez vous en convaincre en lisant sa vie écrite par elle-même.
Un autre exemple non moins important est celui de St. Aug-ustin, un des plus g-rands docteurs de l'Eg-lise. Dans sa jeunesse, avant d'être chrétien, emporté par le désir de connaître toutes choses, il lisait sans distinction toute espèce de livres. Les comédies de Térence sont pour lui pleines de charmes; mais plus il les lit, plus le poison se répand dans son esprit et dans son cœur. Le feu des passions impures s'allume dans son âme et il se trouve lui-même plong-é dans l'abîme de la dépravation la plus honteuse. Lisez le livre de ses confessions, et vous y verrez combien il eut à combattre pour sortir de cet abîme de corruption. Bien plus il vous dira qu'il n'y aurait eu aucune espérance de salut pour lui, si Dieu par un miracle de sa g-râce n'avait brisé ses chaînes.
Ecoutez aussi les lamentations d'un autre, qui trompé par le désir d'une vaine réputation avait écrit des romans et les avait livrés au public. Touché et converti par la g-râce de Dieu, il voit les maux qu'il a causés par ses écrits, il désire, mais en vain, mettre une fin au scandale et réparer le passé. "Qui m'assurera," dit-il, "que ma douleur a touché le cœur de Dieu, tandis que mes écrits continuent de produire la destruction des âmes. Je publie des rétractations, mais voudrat-cn prendre la peine de les lire; et ceux qui les liront, en recevront-ils quelque avantage? Que deviendront tant d'âmes perdues par mes écrits? Quel terrible état pour celui qui se sent coupable et impuissant de réparer le mal qu'il a fait!"
Je veux encore exposer à votre vue un nouveau tableau qui fera des impressions plus profondes dans votre esprit. Je me représente un jeune homme de ce collège qui d'abord
était effrayé par la seule pensée du crime comme des premières atteintes d'une maladie très dang^ereuse; sur sa fig-ure brillait l'innocence et l'esprit de piété, on le voyait souvent à l'église recevoir les sacrements avec ferveur; il trouvait ses délices dans la lecture des bons livres et dans l'accomplissement de tous ses devoirs, comme chrétien et comme élève. La couronne de la victoire avait souvent orné son front, il était la gfloire de ses maîtres, et bien des fois il avait été proposé comme modèle à ses compagnons, enfin il était le jeune homme le plus accompli du collège par sa vertu et par sa science. Un tel commencement nous donna la plus grande espérance d'un heureux avenir; mais vaine attente! Un souffle contagieux s'élève et entoure cette jeune plante, elle perd sa beauté et se dessèche. Une imprudence est devenue pour ce jeune infortuné une pierre d'achoppement contre laquelle s'est évanouie toute la ferveur de sa vertu. Il commence à prendre plaisir à nourrir son esprit de la lecture de mauvais livres. . . .Jeune homme infortuné, où diriges-tu tes pas? Regarde l'abîme ouvert devant toi, sois saisi d'horreur et reviens si tu ne veux t'y précipiter et périr pour toujours! .... Mais en vain, inutiles sont les admonitions de ses amis; il est aveugle et sourd; il a déjà avalé une trop grande quantité d'eau corrompue, et il n'aperçoit pas le danger. Il continue de nourrir son âme du fruit de l'arbre défendu, et en même temps la corruption se répand plus profondément dans son cœur, et un poison subtil s'infuse dans ses veines; ses bons livres ont disparu, et avec eux les règles qui lui retraçaient tous ses devoirs. Maintenant il ne sent que dégoût pour les choses saintes, il n'a plus recours à la fontaine des grâces pour purifier son âme et recevoir la force nécessaire contre les tentations; les instructions religieuses sont pour lui une nourriture insipide, sans saveur, désagréable et dégoûtante. Enfin nous le vo3^ons plongé dans le plus profond abîme de corruption. Kt lui qui avait été la gloire et l'ornement du collège, en est devenu l'opprobre.
O permettez-moi de m'écrier avec le prophète Isaïe: "La couronne de notre tête est tombée, malheur à nous parce que nous avons péché." {Lam. V. 16.)
Déplorez, mes chers amis, cette fatale destinée; crai-
nez le dang^er et ne vous y exposez pas vous-mêmes. Car le jeune homme dont nous venons de faire le portrait n'est pas un être chimérique, l'expérience nous donne de temps en temps des exemples et des leçons semblables. Que le bon Dieu vous préserve tous de tomber dans un pareil état de dég^radation!
Malgré ces maux si effroyables, plusieurs trouvent des prétextes pour lire les romans; mais voyons s'ils ont quelque raison bien fondée.
Pourquoi défendre les romans et permettre la lecture de l'histoire, qui révèle aussi les crimes les plus honteux? Le jeune homme, qui se plaît à soulever une pareille objection, sait-il ce que c'est que l'histoire? Si quelquefois elle découvre des crimes honteux, c'est pour en faire voir toute l'infamie et en inspirer de l'horreur; si elle montre des hommes corrompus et des nations dépravées, c'est pour les couvrir d'ignominie et pour exciter contre eux le mépris du g^enre humain. En outre, je trouve dans l'histoire un contre-poison inconnu dans les romans. Si dans l'histoire je vois le crime, je vois aussi des vertus sublimes admirées par des hommes sag'es des g^énérations présentes et passées. De là, ne comparez plus les romans à l'histoire. Lisons l'histoire pour notre instruction, et laissons les romans périr dans la poussière, ou plutôt qu'ils soient réduits en cendres.
D'autres objectent encore et disent: Il faut apprendre à bien parler, et les romans sont presque les seuls livres qui peuvent nous procurer cet avantag-e. Sophisme des passions mauvaises! Les romans seuls nous enseig-nent à bien parler! Grâces à Dieu, nous ne sommes pas réduits à la triste nécessité de faire le mal, afin d'apprendre à bien parler! Nos meilleurs écrivains ont trouvé le secret de joindre l'éloquence à la solidité; des sujets secs et stériles ont reçu sous leur plume, le plus charmant aspect. Mais quand bien même nous serions dans la nécessité d'ig-norer pour toujours notre lang-ag-e, il ne nous serait pas encore permis de puiser nos connaissances de sources impures dont les eaux empoisonnées causeraient la mort; et nous refusons sans doute aux romans l'honneur d'apprendre à bien parler. Si par bien parler, on comprend l'usage d'expressions hyperboliques dans la conversation; oui, nous devons avouer et faire justice aux romans,
ils ont cet avantag-e. Mais si pour bien parler, on entend converser avec précision, discernement, solidité, avec des expressions vives et naturelles, amis des romans humiliez-vous, ils ne vous donneront jamais cette science.
D'autres pourraient dire encore si les livres obscènes sont défendus, on doit au moins nous permettre les ouvrag-es dans lesquels ils n'y a que des expressions tendres. La religion, vous permettra de lire des livres pleins d'expressions tendres! Mes amis, vous ne m'avez pas compris, mon dessein n'était pas de vous défendre des productions monstrueuses, ou la corruption du cœur humain a dépassé toutes limites. Je suppose que votre éducation et vos sentiments naturels sont. tels qu'ils vous inspirent de l'horreur pour des livres de ce genre. La question est seulement sur ceux dont vous venez de parler, et je soutiens qu'ils sont plus dangereux que les autres; l'obscénité elle-même révolte et est dégoûtante; la nature donne contre elle des armes à toute personne qui n'a pas étouffé sa voix. Mais où sont les moyens de résister au vice quand il paraît orné des traits de la vertu, et embelli de tous ses charmes? Où trouver une âme assez forte pour rejeter un poison si bien préparé? C'est le piège le plus séduisant pour l'innocence, et le rocher le plus renommé par les naufrages.
De là, anathème aux romans! Malheur à ceux qui les lisent! Malheur à ceux qui les prêtent! Loin de vous ces écrits licencieux produits par le libertinage, dont la vog-ue et le succès sont principalement dûs à l'effroyable mérite de séduire et corrompre. Ah! si quelqu'un parmi vous a jamais eu l'infortune de souffrir quelqu'injure par la lecture des romans qu'il réfléchisse et qu'il s'arrête! Un abîme profond, très profond est ouvert devant lui! Quant à vous qui avez eu le bonheur de préserver votre innocence, g"ardez-vous de toucher au fruit défendu, il contient une semence d'un poison mortel. Ne soyez pas insensibles à votre salut, et à la considération de la vie éternelle qui doit être la récompense de votre fidélité.