‹ MémoiresChapitre 9 sur 20 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Plan de constitution. — Saint- Just. — Présidence d'Isnard. — Commission des douze. — Arrestation d'He'bert. — Mouvements insurrectionnels. — Violents débats.

Au milieu des circonstances graves qui nous dominaient, et de la guerre acharnée que nous faisait la Gironde , nous travaillions avec ardeur à la constitution. Le côté droit, qui nous appelait sans cesse démagogues et anarchistes, et qui tendait sans cesse à l'anarchie et au fédéralisme, ne perdit pas cette occasion de mettre en avant ses principes favoris. Isnard devint son organe, et demanda ouvertement le démembrement du territoire et la fédération départementale. Après un fort long discours, dans lequel il soutenait que les diverses parties de la France étaient complètement indépendantes l'une de l'autre, il fit la déclaration suivante, sans laquelle, disait-il, il n'y avait pas de société, et par conséquent pas de république, pas de droits ni de devoirs.

« Moi, Maxime Isnard, je déclare, au nom de mes commettants directs, que je consens à m'associer à tous les Français ici représentés, pour

former avec eux une seule et même association, une république indivisible; mais je désirerais, pour condition , qu'avant de convenir que la raajorjté des suffrages forme désormais la volonté commune, et avant de décréter à cette majorité les articles d'une constitution, il fût passé entre nous un pacte social, consenti et signé des parties contractantes, et qui, entre autres stipulations dont on tombera d'accord, contînt celles insérées dans le pacte social que je vais proposer, et que j'ai cru devoir faire précéder d'une déclaration des droits de l'homme, qui exprimât dans un seul article tout ce qu'un pareil acte doit contenir.

Projet de pacte social. — « Cejourd'hui les

représentants des Français réunis à Paris en convention nationale , avec mission expresse et pouvoir spécial pour organiser la société, après avoir reconnu et déclaré les droits naturels de l'homme, base éternelle de toute association , ont arrêté entre eux , après discussion , d'un consentement libre, au nom de leurs commettants, et sauf approbation, le présent pacte social.

Jrticle premier. — « Tous les habitants des divers territoires, dont l'ensemble est connu sous le nom de France^ tous ceux des divers territoires dont la convention nationale a accepté et décrété la réunion, et qui dans ce moment ont des représentants à ladite convention, formeront à l'avenir une seule et même association, sous les dénominations àe peuple français f ou nation française. »

Cette idée bouffonne de faire dépendre les destinées d'un grand peuple d'une sorte d'acte notarié, et de considérer les députés d'une société unique comme les ambassadeurs de diverses puissances, ne méritait que le mépris. Buzot l'appuya pourtant, lui qui a voulu faire regarder l'accusation de fédéralisme comme une calomnie.

Marat repoussa cette absurde utopie, w La motion de Maxime Isnard, dit-il, ne tend réellement qu'à dissoudre la république , en nous amenant à des idées de gouvernement fédératif. »

Danton parla dans le même sens, et fît décréter l'ordre du jour sur le ridicule pacte qui nous était soumis : « Isnard aurait dû sentir, dit-il, que les éléments de la justice humaine, et la source de la liberté des nations, sont dans la déclaration des droits ; il aurait dû sentir qu'une constitution est le véritable pacte social, et qu'une constitution

acceptée par le peuple est éternelle comme lui

Puisque vous allez de nouveau écrire la constitution, je pense qu'il faut déclarer de nouveau que le gouvernement de la France est républicain , et discuter ensuite une série d'idées fondamentales. 11 faudra que le pouvoir exécutif soit élu par le peuple ; il faudra l'investir d'une grande puissance, et la balancer par une autre; il faudra qu'un tribunal créé par la nation soit chargé d'acquitter ou de condamner tous les fonctionnaires publics sortant de place; il faudra surtout se pénétrer de cette vérité que le peuple est essentiellement bon, I. i5

et que les fonctionnaires publics ont intérêt d'être mauvais. Je demande donc que la convention nationale, écartant la proposition d'Isnard, proclame encore à la face de l'univers que la France est une république. »

La motion de Danton fut votée; la convention fit ainsi justice des projets anarchiques de ces prétendus modérés qui tonnaient sans cesse contre l'anarchie. Un grand nombre de discours furent prononcés sur les principes républicains et les bases de la constitution, et l'on consacra plusieurs séances à en écouter la lecture. Les plus remarquables furent ceux de Condorcet, de Vergniaud, de Robespierre, et surtout de Saint -Just. Les hommes d'action, tels que Danton etCambon, ne prirent aucune part à cette guerre de théories, dans laquelle se complaisaient tant les sophistes et les rhéteurs.

Le discours de Maximilien Robespierre est digne d'attention sous plus d'un rapport; plein d'énergie républicaine, appuyé sur les principes les plus vrais, les plus démocratiques, il était encore fort en moyens d'exécution qui prouveraient seuls que cet homme n'était pas, comme on l'a dit depuis, une pauvre tête. L'amour du bien s'y faisait fortement sentir, et il était également bon à consulter pour ce qu'il contenait en faveur de l'ordre et de l'obéissance aux lois, et pour ce qu'il réclamait en faveur de la liberté et de l'égalité.

« Donner au p;ouvernement la force nécessaire

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pour que les citoyens respectent toujours les droits de leurs concitoyens, et faire en sorte que le gouvernement ne puisse jamais les violer lui-même ; voilà, à mon avis, le double problème que le législateur doit chercher à résoudre.

« Le premier me paraît très - facile j quant au second , on serait tenté de le regarder comme insoluble si l'on ne consultait que les événements passés et présents, sans remonter à leurs causes; parcourez l'histoire, et vous verrez partout les magistrats opprimer les citoyens, et le gouvernement dévorer la souveraineté. Les tyrans parlent de séditions quand le peuple ose se plaindre de la tyrannie, ce qui arrive lorsque l'excès de l'oppression lui rend son énergie et son indépendance. Plût à Dieu qu'il pût la conserver toujours ! mais \ le régne du peuple n'est qu'un jour; le régne des tyrans embrasse la durée des siècles. »

Robespierre, à l'aide de plusieurs citations historiques, s'attachait ensuite à prouver que dans tous les temps le peuple avait vu tourner contre lui la puissance qu'il avait confiée à ses magistrats; ainsi partout l'autorité légale, remise entre les mains de quelques hommes, a été la source de l'inégalité et du despotisme. C'est à cet empiétement si grave, et qui paraît presque inévitable, qu'il faut remédier. Quels moyens faut-il prendre pour cela? Donner au peuple des protecteurs, tribuns, éphores, etc. ? Le peuple n'en a pas besoin. Il faut l'appeler à se protéger lui-même. c( Il n'y

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a qu'un seul tribun du peuple que je puisse avouer, c'est le peuple lui-même; c'est à chaque section de la république que je renvoie la puissance tribunitienne, et il sera facile de l'organiser d'une manière également éloignée des tempêtes de la démocratie absolue, et de la perfide tranquillité du despotisme représentatif. »

Robespierre ne regardait pas comme un moyen de salut la balance des pouvoirs dont on a fait tant de bruit *( quand la mode semblait exiger cette espèce d'hommage à nos voisins. » Mais cette prétendue balance est selon lui une déception ; car s'il y a lutte entre trois pouvoirs égaux, il y a anarchie j s'il y a parfaite union, c'est qu'ils se sont arrangés pour croître tous à l'ombre de la constitution et aux dépens du peuple, « et on sent aisément qu'ils aiment beaucoup mieux s'accorder que d'appeler le souverain pour juger sa propre cause. Témoin l'Angleterre, où l'or et le pouvoir du monarque font constamment pencher la balance du môme côté , où le parti de l'opposition même ne parait solliciter de temps en temps la réforme de la représentation nationale, que pour l'éloigner de concert avec la majorité qu'elle semble combattre; espèce de gouvernement monstrueux, où les vertus publiques ne sont qu'une scandaleuse parade, où le fantôme de la liberté anéantit la liberté même , où la loi consacre le despotisme, où les droits du peuple sont l'objet d'un trafic avoué, où la corruption est dégagée du

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frein même de la pudeur (i). Eh ! que nous importent les combinaisons qui balancent l'autorité des tyrans, c'est la tyrannie qu'il faut extirper; ce n'est pas dans les querelles de leurs maîtres que les peuples veulent chercher l'avantage de respirer quelques instants; c'est dans leur propre force qu'il faut placer la garantie de leurs droits. »

Après quelques autres développements, de ces considérations remarquables il descendait aux moyens d'application, et commençait à tracer des règles pour renfermer les diverses magistratures dans de justes limites. « i° La durée des pouvoirs confiés aux magistrats doit être très-courte, en appliquant surtout ce principe à ceux dont l'autorité est plus étendue.

(f 2° Il faut que nul ne puisse exercer en même temps plusieurs magistratures.

« 3" Que le pouvoir soit divisé. Il vaut mieux multiplier les fonctionnaires publics que de confier à quelques-uns un pouvoir trop redoutable.

« Que la législation et l'exécution soient séparées soigneusement.

(i) Il me semble que cet homme à vues e'troites , ce fanatique sans talents, ce de'magogue qui ne savait que dénoncer, ce très-me'diocre Robespierre, pour me servir des expressions par lesquelles on a Tiiabitude de qualifier un républicain qui , sans pouvoir réel, a gouverné un grand peuple par la seule influence de la parole j il me semble, dis-je , que Piobespierre n'a pas si mal jugé ce qu'on appelle système représentatif. Ou croirait qu'il a écrit ce passage quarante ans plus tard, ayant sous les yeux de bien déplorables modèles.

(IVole (le l'Éditeur ),

igÔ MÉMOIRES

« Que les diverses branches de l'exéeution soient elles-mêmes distinguées le plus qu'il est possible, selon la nature des affaires, et confiées à des mains différentes

(( Au reste vous ne pourrez jamais empêcher que les dépositaires du pouvoir exécutif ne soient des magistrats fort puissants; ôtez-leur donc toute autre autorité et toute influence étrangère à leurs fonctions ; ne permettez pas qu'ils assistent et qu'ils votent dans les assemblées du peuple pendant la durée de leurs fonctions, appliquez la même règle aux fonctionnaires publics en général.

ff Éloignez de leurs mains le trésor public

laissez dans les départements la portion de deniers qu'il ne sera pas nécessaire de verser dans la caisse générale, et que les dépenses soient autant que possible acquittées sur les lieux. »

Abordant ensuite une autre série de moyens d'application , il s'appuyait d'abord de cette maxime : (( La loi ne peut défendre que ce qui est nuisible à la société, elle ne peut ordonner que ce qui lui est utile.

« Fuyez, disait-il, la manie ancienne des gouvernements, de vouloir trop gouverner (i); laissez aux individus, laissez aux familles le droit de faire ce qui ne nuit pas à autrui; laissez aux communes

(t) Cet homme qui n'était pas, dit-on, à la hauteur de son siècle, le devançait cependant de beaucoup dans ce passage. L'inde'pendance individuelle qu'il reclame est bien loin de l'esclavage du contrat

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le pouvoir de régler leurs propres affaires en tout ce qui ne tient pas à l'administration générale de la république , rendez à la liberté individuelle tout ce qui n'appartient pas essentiellement à l'autorité publique, et vous aurez laissé d'autant moins de prise à l'ambition et à l'arbitraire.

u Respectez surtout la liberté du peuple, lorsqu'il délibère dans ses assemblées. Par exemple, en supprimant le Code énorme qui entrave et qui anéantit le droit de voter, sous le prétexte de le régler, vous ôlerez des armes infiniment dangereuses au despotisme de l'administration ou des législatures, de même qu'en simpliliant le Code civil et tout le gothique édiûce du droit canonique on rétrécit singulièrement le domaine du despotisme judiciaire.

« Au reste, quelque utiles que soient toutes ces règles, elles seront insuffisantes si vous n'adoptez pas la seconde espèce de moyens que j'ai indiqués, c'est-à-dire, si vous ne soumettez pas tous les fonctionnaires à une responsabilité sérieuse en les plaçant dans la dépendance réelle du souverain...

i< Il y a deux sortes de responsabilité, la responsabilité morale et la responsabilité physique... »

social et des the'ories qui étaient alors preconise'es par la plupart des hommes publics. Elle est au contraire conforme aux idées plus raisonnables et plus modernes do nos doctrinaires. Ce que cite ici Levasseur pourrait figurer dans les œuvres de M. Guizot ou dans le Globe. (lYote de l'Editeur.)

Robespierre examinait avec détail les mesures }Dropres à rendre efficaces ces deux sortes de responsabilité : la première, en étendant autant que possible le domaine de la publicité ; la seconde, en rendant les fonctionnaires justiciables des tribunaux. Il voulait en même temps que la plus grande latitude fut laissée à la liberté des assemblées primaires. « Faites en sorte que le peuple puisse assister aux assemblées publiques; car lui seul est l'appui de la liberté et de la justice ; les aristocrates, les intrigants en sont le fléau. » Il voulait aussi donner au peuple une espèce de droit d'ostracisme : (( A l'expiration de leurs fonctions, les membres de la législature et de l'agence executive pourront être déférés au jugement de leurs commettants. Le peuple prononcera simplement sur cette question : Tel citoyen a-t-il répondu ou non à la confiance du peuple? Un jugement qui déclarera qu'ils ont perdu la confiance emportera l'incapacité de remplir aucune fonction publique. Le peuple ne décernera pas de peines plus fortes; et si les mandataires sont coupables de quelques crimes particuliers et formels, il pourra les renvoyer au tribunal ordinaire. »

Il terminait son discours en repoussant d'avance les accusations de démagogie qu'on était habitué à nous adresser. « On me demandera peutêtre comment avec des précautions si sévères contre les magistrats, je puis assurer l'obéissance aux lois et au gouvernement ; je réponds que je l'as-

sure davantage ; précisément par ces précautionslà même je rends aux lois et au gouvernement toute la force que j'ôte aux vices des hommes qui gouvernent et qui font des lois.

« Le respect qu'inspire le magistrat dépend beaucoup plus du respect qu'il porte lui-même aux lois que du pouvoir qu'il usurpe ; et la puissance des lois est bien moins dans la force militaire qui les entoure, que dans leur concordance avec les principes de la justice, avec la volonté générale. Quand la loi a pour principe l'intérêt public, elle a le peuple lui-même pour appui, et sa force est la force de tous les citoyens, dont elle est l'ouvrage et la propriété (i).

(( La volonté générale et la force publique ont une origine commune; la force publique est au corps politique ce qu'est au corps humain le bras qui exécute spontanément ce que la volonté commande, et repousse tous les objets qui peuvent menacer le cœur et la tête.

(( Quand la force publique ne fait que seconder la volonté générale, l'État est libre et paisible; lorsqu'elle la contrarie, l'Etat est asservi ou agité.

« La force publique est en contradiction avec

(i) Cela est si vrai, qu'il suffit d'un confesseur et de deux gendarmes pour conduire un assassin à la mort 5 tandis que pour exécuter un arrêt politique, l'autorité' sent le besoin de mettre sur pied toutes ses forces, et qu'elle tremble encore au milieu des canons et des baïonnettes. [Noie de l'EdUeur.)

la volonté générale dans deux cas : ou lorsque la loi n'est pas la volonté générale, ou lorsque le magistrat l'emploie pour violer la loi même. Telle est l'horrible anarchie que les tyrans ont établie de tout temps sous le nom de tranquillité, d'ordre public, de législation et de gouvernement. Tout leur art est d'isoler et de comprimer chaque citoyen par la force, pour les asservir tous à leurs odieux caprices qu'ils décorent du nom de lois. Législateurs , faites des lois justes ; magistrats , faites-les religieusement exécuter. Que ce soit là toute votre politique, et vous donnerez au monde un spectacle inconnu , celui d'un grand peuple libre et vertueux. »

Quelque étendue que soit cette citation, je me crois obligé de rapporter encore plusieurs passages du discours de Saint-Just, sur le même sujet. C'est dans nos principes surtout que se trouve notre justification , et nos principes sont restés jusqu'à ce jour enfouis dans le Moniteur, dont on ne nous a pas rendu, comme à nos adversaires, le service de les tirer. Il est temps de les montrer au grand jour.

Saint-Just, jeune enthousiaste, qui dès 1790 s'était senti entraîné vers Piohespierre , par cette seule raison que l'avocat d'Arras était à la tête des plus chauds défenseurs de la liberté, Saint-Just qui écrivait alors au seul républicain de l'assemblée constituante : « Vous qui soutenez la patrie chancelante contre le torrent du despotisme et de l'in-

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trigue... je ne vous connais pas, mais vous êtes un grand homme. Vous n'êtes point le député d'une province, mais celui de l'humanité et âela république » Saint-Just s'était lié, dans le sein de la

convention avec Robespierre, d'une amitié qui ne s'éteignit qu'à la mort de tous deux, et qu'une étonnante unité de doctrines, un caractère commun de froide exaltation et de ténacité énergique rendaient inaltérable. Il présenta, dans ses vues sur la constitution, la contre-partie de celles de son ami . L'un avait parlé de liberté, l'autre réclama la force; l'un s'était tenu aux théories, l'autre descendait à l'application. Ces deux discours renferment toute l'histoire de la convention jusqu'au 9 thermidor.

(f Soit que vous fassiez la paix ou que vous continuiez la guerre, disait le jeune républicain, vous avez besoin d'un gouvernement vigoureux ; un gouvernement faible et déréglé qui fait la guerre ressemble à l'homme qui commet quelques excès avec un tempérament faible; car en cet état de délicatesse où nous sommes, si je puis ainsi parler, le peuple français a moins d'énergie contre la violence du despotisme étranger; les lois languissent, et lajalousie de la liberté a brisé ses armes. Le temps est venu de sevrer cette liberté et de la fonder sur ses bases. La paix et l'abondance, la vertu publique, la victoire, tout est dans la vigueur des lois: hors des lois, tout est stérile et mort

ff En général l'ordre ne résulte pas des mouvements qu'imprime la force; rien n'est réglé que ce

qui se meut par soi-même, et obéit à sa propre harmonie. La force ne doit écarter que ce qui est étranger à cette harmonie. Ce principe est applicable surtout à la constitution naturelle des empires. Les lois ne repoussent que le mal ; l'innocence et la vertu sont indépendantes sur la terre...

(( ...L'ordre social est plus facile à établir qu'on ne pense, il a précédé l'ordre politique. L'origine de celui-ci fut la résistance à la conquête. Les hommes d'une même société sont en paix naturellement, la guerre n'est qu'entre les peuples, ou plutôt entre ceux qui les dominent.

(c ...Il est donc nécessaire de séparer dans le gouvernement l'énergie dont il a besoin pour résister à la force extérieure des moyens plus simples dont il a besoin pour gouverner.

(( L'origine de l'asservissement des peuples est la force complexe des gouvernements. Ils usèrent contre les peuples de la même puissance dont ils s'étaient servis contre leurs ennemis... » Ici Saint- Just extrait dans le développement des moyens qui lui paraissaient propres à combiner la plus grande force sociale possible avec le système de liberté le plus absolu ; abordant ensuite la question de la division du territoire, il faisait reposer toute son argumentation sur les principes suivants ; « La division d'une monarchie est dans son territoire; le domaine y est la propriété du chef; les fractions du domaine soumises à des gouverneurs sont les points d'appui de son autorité ; elles isolent le

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peuple de lui-même; chaque province a son esprit particulier, et n'est liée aux autres provinces que par la puissance du maître. Dans la république, au contraire, la division est dans les tribus, et les mesures du territoire ne sont autre chose que la

division du peuple Si la division est attachée

au territoire, le peuple est divisé, la force du gouvernement se concentre, et le souverain épars se rapproche difficilement; si la division est attachée au peuple, ou par tribus, ou par communes, cette division n'ayant pour objet que l'exercice des suffrages et de la volonté générale, le souverain se forme alors, il se comprime, et la république véritable existe

« On s'est généralement accordé à maintenir les mesures du territoire français en quatre-vingtcinq départements. Cette division, sous la monarchie, était dans le territoire; la constitution républicaine la doit attacher à la population; en sorte que ce ne soit point le sol qui forme un département, mais que ce département s'entende de la portion du peuple qui l'habite. Si cette partie du peuple essayait de se dissoudre du reste de la nation et d'en séparer son territoire, le souverain interviendrait alors pour maintenir l'intégrité du domaine; et la république, par la constitution , serait vraiment indivisible. Mais si chaque département s'entend d'une portion du territoire, la souveraineté en est demeurée à la portion du peuple qui l'habite, et le droit de cité du peuple en corps

n'étant point consacré, la république peut être

démembrée par le moindre choc Tout autre

lien entre les membres d'une même société est oppressif; si ce n'est point le souverain qui maintient le domaine, une illusion terrible est laissée au gouvernement; car si la garantie de l'indivisibilité du domaine lui est confiée, le gouvernement est le souverain lui-même; le peuple n'est rien, la république est un songe. Je regarde donc la division des départements comme une division de quatre-vingt-cinq tribus dans la population, et non comme une division du territoire en quatrevingt-cinq parties. La constitution doit être dépositaire de ces principes. »

Comparons maintenant ce langage simple et fort de principes, ce langage où brille le patriotisme et l'amour de la vérité, avec les folles conceptions d'Isnard et de ses amis, nous reconnaîtrons que, dans la discussion même de la constitution, les girondins cherchaient une arme pour nous combattre, tandis que nous n'y voyions que le salut du peuple. Ainsi Condorcet, à propos de la constitution, suscitait la dissolution de la convention; ainsi Vergniaud déclarait qu'il croyait utile le vote d'une constitution forte pour arrêter l'anarchie ; ainsi Salles plaisantait contre le principe de la souveraineté du peuple , principe que les girondins eux-mêmes s'étaient les premiers hâté de proclamer. « Si les 25 millions d'individus, disaitil, répartis sur notre territoire, pouvaient se voir

et s'enlendre en un instant, s'ils étaient assez dégaf^és de passions et de besoins pour s'occuper sans cesse de la chose publique, et assez vigilants pour le vouloir, ils pourraient se gouverner par euxmêmes ; il serait inutile pour eux de diviser le territoire, et le principe pur et entier de la souverainetéy ou du moins l'abstraction qu'on nous donne pour ce principe j pourrait être à leur égard conservé dans son intégrité : mais les facultés de l'homme sont bornées , et dés le premier pas que nous voulons faire, nous nous trouvons forcés de modifier nos résultats. Il faut donc que notre territoire soit divisé , voilà une première vérité ; une secouvle vérité, non moins importante à reconnaître, c'est qu'une division politique de territoire est une atteinte portée à ce qu'on appelle principe pur de la souveraineté, en ce qu'elle constitue une nation en diverses sections qui ne délibèrent pas en commun. Je dis qu'il importe de reconnaître cette seconde vérité, afin de n'être pas étonné des atteintes successives que nous serons forcés de porter ' à toutes ces abstractions métaphysiques que des sophistes nous donnent sans cesse pour l'unique règle de notre conduite, et dont malheureusement ds ne se servent que pour disséminer l'anarchie. » Salles, dans le reste de son discours, s'étendait sur le danger de la puissance municipale, et faisait un pompeux éloge de ces administrations départementales qui, dans les derniers temps de la monarchie, s'étaient partout opposées à l'élan populaire.

(f Si la France entière, ajoutait-il, n'est pas encore engloutie par l'anarchie, si nous ne sommes pas nous-mêmes consumés par le feu de la guerre civile , c'est à nos départements seuls que nous en sommes redevables. Conservons religieusement ces salutaires institutions qui, lorsque nos passions nous dévorent, empêchent du moins qu'elles ne dévorent la patrie, n

J'ai voulu citer ces fragments, parce qu'il m'a semblé qu'il suffisait de les mettre en regard de tout ce qu'on a débité contre la Montagne, pour faire justice des plus noires calomnies. Certes, ce n'est ni un Salles, ni un Isnard, ni même des hommes recommaudables d'ailleurs, et brillants de talents et d'éloquence, tels que Cordorcet ou Vergniaud, qu'on pourra nous opposer dès qu'il s'agira de patriotisme sincère, et surtout de patriotisme pratique. Nous aussi , nous voulions fonder la constitution républicaine sur des bases stables. Eh I quel autre espoir eût pu nous lancer au travers du torrent des factions dont aucun de nous n'espérait tirer d'avantages personnels? Mais nous voulions avant tout sauver la France de l'esprit aristocratique. Il fallait combattre pour purger d'ennemis le sol de la liberté; il fallait balayer les gothiques débris de la monarchie avant d'asseoir l'édifice constitutionnel : nous le sentions; mais nous sentions aussi le besoin de donner pour base à la constitution l'ordre et la paix. On peut le voir dans les discours de Robespierre et de

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Saint-Just, en même temps qu'on y reconnaîtra le plus énergique, et j'ose dire en même temps le plus gage amour de la liberté.

Mais la constitution ne s'acheva point. A peine on avait réglé l'ordre du travail, à peine on avait décrété l'unité et l'indivisibilité de la république, et la division du sol en 85 départements, que nos guerres intestines prirent une assez grande; intensité pour annuler tous nos travaux. Chacun des deux partis reprit une nouvelle vigueur; et si les girondins commencèrent les premiers l'attaque, nous ne tardâmes pas a les vaincre, et à prendre à notre tour l'offensive : ce moment fut celui de leur chute. Quinze jours suffirent pour mener à sa fin cette grande lutte, qu'on a jusqu'ici présentée sous un point de vue bien faux. Avant de l'esquisser, en peu de mots, il me reste à rappeler l'état où se trouvait alors la capitale.

Depuis le mouvement contre - révolutionnaire , suscité à l'occasion du recrutement, Paris jouissait de la plus grande tranquillité. Toutes les sections effectuaient tour à tour le départ de leurs volontaires pour la Vendée : l'emprunt de 12 millions se levait sans obstacle; le tribunal révolutionnaire prononçait de rares condamnations contre quelques individus notoirement conspirateurs; nos armées avaient repris Toffensive sur tous les points; les représentants du peuple, envoyés dans les départements , y réchauffaient l'enthousiasme des patriotes; enfin on eût pu entrevoir des jours meil-

leurs si, dans le sein même de la convention, ne s'étaient pas agitées les torches de la discorde et toutes ses fureurs.

Cependant la Montagne , heureuse de quelques succès, poursuivait avec calme sa nohle tâche. Un nouvel emprunt d'un milliard, frappé sur les riches, et remboursable à la première demande en biens nationaux, était voté, et augmentait d'autant la confiance attachée aux assignats en circulation : nous discutions avec calme les bases du pacte fondamental. Paris avait repris ses travaux habituels, et, sauf quelque inquiétude causée parle recrutement dans les sections qui ne l'avaient pas encore complété, et quelque agitation suscitée par la prochaine élection d'un commandant général , en l'absence de Santerre, qui était parti à la tête des volontaires destinés à l'armée de Vendée, jamais depuis 89 cette grande ville n'avait été dans une situation plus calme. Nous commencions à reprendre confiance pour l'avenir; mais nos ennemis veillaient, et, après une trêve d'un instant, ils nous appelèrent bientôt au combat.

J'ai déjà dit que si la Montagne était chère au peuple qui désirait voir enfin rendre réelle l'égalité vainement promise depuis quatre ans , la Gironde avait conservé une grande influence sur la classe moyenne effrayée de l'ardeur populaire et facile à s'attacher à ceux qui lui promettaient avec emphase le rétablissement de l'ordre et de la paix, si nécessaires en tout temps aux

transactions particulières. Aussi , menacée par l'emprunt et le recrutement, plaies immenses quoique indispensables, la classe moyenne s'étaitelle naguère, ainsi qu'on l'a vu, prononcée hautement contre nous. Les girondins le comprirent et espérèrent profiter de ces dispositions. Aussitôt que les volontaires, presque tous sortis des raup-s les plus pauvres de la société, furent partis, et qu'ils virent la capitale dégarnie d'une partie de ses forces, ils crurent le moment favorable à l'exécution de leurs desseins, et pensèrent se servir efficacement des citoyens aisés, pour nous renverser et pour détruire le pouvoir municipal, qui depuis long- temps leur portait ombrage. Leurs partisans assistèrent assidûment aux assemblées de sections; les déclamations contre l'anarchie et les sociétés populaires y obtinrent quelque faveur, une espèce de mouvement rétrograde menaça de s'opérer. Cependant, après le premier moment d'étonnement, les patriotes des sections reprirent leur première altitude. A peine sur quarante-huit assemblées, cinq ou six s'unirent- elles définitivement à nos ennemis; les autres restèrent inébranlablement attachées à leurs premiers alliés les républicains de la Montagne.

Les sections fidèles commencèrent dans le courant de mai à se réunir, par l'intermédiaire de commissaires spéciaux, dans une salle de l'archevêché, pour y régler le choix du commandant en chef de la garde nationale , la répartition du con-

tiiigent en hommes et en argent à fournir par chaque section , et enfin l'incarcération provisoire des suspects ordonnée par la convention.

Cette réunion fut l'objet de discussions orageuses dans les cinq ou six sections dissidentes. Des motions violentes furent faites contre l'assemblée de l'archevêché, et l'on oublia entièrement la Vendée , Coblentz et la coalition , pour guerroyer contre l'anarchie menaçante. On doit penser que ces attaques virulentes excitèrent une vive réaction au sein des sections montagnardes; ainsi la guerre civile était allumée dans Paris, et la grande majorité s'en prenait aux girondins, dont l'imprudence avait soufflé le feu. En même temps, plusieurs départements refusaient d'obéir au comité de salut public et aux commissaires de la convention. On y provoquait même l'arrestation des députés montagnards en mission, et le côté droit applaudissait à ces actes menaçants de rébellion.

On touchait alors à la seconde quinzaine de mai. Une circonstance de peu de valeur en ellemême vint ajouter à la gravité des circonstances. Isnard, ce député du côté droit qui avait défendu les factieux royalistes, ce même Isnard qui avait hautement provoqué le fédéralisme en peignant la- convention comme un congrès d'ambassadeurs des départements ; Isnard , fougueux girondin , qui devait au sol de la Provence une tête exaltée et un tempérament de feu, fut nommé président. Quoique quatre mois à peine se fussent

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écoulés depuis le jour où il avait voté avec la majorité dans le procès de Louis XVI , il passait déjà pour royaliste; la suite ne prouva que trop qu'on n'était pas injuste en le soupçonnant. Dés que cet homme fut au fauteuil, nos débats changèrent de couleur j à chaque instant sa fureur mal contenue rallumait des brandons à peine éteints. Il parvint en peu de jours à mettre tout en feu, et peut-être doit-on, plus qu'on ne pense, attribuer à sa fougue malheureuse une partie des orages qui ne tardèrent pas à gronder sur nos tètes.

Dès le premier jour de sa présidence, la séance offrit une scène de tumulte à laquelle nous n'étions pas accoutumés. Une dépuiation de la section de l'unité iijB.nt demandé la liberté d'un détenu, la majorité, en haine de la commune parisienne qui avait effectué l'arrestation , se prononça pour l'élargissement provisoire. La Montagne réclama l'appel nominal, qu'ïsnard s'entêta à refuser, en criant, jusqu'à satiété : « Je saurai mourir à mon poste; tant que je serai président, la minorité ne parviendra pas à faire la loi ! >» En vain nous répétions que, suivant le vœu du règlement, il suffisait de la demande de cinquante membres pour que l'appel nominal fût de droit, nous ne pûmes rien obtenir; bien au contraire, on décréta un article additionnel au règlement, pour refuser à la minorité ce droit précieux, addition qu'ïsnard venait d'appliquer par anticipation.

Le lendemain, une députation de la commune de

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Paris étant venue présenter à la convention les comptes de cette autorité depuis le lo août, les discussions de la veille recommencèrent avec un redoublement de scandale. Le côté droit se perdit en déclamations contre la municipalité et la Montagne. Lasource alla jusqu'à nous présenter comme des agents de Pitt et de Cobourg; enfin Guadet résuma ces accusations dans un discours dont je dois citer quelques passages :

« Citoyens, lorsque des hommes vertueux (et cela s'applique à Lasource) se sont bornés à gémir sur les malheurs de leur patrie, c'est alors que des perfides et des scélérats se sont agités pour la perdre. Laissez parler, disait César, et moi j'agis. Si vous m'eussiez accordé la parole hier, je vous aurais annoncé que vous n'êtes pas les maîtres de votre police intérieure ; je vous aurais annoncé qu'on arrache les billets aux citoyens des départements, qui se présentent pour être admis dans les tribunes que vous leur avez accordées ; je vous aurais dit qu'en conduisant à ces tribunes un député extraordinaire de la ville de Bordeaux, lui et moi nous avons été insultés ; je vous aurais appris qu'il se trame de nouveaux complots pour dissoudre la convention nationale; je vous aurais dit qu'avant-hier, à la mairie, dans une assemblée des prétendus membres du comité révolutionnaire , votre dissolution a été arrêtée. Voici comment : cette assemblée a délibéré de mettre en état d'arrestation tous les hommes suspects, c'est-à-dire.

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tous ceux qui n'ont pas de patentes des honorables journées des 2 septembre et 10 mars, et à la suite de ces arrestations, on vous aurait livrés à cette multitude égarée à qui l'on est parvenu à Faire aimer le sang !....

« Jusques à quand remettrez-voqs au hasard le sort de la liberté ? Si jusqu'à présent la fortune a fait tout pour vous, sans doute vous devez être contents d'elle ; mais si vous ne faites rien pour la liberté, je vous le demande, serez- vous contents de vous ? C'est donc des mesures rigoureuses que je vous engage de prendre , afin de déjouer les complots qui vous environnent de toutes parts. Jusqu'à présenties conjurés du 10 mars sont restés impunis : il faut avoir le courage de sonder la profondeur de la plaie; le mal est dans l'anarchie, dans cette sorte d'insurrection ; il est dans les autorités de Paris, autorités anarchiques.... avides à la fois d'argent et de domination.

(( Je propose à la convention les trois mesures suivantes :

(( 1° Les autorités de Paris sont cassées; la municipalité sera provisoirement, et dans les vingt-quatre heures, remplacée parles présidents des sections;

« 2° Les suppléants de l'assemblée se réuniront à Bourges dans le plus court délai, sans cependant qu'ils puissent entrer en fonctions que sur la nouvelle certaine de la dissolution de la convention;

« 5° Ce décret sera porté, par des courriers extraordinaires, dans les départements.

2l6 MÉMOIRES

« Quand ces mesures seront adoptées, nous travaillerons avec la tranquillité d'âme d'hommes qui ont mi? en sûreté le dépôt sacré qui leur a été confié. ))

Ce discours, qui avait été médité par la Gironde, dans un club formé chez Dufriche-Valazé de tous les hommes influents de la faction , de tous les hommes qui nous reprochaient notre affiliation aux clubs publics, ce discours était la première attaque sérieuse qu'ils tentaient de nous porter. Barrère démontra facilement le danger des mesures proposées par Guadet. La réunion des suppléants à Bourges eût été le signal de la dissolution de l'assemblée, et cette dissolution n'était rien moins que la contre - révolution. Mais en même temps Barrère proposa la formation d'une commission de douze membres , chargée d'examiner les actes de la municipalité et de proposer à la convention des mesures de salut public. Cette proposition fut unanimement adojftée , car nous n'étions pas moins jaloux que les girondins de voir examiner les actes de la commune. Eux désiraient lui trouver des crimes; nous espérions au contraire mettre son innocence au grand jour. Du reste, le bon sens du Marais se réunit k nous pour faire justice des propositions de Guadet, sur lesquelles la question préalable fut votée à une immense majorité.

Malheureusement les membres de la commission des douze furent choisis parmi les députés les plus

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exagérés du côté droit. Impnissarils ;i la tribune, mais forts d'intrigues, les royalistes de ce côté abusaient les girondins parla haine qu'ils faisaient éclater contre l'anarchie ; c'en était assez pour que ce faible parti les chargeât de ce qu'il regardait comme ses plus chers i-ntérêts. Au reste, il entra dans le sein de la commission des royalistes reconnus, tels que Henri Larivière, Vigée et Gardien; de vrais républicains, tels que Boyer-Fonfréde et Bertrand, y furent aussi portés, mais ils y étaient en minorité. Aussi la nomination de ce comité fut-elle une source nouvelle de dissensions. La Gironde avait cru voir en lui un moyen de salut; il fut au contraire le signal de sa perte. Dépassant leurs pouvoirs dès l'instant de leur institution, les douze se transformèrent en une véritable inquisition d'État : ils tendirent ouvertement à s'emparer d'une sorte de dictature, qu'ils espéraient faire tourner contre la Montagne, et dont plusieurs d'entre eux pensaient même pouvoir disposer contre la convention et la république. En même temps le comi té de l'archevêché, composé, comme nous l'avons dit, des commissaires des sections, redoutant l'influence malheureuse des douze, commença à s'occuper de choses étrangères à sa réunion; des motions y furent faites pour résister à la commission extraordinaire; enfin des symptômes de guerre civile se manifestèrent de toutes parts.

Notre barre devint une arène où se croisèrent les dénonciations respectives. Plusieurs sections

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attaquaient l'espèce de pouvoir inquisitorial dont s'était investie la commission des douze; d'autres accusaient le comité de l'archevêché. Il en était de même dans le sein de la convention : la Gironde déclamait contre l'influence des jacobins ; la Montagne s'élevait contre le club Valazé. Des deux côtés il y avait exagération ; mais cependant il faut remarquer une grande difî'érence entre les girondins et nous. Nos clubs, notre réunion de l'archevêché, délibéraient publiquement, et faisaient imprimer leurs procès -verbaux. Leur réunion chez Valazé discutait secrètement et cherchait à exercer sur nous une influence toute d'intrigue. Nous eûmes connaissance de billets partis de cette assemblée, et où l'on disait à des afliliés : H Venez demain et amenez beaucoup de collègues; nous avons à prendre une délibération importante. »

Les événements se pressaient; peu de jours suffirent pour amener le dénouement de la crise. La commission des douze, outre-passant son mandat, fit arrêter Hébert, substitut du procureur de la commune, auteur de feuilles dégoûtantes de cynisme, mais qui ne contenaient pourtant aucun délit punissable : Hébert reçut le décret d'arrestation sur son tribunal ; il y obtempéra immédiatement et se rendit lui-même à l'Abbaye, mais le conseil de la commune décida aussitôt de se transporter auprès de la convention pour demander son prompt jugement ou son élargissement.

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Isnard, président, qui avait naguère provoqué la mise en liberté d'un individu arrêté au milieu d'un attroupement factieux, poussa la partialité jusqu'au point de répondre par des paroles injurieuses à la légitime réclamation de la commune; je dis légitime, car c'est un droit qu'on ne saurait ravir à un citoyen soupçonné, que celui de demander sa prompte mise en jugement, u Écoutez, dit-il aux pétitionnaires, les vérités que je vais vous dire : la France a mis dans Paris le dépôt de la représentation nationale; il faut que Paris le respecte; il faut que les autorités constituées de Paris usent de leur pouvoir pour lui assurer le respect. Si jamais la convention était avilie, si jamais par une de ces insurrections dont les magistrats n'ont point averti la convention , il arrivait qu'on portât atteinte à la représentation nationale , je vous le déclare au nom de la France tout entière, Paris serait anéanti, bientôt on chercherait sur les rives de la Seine si cette ville a existé. » '

On juge bien que ce langage n'était rien moins que propre à calmer les passions; aussi la plus vive agitation se manifesta-t-elle dans l'assemblée. Nous nous disputâmes tous l'honneur de repousser les belliqueuses apostrophes d'Isnard « Descendez du fauteuil, président, lui cria-t-on de nos bancs vous déshonorez la convention »

Mais le beau rôle dans cette scène fâcheuse fut laissé aux pétitionnaires qu'on voulait avilir. Ils

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restèrent calmes au milieu de ces assauts de fureur; et quand le tumulte fut apaisé, ils répondirent par l'organe de leur orateur : « Les magistrats du peuple qui viennent vous dénoncer l'arbitraire ont juré de défendre la sûreté des personnes et des propriétés; ils sont dignes de l'estime du peuple français. )) Et de vives acclamations suivirent ce peu de mots.

La commission des douze , qui dès son début s'était annoncée d'une manière si malheureuse, fit incarcérer encore quelques membres de la commune et quelques présidents de sections , qui tous, comme Hébert, n'avaient à leur charge que des paroles ou des écrits; elle fit en outre doubler le nombre des troupes de garde autour de la convention. Quand on lui demandait la cause de ces mesures acerbes, elle répondait par l'organe de Vigée ou de Larivière, ses âmes damnées, qu'elle était à la piste d'un grand complot; et quand on la sommait de s'expliquer davantage, elle s'y refusait jusqu'au moment de son rapport qu'elle ajournait sans cesse en dépit de nos instances réitérées.

Cependant les orages redoublaient; la convention était entourée de troupes tirées des légions connues pour être opposées aux jacobins ; les arrestations continuaient ainsi que les calomnies contre la ville de Paris. Les sections étaient en feu ; ici on tonnait contre les jacobins , là contre la Gironde ; les deux partis défilaient chaque jour devant nous,

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recevant soit des louanges, soit des injures du président Isnard, suivant le sens dans lequel ils se prononçaient; et. des attroupements, en sens divers, se pressaient autour de l'enceinte des Tuileries. Entin, le 27 mai, une députation de la section de la Cité ayant demandé la liberté de son président, Dobsent, arrêté par l'autorité des douze, Isnard répondit : « Citoyens , la convention nationale pardonne à l'égarement de votre jeunesse... Sachez que la liberté ne consiste pas dans des mots ou dans des signes; sachez que la tyrannie , qu'elle se montre brillante de dorures ou sans-culotte, n'est pas moins la tyrannie, etc., etc. La convention jure haine aux anarchistes. »

Aussitôt cent voix s'élevèrent pour transformer en motion la pétition qui venait d'être présentée. Nous demandâmes en même temps la traduction des douze au tribunal révolutionnaire, et la liberté des patriotes incarcérés. On fit remarquer qu'lsnard avait, dans d'autres circonstances, fait voter l'élargissement d'individus légalement arrêtés; on trouva étrange, qu'il insultât des citoyens dans l'exercice d'un droit reconnu; mais poursuivant son système de partialité, il s'obstina à nous refuser la parole, et dit d'un ton hautain aux pétitionnaires : « La convention examinera votre pétition dans un autre moment. »

Alors l'agitation fut portée à son comble. Les motions les plus contradictoires se croisèrent en tous sens; les interpellations les plus vives furent

échangées. « Tant d'impudence commence à nous lasser, s'écria Danton; nous vous résisterons. » Et nous persistâmes à réclamer l'élargissement des citoyens incarcérés par ordre d'une commission à laquelle nous n'avions pas prétendu concéder ce droit redoutable.

Ces orageux débats furent interrompus par deux rapports du ministre de l'intérieur Garât, et du maire Pache, dont je citerai quelques passages qui me paraissent propres à jeter une grande lumière sur ces scènes terribles. Écoutons d'abord Garât :

(( Tout ce qui arrive a pour première cause le bruit qui s'est répandu qu'un grand complot avait été formé dans un conciliabule présidé par le maire de Paris , et dont le but était de faire arrêter vingtdeux membres de la convention. Le lendemain du jour que fut tenue cette assemblée, je reconnus que les faits avaient été étrangement dénaturés, qu'on les avait présentés sous des couleurs atroces. J'appris aussi que dans cette assemblée, qui n'était point un conciliabule , puisqu'elle, avait été convoquée par un arrêté de la commune, on s'y était occupé de l'exécution de quelques décrets de la convention

« Vous vous rappelez, citoyen président, que la convention a autorisé les corps administratifs à prendre des mesures contre les gens suspects , à lever une contribution forcée sur les riches, à faire des réquisitions. C'était pour prendre ces mesures

que le maire avait convoqué les commissaires des sections ; ainsi ce comité était légalement assemblé , et ce n'est pas ainsi que se conduisent des scélérats qui méditent un grand crime

f( La commission des douze m'ayant fait appeler, je m'y suis rendu ; je lui ai exposé d'abord verbalement, ensuite par écrit, comme elle Ta exigé, ce que je viens de vous dire. Je ne sais si elle a acquis depuis de nouveaux renseignements; mais le lendemain on annonça un grand complot : je vous demande si des propositions repoussées avec indignation peuvent être dites un grand complot.

« Ce sont quelques membres du côté droit qui sont la cause des dissensions qui existent entre la commune et la convention, et cela sans mauvaise intention de la part de la commune. La convention a investi, pour ainsi dire, les corps administratifs de la puissance souveraine, en consacrant les dispositions contenues dans l'arrêté du département de l'Hérault. C'est lorsqu'on a appris que la commune levait des contributions, qu'elle faisait des réquisitions , qu'on a dit : Elle veut marcher rivale de la convention; mais vous vovez qu'elle n'a fait qu'exécuter vos décrets.

« Je crois devoir passer à un autre fait qui, quoique particulier, semble mettre toute la république en mouvement : c'est d'Hébert que je veux parler. Les principaux motifs de son arrestation, et je le tiens de quelques membres de la commission des douze , sont quelques feuilles du Père

Duchesne. Comme fonctionnaire public, j'ai recueilli des noies sur ce qui concerne Hébert, de deux personnes pour lesquelles j'ai la plus grande estime. L'une de ces personnes est le maire de Paris; l'autre est Destournelles, mon ami de quinze ans. Tous les deux m'ont attesté que, dans toutes les assemblées de la commune, il n'y a jamais fait que les propositions que peut faire un bon citoyen. A l'égard des feuilles du Pèi-e Duchesne, qui font son crime, je ne les connais pas; mais j'ai horreur de tous les écrits qui ne prêchent pas la raison et la morale dans le langage qui leur convient. Je crois pouvoir dire qu'après cinq années de révolution, où l'on a vu tant d'écrits en sens divers, et sur lesquels on a passé si légèrement, il paraît étrange qu'on se soit avisé aujourd'hui d'avoir tant de délicatesse

u La partie de l'assemblée constituante qui a fait la révolution, souffrait tous les journaux sans les approuver, mais pour que la liberté de la presse restât inviolable.

« J'arrive à l'état actuel des choses. Dés que les mouvements qui nous agitent dans ce moment ont commencé, j'en ai été instruit par le maire et par d'autres citoyens. J'ai communiqué tout ce qui était à ma connaissance au comité de salut public et à la commission des douze, où je suis resté la nuit dernière jusqu'à trois heures du matin. Aujourd'hui, à six heures du soir, on est venu m'avertir qu'il y avait un grand rassemblement autour de la

convention, et qu'elle n'était point libre. J'ai voulu voiries choses de mes propres yeux; je suis venu, et j'ai vu que la force armée était bien plus considérable que l'attroupement. Je n'ai pu entrer à la vérité par celte porte (il désigne la porte de la salle qui est à droite), mais encore là le nombre des citoyens armés était plus considérable que celui des autres citoyens.

(( Il ne faut pas confondre une insulte faite par un mauvais citoyen, avec des insultes faites par un attroupement. Il s'agit dans cet instant de reconnaître l'état actuel de la convention. Il est de l'intérêt de nous tous, de l'intérêt de la république , que la convention nationale délibère avec calme et liberté. Une seule goutte de sang répandue ici, en ferait verser des torrents dans toute la France : voilà le malheur qu'il faut éviter. Dans la commission des douze, j'ai fait une proposition que je crois propre à assurer la tranquillité de la convention. Je vais la répéter ici : Je propose que la convention, précédée des autorités constituées, se porte aux lieux des rassemblements, et qu'elle ouvre les (lots du peuple. S'il y a du danger, je

serai le premier à le braver Je termine par

une seule considération : elle tend à faire disparaître tous les soupçons. J'ai interrogé les sentiments secrets de quelques membres de la commission des douze. Eh bien ! je me suis persuadé qu'ils ont l'imagination frappée. Us croient qu'ils doivent avoir un grand courage, qu'ils doivent I. i5

mourir pour sauver la république. Ils m'ont paru dans des erreurs qui me sont incompréhensibles. Je les crois des gens vertueux, des hommes de bien ; mais la vertu a ses erreurs, et ils en ont de grandes. Vous le savez, vous président (Fonfréde, qui venait de remplacer Isnard au fauteuil), membre de cette commission. Je ne vous parle point un langage qui vous soit étranger; l'estime que je témoigne pour vous n'est point cette estime simulée que l'on prodigue pour calmer des ressentiments. Je vous le proteste, c'e^t un sentiment qui est dans mon cœur. »

Le maire Pache confirma les déclarations de Garât de la manière suivante : « Je n'entretiendrai pas la convention d'un complot qu'elle reconnaît n'être qu'imaginaire. 11 est certain qu'après l'attroupement des contre-révolutionnaires qui voulaient s'opposer au recrutement, Paris était calme ; il est certain que les mouvements n'ont commencé que lorsque la commission des douze a ordonné les arrestations. Ayant appris qu'il y avait quelques rassemblements autour de la convention, je m'y suis transporté. J'ai vu qu'il n'y avait rien à craindre, qu'il y avait une force armée considérable.

« Les commandants delà force armée me demandaient de leur tracer la marche qu'ils avaient à suivre. Je leur ai répondu qu'ils s'adressassent à la commission des douze. J'ai écrit à celte commission, et je lui ai représenté qu'aucun décret ne lui permetlait de faire marcher la force armée ; je l'invitai à

suspendre les ordres qu'elle avait donnés, ou à obtenir un décret de la convention . Elle m'a écrit pour m'inviter à me rendre dans son sein. Après avoir ordonné aux commandants de faire faire de nombreuses patrouilles, de faire porter une force suffisante aux prisons et aux édifices publics ^ je me suis rendu à la commission des douze ; elle m'a dit qu'elle avait donné det ordres aux troupes dans la nuit, dans le moment où l'on croyait qu'il y avait de grands dangers à courir pour la convention.

« Je prie la convention d'ordonner aux troupes qui sont aux environs de la salle de faire seulement des patrouilles. Je la prie aussi d'admettre plusieurs députations qui viennent lui demander de mettre en liberté quelques citoyens détenus. »

La motion de rendre à la liberté les citoyens incarcérés et de casser la commission des douze, fut, à la suite de ces deux discours, reproduite avec une nouvelle chaleur; les députés de trentedeux sections auxquels peu de temps après se joignirent les députés des seize autres, vinrent nous présenter la même demande : « Levez la séance, levez la séance, » criait Henri Lariviére, qui sentait bien que ses amis n'étaient pas en force; et Fonfréde, prêt à céder aux moindres vœux de ses collègues, se hâta de quitter le fauteuil : mais Hérault -Séchelles l'y remplaça; et, après une discussion qui se prolongea jusqu'à minuit, la motion fut convertie en décret à une forte majorité.

Le lendemain les orateurs de la Gironde constatèrent la légalité du décret; en vain Osselin, secrétaire, leur fit-il observer qu'il avait été signé de tout le bureau, composé en général d'hommes de leur parti. Lanjuinais prétendit que les pétitionnaires avaient voté avec nous- d'autres assurèrent que nous n'étions pas en majorité; je m'écriai : « Le décret a-t-il été rendu, oui ou non? voilà la question. On dit que le décret n'a pas été rendu, que ks pétitionnaires ont délibéré. Je réponds que cela est faux; car avant qu'on allât aux voix, les pétitionnaires se sont retirés dans ce passage (montrant le couloir de gauche), et les représentants seuls ont pris part à la délibération. Lacroix fit la motion de supprimer la commission ; Thuriot demanda par amendement la liberté du citoyen Hébert. La motion avec l'amendement a été mise aux voix et décrétée. Je déclare, moi, que la commission des douze avait été formée non pour découvrir un complot, mais pour en exécuter un. Quand l'impôt forcé d'un milliard a été voté, les aristocrates se sont agités en tous sens et se sont portés dans les sections , espérant se servir de l'influence de la commission des douze pour y dominer. « De là les pétitions qui ont été lues à votre barre et adroitement renvoyées à la commission des douze. Us ont voulu renouveler contre les patriotes les massacres de septembre. Voilà le motif des îirrestations ; on avait le dessein d'exciter un mouvement dans le peuple et de le faire porter aux

prisons. Tel a été le complot, mais il a été déjoué comme tous les autres. Je le répète, le décret a été rendu, et j'en. demande le maintien. »

Le côté droit renonçant alors à soutenir que le décret n'avait pas été rendu, en demanda le rapport, qui fut prononcé après un appel nominal de plus de deux heures, interrompu souvent par de violents débats : i< Citoyens, dit alors Danton avec l'énergie qu'on lui connaît, le décret d'hier au soir avait satisfait à l'indignation publique. Vous aviez fait un grand acte de justice. J'aime à croire qu'il sera reproduit avant la fin de cette séance. Mais si la commission conserve le pouvoir tyrannique cju'elle a exercé et qu'elle voulait, je le sais, étendre sur les membres de cette assemblée; si le fil de la conspiration n'est pas rompu ; si les magistrats du peuple, si les bons citoyens ont encore à craindre des arrestations arbitraires, alois, après avoir prouvé que nous passons nos ennemis en prudence, en sagesse, nous les passerions en audace et en vigueur révolutionnaire. »

J'ajoutai à cette vigoureuse déclaration ce peu de mots : « J'annonce à la convention que nous venons d'être trahis à l'armée des Pyrénées-Orientales. On a crié saiwe qui peut; le camp a été pris par les Espagnols; et je remarque que, lorsque Dumouriez trahissait, ce côté (montrant la droite) s'agitait avec la même fureur!... n

Cependant une espèce de transaction fut signée. Le côté droit consentit à l'élargissement d'Hébert,

aSo MÉMOIRES

Dobsent et Varlet, renonça à faire entendre le rapport de la commission des douze dont plusieurs memlires annoncèrent leur démission, et l'on se sépara sans avoir donné d'autre solution à ce grand procès : nous croyions pourtant que la commission des douze était de fait dissoute par les démissions; aussi la journée du 29 mai fut-elle assez calme. Je profitai de cetîe trêve pour faire entendre une parole de paix. Après la lecture du procès -verbal de la séance tumultueuse du 27, je dis : « Le secrétaire a rendu trop minutieusement compte des débats scandaleux qui ont eu lieu hier. Présenter à la république tous ces mouvements des passions, c'est jeter au milieu des citoyens une nouvelle source de discorde. Je demande que le secrétaire fasse une autre rédaction. »

Ma motion fut décrétée; mais dés le lendemain les mêmes scandales se reproduisirent. Nous apprîmes que la commission des douze, que nous croyions dissoute, avait recommencé à siéger et rendu de nouveaux arrêtés : les passions se rallumèrent aussitôt; les uns demandèrent la suppression de cette commission, d'autres continuèrent leurs déclamations contre les grands complots de la commune.

Cependant les choses en étaient venues à un tel point que cette situation critique ne pouvait plus être de longue durée; les sections armées s'étaient déjà prononcées pour l'un ou l'autre parti ; la commission des douze avait accrn leur irritation.

DR REJNli LKVASSEUR. 25l

lanl par la haine qu'elle inspirait aux patriotes que par les tentatives qu'elle avait faites pour s'assurer l'appui des classes moyennes. Tout faisait craindre une conflagration universelle. Comme au mois d'août 1792, les roues de la machine politique étaient enrayées; comme au mois d'août 1792, la crise était parvenue à un tel point qu'elle ne pouvait plus se terminer sans convulsion. La mêlée une fois engagée, il ne s'agissait plus que de triompher et de prouver, suivant la menace de Danton, que nous passions également nos adversaires en prudence et en vigueur révolutionnaire. Dés l'instant où nous avions dit Jious résisterons ; dès l'instant où la commission des douze avait annoncé le dessein de poursuivre les traîtres jusque sur la Montagne f les discussions de collègue à collègue avaient fait place à une guerre à mort, et certes, ce n'est pas nous qu'on peut accuser d'avoir caché nos projets. Qu'on ne dise donc plus que nous avons agi avec perfidie en appelant l'insurrection à notre aide; celte insurrection, nous en avions donné le signal au milieu de nos ennemis en force; d'ailleurs eux aussi voulaient notre expulsion , notre accusation , notre mort ; s'ils n'ont pas réussi à lancer contre nous le« gardes nationales, c'est la force qui leur a manqué, et non la bonne volonté. Apprécions donc chaque chose à sa juste valeur, et dans un combat où les deux camps se servaient d'armes également meurtrières , ne reprochons pas au vainqueur la mort

de son ennemi, car il est certain que le siiccèf? était également dans les intentions des deux partis.

La commune de Paris s'était constituée en permanence au moment de l'arrestation d'Hébert. C'était dans le sein de cette assemblée que s'ap-itaient les moyens de résistance aux entreprises de la commission des douze. Les orateurs sectionnaires se pressaient autour d'elle, et juraient de la seconder si elle voulait prendre des moyens de sauver la patrie. Hébert, Varlet et Dobsent, délivrés de leur courte incarcération, vinrent jurer dans son sein de mourir ou de terrasser les tyrans du côté droit et de la commission des douze.

Pendant ce temps, le comité de salut public nous adressait des lettres de convocation pour une séance du soir (5o mai). La plupart des membres du côté droit ne s'y trouvèrent pas, et nos délibérations îurent entravées. Mais on put au moins dénoncer la nouvelle et illégale réunion de la commission des douze. Fonfrède et Lanjuinais soutinrent que, malgré les démissions de ses principaux membres, elle n'avait pas cessé d'exister. Nous entendimcs encore une députation des quarante -huit sections présidée par Rousselin , qui demandait le renvoi au tribunal révolutionnaire des chefs du côté droit et des membres de la commission des douze; ces adresses, ces motions ne donnèrent lieu à aucune décision, parce que nous n'étions pas en nombre pour rendre des décrets j mais on dut prévoir que la journée du lendemain serait décisive.

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