CHAPITRE VIL
Journée du 3i mai. — Insurrection de la commune de Paris. — ajuia. — Décret d'arrestation contre les principaux girondins.
L'épée était tirée, et le fourreau jeté loin de nous; il ne restait plus qu'à combattre. Dans ce moment fatal, sauf un ou deux hommes de courage, les girondins perdirent la tête, tandis que nous marchâmes avec fermeté vers notre hut. Le succès ne tarda pas à couronner notre attente. Elle est triste sans doute la victoire remportée sur des collègues, sur des patriotes égarés; mais on nous avait placés dans la triste alternative de vaincre ou de périr. Force fiit pour nous de nous défendre avec énergie, et de terrasser nos adversaires pour ne pas être abattus par eux.
Dans la nuit du 3o au 3i mai , les commissaires des sections, réunis à l'archevêché , proclamèrent V insurrection et la levée en masse du peuple contre les contre -révolutionnaires des sections. Henriot, chef de bataillon d'une section du faubouro; Saint- Antoine, fut nommé commandant général provisoire, c'est-à-dire chef de l'insurrection. Les autorités municipales furent cassées; les commissaires
(les sections se transportèrent à la maison commune, où ils signifièrent la cessation de leurs pouvoirs aux membres du conseil général , qui se séparèrent aux cris de vive la république I... Mais bientôt les commissaires conférèrent de nouveaux pouvoirs aux autorités parisiennes, qui consentirent à se mettre à la tète de l'insurrection. En même temps quelques sections prenaient des arrêtés contraires. Deux mille sectionnaires girondins remplirent la place du Carrousel, où se précipitèrent également une foule d'insurgés. Le canon d'alarme, la générale, le tocsin, retentirent sur tous les points de la capitale : la crise touchait à sa fin; c'était au plus habile, et surtout au plus courageux à en profiter.
C'est au milieu de cette confusion terrible que notre séance s'ouvrit : elle se prolongea depuis six heures du matin jusqu'à dix heures du soir. Lanjuinais, Vergniaud, Guadet, y représentèrent le parti de la Gironde ; la plupart des autres membres du côté droit étaient allés recruter dans les sections qu'ils regardaient comme les plus favorables à leur cause. Cependant la séance n'eut pas de résultats très -décisifs; elle fut employée en grande partie à l'audition de pétitionnaires qui venaient réclamer la mise en jugement des girondins et de la commission des douze. Ces grandes mesures, converties en motions par plusieurs d'entre nous, ne furent pas même discutées; seulement, sur la proposition de Barrère, au nom du comité de salut
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public, la commission des douze fut cassée, les scellés apposés sur ses papiers, et le comité de sûreté générale fut chargé de présenter, sous trois jours, un rapport sur ses opérations. Pendant l'appel nominal sur ce décret, les pétitionnaires remplissaient en partie la barre , les couloirs et les banquettes qui leur étaient destinées. Le côté droit en tira avantage contre nous, pour déclarer que nos délibérations n'étaient pas libres. « Citoyens, m'écriai-je alors en m'adressant aux montagnards, faisons cesser ces clameurs; passons de ce côté (montrant le côté droit) pour éviter toute confusion ; nos places seront bien gardées par les pétitionnaires. » Ma motion , accueillie avec une sorte d'enthousiasme par mes collègues, fut aussitôt exécutée, et nous allâmes nous asseoir sur les bancs jusqu'alors occupés par les girondins, aux acclamations réitérées des pétitionnaires et des tribunes.
L'appel nominal donna une immense majorité en faveur des décrets du comité de salut public. Ainsi le Marais abandonnait la Gironde, ou plutôt les girondins s'abandonnaient eux-mêmes; car en présence des bataillons armés contre eux , au son du tocsin , du canon d'alarme et de la générale , Vergniaud proposa de déclarer que les sections de Paris avaient bien mérité de la patrie. On pense bien que cette motion inconcevable de sa part fut accueillie de notre côté avec joie : la commune elle-même en triompha; il lui était
prouvé par ce seul fait que ses adversaires n'avaient ni la volonté ni la force de combattre. « Vous apprendrez sans doute avec joie et avec quelque surprise, dit Chaumette au conseil général, que Vergniaud a proposé de déclarer que nous avons bien mérité de la patrie; mais d'où que vienne cette déclaration , elle est conforme à la justice et à la vérité. » Le lendemain, i" juin, un acte bien plus inconcevable encore signala, dans ses derniei^s moments, la faiblesse du parti aussi impuissant que vaniteux qui nous avait jusqu'alors fait tant de mal. Tandis que la commune permanente et constituée en insurrection publiait contre eux une proclamation arrogante; pendant, dis -je, qu'on leur déclarait la guerre avec franchise, ils consentaient à la publication d'une adresse au peuple français, qui contenait leur condamnation et la justification de l'insurrection parisienne et des coups qu'on se préparait à leur porter. On lisait dans cette adresse , rédigée par Barrère , les phrases suivantes , qui suffisent pour caractériser l'étrange léthargie du côté droit au milieu de circonstances aussi graves :
« Français , un grand mouvement s'est fait dans Paris; les ennemis de la république vont se hâter de vous le peindre comme un grand malheur; ils vont vous dire que le tocsin et le canon d'alarme ont, pendant une nuit et un jour, tenu cette ville immense dans l'épouvante ; que des milliers d'hommes armés, sortis confusément de
toutes les sections, se sont précipités autour de la convention nationale, et lui ont dicté leurs volontés pour les lois de la république. Français, vos représentants sont persuadés que le bonheur des empires ne peut être fondé que sur la vérité, et ils vont la dire.
({ Des mesures plus rigoureuses que celles qui conviennent à la liberté dans une république naissante avaient excité du mécontentement; on a cru les droits de l'homme violés; et les sections d'une ville qui s'est insurgée deux fois avec tant de gloire, se sont levées encore; mais, avant même de se lever, elles ont mis toutes les personnes et les propriétés sous la sauvegarde de tous les républicains. Si le tocsin et le canon d'alarme ont retenti, du moins aucun trouble, aucune terreur n'ont été répandus ; le bruit des ateliers n'a point été interrompu , et le cours des affaires a été le même : toutes les sections, couvertes de leurs armes, ont marché, mais pour se déployer dans le plus grand ordre et avec respect autour des autorités constituées et des représentants du peuple.
« La liberté des opinions s'est encore montrée dans la chaleur même des débats de la convention. En demandant le redressement de leurs griefs avec quelques exagérations inséparables du zèle civique, même avec cette fierté qui caractérise l'homme libre, les pétitionnaires ont juré de mourir pour le maintien de la loi, pour l'unité et l'in-
divisibilité de la république, et pour la sûreté de la représentation nationale.
« La convention , qu'on avait voulu alarmer jusque sur la vie de plusieurs de ses membres, a vu ses alarmes disparaître au moment même où l'agitation est devenue plus générale ; et c'est au milieu de ce mouvement qu'elle a senti, qu'elle a décrété que les sections de Paris avaient bien mérité de la patrie. Tandis que dans l'enceinte de la représentation nationale la réparation lionorable des torts préparait la réconciliation des coeurs, au dehors tout représentait l'image, non pas de la confusion et du désordre, mais celle d'un peuple énergique qui défend ses droits et sa liberté.
« C'est ainsi que chez une nation digne d'exercer elle-même sa souveraineté, les orages qui menacent la liberté la rendent plus pure et plus indestructible , et que l'ordre social se perfectionne à travers les infractions passagères qu'il reçoit.
« Français, vous ne doutez pas que dans cette occasion l'ambition , la malveillance et l'aristocratie veillent , toujours prêtes à profiter des événements ; vous ne doutez pas que de faux patriotes , stipendiés par les ennemis , redoublent d'efforts pour servir leurs desseins, en précipitant les bons citoyens dans des excès dangereux; mais l'immense majorité d'un peuple fortement prononcé pour l'égalité, la liberté et la propriété, a,
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encore une fois , trompé leur espérance et déjoué leurs projets.
(( Telle a été cette journée : elle a inspiré un instant des inquiétudes ; mais tous ses résultats ont été heureux; elle a présenté l'étonnant spectacle d'une insurrection dans laquelle la vie et les propriétés ont été aussi sûrement protégées que dans le meilleur ordre social.
« Ainsi tous les événements profitent à la liberté : accélérons de concert le moment de la consolider par une constitution républicaine : vos représentants viennent de prendre l'engagement solennel de former, dans peu de jours, ce lien indissoluble de tous les départements ; ils vous appellent à une réunion fraternelle pour cette époque du lo août, qui sera à jamais l'anniversaire de la conquête de la liberté.
« C'est là que vous promettrez d'abhorrer la royauté qui vous soumettrait à l'oppression domestique, et le fédéralisme qui vous livrerait sans force à des tyrans étrangers.
« Citoyens de Paris, vous avez vu que jamais la confiance de la convention nationale ne s'était éloignée de vous. Vous avez vu qu'elle se plaît à délibérer au milieu d'un peuple en qui l'amour de la liberté est une passion, et d'une ville que les travaux d'un siècle entier ont rendue pour l'Europe, comme pour la Fiance, le centre des sciences et le foyer des lumières.
« Soldats de la république, ne craignez plus
qu'au moment où vous combattrez les tyrans et les rebelles, les divisions intestines compromettent la cause de la liberté, pour laquelle vous versez votre sang avec tant de gloire. L'union seule peut sauver la patrie; quel que soit votre grade, général ou soldat, quel que soit le corps où vous servez, ne vous disputez plus que de courage, comme nous avons juré de ne plus nous disputer que de zèle pour nos devoirs et de sacrifices pour la patrie. »
Le 2 juin l'insurrection recommença plus menaçante encore : le côté droit n'avait rien trouvé à opposer aux forces populaires ; elles se préparèrent à l'écraser. C'était pour nous le moment de rendre définitive une victoire qui pouvait nous coûter cher, si nous laissions à nos adversaires le temps de réunir les forces départementales dont ils pouvaient disposer, et qui déjà avaient tenté de se réunir dans une grande fédération contre la capitale. Aussi, quoique nous eussions l'intention de défendre nos collègues contre toute violence, nous avions en même temps résolu de ne pas laisser passer la séance sans obtenir l'expulsion de ceux des chefs du côté droit dont nous regardions la présence dans le sein de la convention comme incompatible avec le salut public. Les orateurs sectionnaires recommencèrent à se presser à notre barre pour demander l'accusation des vingt-deux; leur langage était changé depuis la veille; au lieu de prier, ils ordonnaient, et une
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foule de peuple armé entourait la convention pour donner une nouvelle force à leurs pétitions impératives. Les bataillons dévoués aux inculpés, certains de n'avoir aucun appui à attendre d'eux, avaient fraternisé avec les insurgés. Il n'y avait plus de lutte au dehors, il y avait victoire complète; mais il s'agissait de la réaliser dans le sein de la convention. Legendre, Bazire, Robespierre jeune, demandèrent le décret d'accusation contre les députés inculpés. D'autres réclamèrent préalablement un rapport du comité de salut public. Les hommes du Marais, long- temps alliés à la Gironde, rompirent le silence pour proposer un lâche tempérament : « Sauvez le peuple de luimême , s'écrièrent- ils, sauvez vos collègues, en
prononçant leur arrestation provisoire! »
J'ai toujours été partisan des mesures énergiques, sans approuver les violences inutiles, et j'ai toujours eu horreur surtout du sang injustement répandu; aussi me trouvai -je en cette journée décisive, dans une triste alternative. Prononcer le décret d'accusation contre nos collègues, c'était les envoyer à la mort; les déclarer innocents, c'était à la. fois mentir à ma conscience, et perdre le succès d'une journée qui pouvait nous sauver. Le lâche terme moyen du Marais était la plus mauvaise mesure possible; car, en déclarant implicitement les accusés innocents , elle rendait nulle une insurrection qui devait porter ses fruits, et en même temps elle livrait à la fureur popu- I. i6
laire des hommes dont nous étions loin de désirer la mort; d'ailleurs elle déshonorait la convention, en constatant en quelque sorte que nous avions cédé à la peur et à l'oppression.
Je cherchai une mesure propre à tout concilier; et après quelques instants, je pensai l'avoir trouvée. Il s'agissait de parvenir à la fois à détruire l'influence pernicieuse du côlé droit, et à sauver la vie de ses principaux chefs. Je crus remplir ce douhle hut en demandant qu'on fit à ces hommes l'application de la loi des suspects. Mon projet ayant été approuvé par quelques-uns de mes amis, je demandai la parole, et m'exprimai de la manière suivante :
« Il existe une loi portant que tous les citoyens suspects seront mis en état d'arrestation; il existe un droit que vous avez déclaré, c'est que la loi est é^ale pour tous , soit qu'elle protège , soit qu'elle punisse. Eh hien ! si des membres de la convention sont reconnus suspects , la loi doit porter sur eux comme sur les plus simples citoyens.
« Maintenant je vais vous faire quelques rapprochements qui vous prouveront que les membres dénoncés sont au moins suspects. Louis XVI, par ses prociamations, calomniait les citoyens de Paris pour s'opposer à l'établissement de la liberté. Qu'ont fait les vingt-deux membres dénoncés? ils n'ont cessé de calomnier la même ville.
« Les preuves existent, et ce système de calomnie était même antérieur à la réunion de la con-
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vention nationale : car nous sommes arrivés, nous, députés des départements, entourés de préventions contre Paris et sa, députation ; on nous invitait à tenir nos séances dans une autre ville.
« Je soutiens que ceux qui ont constamment suivi un système de calomnie contre Paris étaient d'accord avec, le roi; et Lanjuinais, en traitant dernièrement le maximum des grandes communes, s'est permis la satire la plus virulente contre Paris. Que fit Louis XVI au commencement de la révolution ? Il fit approcher soixante mille hommes de Paris pour le détruire. Eh bien ! la garde départementaire , proposée par plusieurs membres, n'avait-elle pas le même but? L'intention de ceux qui l'ont demandée n'était-elle pas de mettre sous le joug les patriotes, et de donner aux Français une constitution qui n'aurait point eu pour bases la liberté et l'égalité.
« Le jour que Buzot fit cette proposition, je lui dis : Vous venez de jeter une pomme de discorde entre Paris et les départements, et vous venez de semer un germe de division dans l'assemblée ; le peuple sera toujours rempli de respect et de vénération pour les législateurs qui ne s'occupent que de son bonheur. Buzot me répondit : Jamais on ne pourra faire une bonne constitution à Paris; vous voyez ce qui s'est passé le i septembre. On a donc encore calomnié Paris, et en cela on est d'accord avec Louis XVI, X)uraouriez, et tous ceux qui ont voulu perdre cette grande cité.
{( Louis XVI a cherché à diviser l'assemblée nationale ; les membres dénoncés sont la cause de la fermentation qui règne dans cette enceinte, et cela est si vrai que, dès le premier jour de nos séances, nous nous sommes séparés en deux côtés : le premier s'est attaché aux vrais principes du républicanisme; le second est allé se ranger sous les étendards des Buzot, desVergniaud et desGensonné. Qui est-ce qui a voté l'appel au peuple? le parti de Buzot. Qui est^-ce qui a condamné Louis XVI? nous. Qui est-ce qui a voulu le sauver? les Guadet, les Vergniaud, les Buzot, etc. Tels sont les moyens dont on s'est servi pour diviser la conven~ tion.
« Dès notre arrivée ici, on nous a parlé de la faction d'Orléans ; c'était pour nous faire croire qu'on voulait abattre le roi pour placer d'Orléans sur le trône. Pour donner plus de crédit à cette absurdité, Buzot employa un moyen perfide : ce fut de demander le bannissement de la famille des Bourbons. Buzot, en faisant cette demande, avait plusieurs motifs. Si la proposition passe, se disait-il, nous mettrons à couvert d'Orléans, qui était de la faction de Dumouriez; si elle ne passe pas, nous dirons à tous les départements qu'il existe une faction d'Orléans , et que celte faction veut le rétablissement de la royauté. Nous finies rapporter le décret, parce qu'il blessait les principes; mais lorsque Dumouriez eut mis au jour ses projets, nous reconnûmes que d'Orléans lui était attaché, et
nous dénonçâmes la véritable l'action d'Orléans; et je vais prouver que cette faction existait, et qu'elle était unie à celle de Dumouriez. On vint un jour vous lire une belle lettre à la tribune, dans laquelle on annonçait que d'Orléans avait parcouru la ville de ce nom, et avait essayé de donner au peuple l'idée de se donner un roi. Aussitôt des commissaires, pris dans le côté droit, sont envoyés à Orléans à la recherche de ce complot. Eh bien , citoyens, ces commissaires se sont opposés à l'arrestation de Fécamp, seul homme qui aurait pu donner quelque éclaircissement.
« Dumouriez n'a pris le commandement des armées que pour trahir la république; Dumouriez voulait la constitution de 178g, et par conséquent un roi. Il était donc essentiel de conserver Louis XVI, car il fallait un point de ralliement, et c'était l'intention de Dumouriez. Ceux-là sont bien suspects, qui, par leurs opinions, ont favorisé les desseins de ce traître; ceux-là sont bien suspects, qui nous ont fait déclarer la guerre à toutes les puissances sans avoir préparé les moyens de défense ; et cela s'applique à Buzot, qui est venu nous proposer la guerre contre l'Espagne. Il savait bien, comme membre du comité de défense générale, que nous manquions d'une infinité d'objets nécessaires à notre défense; mais son projet élait de nous livrer aux ennemis.
« Le crime le plus atroce dont uii homme puisse se rendre coupable , c'est de vouloir allumer la p-uerre
civile dans sa patrie; eh bien! les personnes dénoncées sont suspectes de ce crime. Ceux d'entre eux qui font des journaux n'ont cessé de dire que la convention n'était pas libre, qu'elle était sous le couteau ; eh bien ! je vais vous prouver que vor.s Fêtiez, et que vous en avez abusé avec les intentions les plus perfides. Vous avez usé de votre liberté pour opérer un grand mouvement dans Paris, afin d'avoir occasion de dire que vous étiez opprimés. Quoi ! vous n'étiez pas libres, et, sans être insultés, vous avez décrété Marat d'accusation, sans qu'au préalable un rapport ait été fait : vous étiez donc de mauvaise foi , quand vous écriviez à vos départements que vous n'étiez pas libres? « D'après ces rapprochements, la loi qui ordonne de mettre en arrestation les gens suspects, doit être appliquée aux hommes dénoncés par la ville de Paris ; en conséquence, je demande que la convention décrète qu'ils seront mis en état d'arrestation, ainsi que les membres de la commission des douze. »
On voit que , dans ce discours , je me gardai bien de présenter comme innocents nos éternels adversaires : je ne le devais pas ; d'abord parce que je les croyais coupables, et, en second lieu, parce qu'une telle manière de procéder me semblait indigne de nous; mais je ne leur imputai pourtant aucune charge capitale ; je me contentai de les présenter comme atteints par les mesures légales portées contre les suspects : c'était gagner du
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temps, permettre aux esprits de reprendre du calme et aux passions de s'assoupir; il n'en fallait, pas plus pour sauver leur vie. Je ne fus pas compris : aucun membre de la convention ne demanda la parole pour m'appuyer ou pour me combattre, et ma motion resta sans résultat. Je fus peu étonné de ne trouver de soutien ni dans la Montagne , dont la haine contre la Gironde pouvait difficilement se satisfaire d'un semblable tempérament, ni dans le côté droit, qui voulait donner victoire entière aux accusés ; mais je vis avec peine que j'étais abandonné même par le Marais, à qui ma motion me paraissait devoir plaire, tant à cause de ses habitudes de conciliation que par sa position propre, puisqu'il avait des liaisons d'amitié avec les inculpés, quoiqu'il commençât à être tout-à-fait las de leur despotisme.
Cependant quarante mille hommes armés entouraient la convention, les sections se succédaient à de courts intervalles à notre barre, demandant d'une manière plus ou moins impérative le décret d'accusation contre les ï^irondins. Une sorte de stupeur régnait dans l'assemblée; nous-mêmes, membres de la Montagne, qui désirions mettre un terme à la domination de quelques collègues incapables de remplir leurs augustes fonctions, nous-mêmes nous ne pouvions pas voir sans douleur les efforts de l'insurrection populaire contre le seul corps constitué qui pût sauver la patrie. Nul ne demandait la parole; aucune délibération
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ne s'engageait; seulement de temps à autre des députés des deux côtés se plaignaient d'avoir été insultés en essayant de sortir de la salle des séances ; enfin Barrère, au nom du comité de salut public, vint conjurer les membres inculpés de se suspendre volontairement de leurs fonctions. Isnard, Lanthenas, Fauchet, Dussaulx , Rabaut, s€ bâtèrent d'y consentir; mais Barbaroux et Lanjuinais eurent le courage de refuser. Marat et Billaud-Varennes s'opposèrent en même temps à ce moyen conciliatoiie : « S'ils sont coupables, s'écria Billaud, il faut les punir; s'ils sont innocents, nous n'avons pas le droit de provoquer leur démission. »
Cependant la séance se prolongeait , et aucune mesure n'était prise, et aucune motion ne tendait à nous sortir de l'embarras dans lequel nous étions plongés depuis le matin. Hors cinq ou six hommes d'action, parmi lesquels ne se trouvait aucun ami de Danton, la Montagne partageait la consternation du côté droit. Le président Mallarmé (i) avait quitté le fauteuil de lassitude, et Hérault-Séchelles présidait silencieusement sur une assemblée muette ; enfin Barrùre nous proposa de nous présenter devant le peuple et de nous assurer jusqu'à quel
(i) Il avait remplacé Isnaid le !"■ j uin , le bureau de la convention se renouvelant tous les quinze jours. En cas d'absence du président en titre, un ex-président le remplaçait.
(IVote de l'Auteur.)
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point nous étions libres. Cette motion fut adoptée et exécutée aussitôt : nous défilâmes tous dans les cours et dans le jardin des Tuileries, garnis de tous côtés d'une force armée imposante qui nous recevait aux cris de vive la i^épublique ! sauvez le peuple ! à bas les vingt-deux ! L'aspect terrible de cette multitude décida le Marais. En rentrant dans la salle de nos séances, nul ne songeait plus à contester le décret d'arrestation (i). Il fut voté à une immense majorité. Seulement Marat, Legendre etCouthon, firent rayer de la liste fatale Lanlbenas etDussaulx, ainsi que Fonfréde, qui n'avait pas signé les décrets d'arrestation de la commission des douze.
Le bruit de cette décision se répandit bientôt au debors, et les alentours de la convention furent à l'instant évacués. Une députation de la commune vint nous remercier d'une mesure qui, disait-elle, assurait le salut de la république: « Nous venons, ajoutait - elle , vous offrir de nous constituer en otages en nombre égal à celui des députés dont vous venez d'ordonner l'arrestation , pour répondre à leurs départements de leur sûreté. »
(i) Les députés de'cre'te's d'arrestation e'taient garde's chez eux, et pouvaient même circuler dans Paris, accompagnés d'un gendarme qu'ils .étaient seulement obligés de nourrir. On leur continuait l'indemnité de 1 8 francs par jour, que touchaient tous les membres de la convention,
(IVole de l'auteur.)
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Barbaroux rejeta avec un dédain courageux cette proposition de garantir sa vie par des otages. « Mes otages, dit-il noblement, sont la pureté de ma conscience et la loyauté du peuple de Paris, entre les mains duquel je me remets. »
« Et moi, s'écria Lanjuinais, je demande des otages, non pour moi, depuis long-temps j'ai fait le sacrifice de ma vie , mais pour empêcher la guerre civile d'éclater, et pour maintenir l'unité de la république. »
Ces deux hommes, de caractères si différents, étaient sans aucun doute les membres les plus intéressants du parti de la Gironde, tant par la pureté de leurs intentions que par leur courage. Barbaroux, jeune, ardent, enthousiaste, était sincèrement républicain ; nous ne l'avons , hélas î reconnu que trop tard; et, sans les liaisons qu'il avait contractées avec les chefs de la législative, et surtout avec l'infortunée madame Roland, il se fût sans doute attaché à la Montagne, au milieu de laquelle ses talents, et surtout la fermeté do son caractère , eussent brillé d'un plus vif éclat. Vif, impressionnable, il recevait facilement les soupçons dont se repaissaient ses collègues, et il les faisait ensuite éclater avec opiniâtreté. Il soutint contre nous une guerre acharnée, et au moment même où la chaleur du combat et les préventions que les circonstances entretenaient dans nos cœurs nous portaient à voir en lui un ennemi et un conspirateur, nous ne pouvions pas nous
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refuser à estimer ses talents et sou énergie. Lanjuinais, franchement attaché aux principes de la liberté, n'était pas également lié de cœur et d'esprit aux institutions républicaines qui étonnaient sa raison, soumise aux anciennes formes de gouvernement et resserrée dans l'étude du droit. Il s'était associé iiux girondins par cela seul qu'ils étaient moins avant que nous dans la marche révolutionnaire. D'ailleurs, asservi aux idées jansénistes, et étant resté catholique ardent, il ne pouvait souffrir le dédain dans lequel la religion de ses pères était tombée. De semblables idées ne se coordonnaient pas assez avec les impressions qui dominaient parmi nous, pour qu'on pût bien juger le caractère de ce député. Il nous était impossible de reconnaître en lui autre chose que l'homme à qui répugnait le développement de la force révolutionnaire, et nous voyions un royalisme effectif dansée ([ui n'était en lui qu'une manière différente de comprendre la liberté. Il n'est pas de girondin qui ait été plus haï que lui, et peut-être n'en est-il pas qui aient moins mérité de l'être. Cependant la suite de sa conduite a prouvé que nous ne nous trompions pas en le regardant comme attaché au fond à la monarchie constitutionnelle. Quoi qu'il en soit, c'était un honnête homme, dans lequel nous avions tort de voir un traître. Sans affectionner beaucoup la forme républicaine, il n'eût pas songé à la renverser, sans la frayeur que lui firent éprouver les excès inséparables d'une grande crise. Ces
excès le frappèrent trop pour lui permettre de découvrir le noble but qu'ils nous auraient fait atteindre; mais le courage avec lequel il combattit ce qu'il regardait comme mal, est digne d'estime, et l'on ne saurait trop regretter que le malheur des temps ait pu rendre des hommes d'honneur ennemis irréconciliables d'un homme de cette trempe.
La convention ordonna l'impression de l'adresse de la commune. Ce fut le dernier acte de la longue et triste séance du 2 juin. Nous nous séparâmes ensuite, l'âme navrée de ces douloureux débats. Nous à qui la victoire semblait rester, les montagnards qu'on n'a pas craint de peindre comme des hommes féroces et avides de sang n'étaient pas ceux qui voyaient avec moins de tristesse cette fatale lutte. Ce n'est pas nous qui avions engagé une guerre qui ne pouvait se terminer que par la mort! — Ce n'est pas nous qui avions fait naître la crise qui dévorait une partie de nos collègues ! Placés malgré nous sur la brèche , il nous avait fallu attaquer pour nous défendre. Hélas! ils l'avaient voulu.
Avant de "terminer ce tableau, l'un des plus douloureux de ceux que j'aurai à tracer, qu'il me soit permis de résumer quelques déductions qui peut-être se trouveraient perdues dans la suite de mon récit. On y trouvera le tableau complet de la crise qui précipita les girondins dans les fers. Nous verrons plus tard comment ils furent poussés à l'é-
cliafaud , et , malgré les préventions que trente ans de déclamations dans le même sens ont fait naître dans tous les esprits, je défie tout homme de bonne foi de nier qu'ils furent les artisans volontaires de leur déplorable sort. Plaignons leurs infortunes, je le répète , plaignons-les , car plusieurs d'entre eux étaient républicains î plaignons -les, mais ne condamnons pas ceux qu'ils ont placés dans la nécessité d'une légitime défense ; plaignons-les, mais avouons que leurs malheurs furent le résultat d'une fatalité à laquelle nous ne pouvions rien opposer, et qu'eux seuls ont rendue inévitable.
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