CHAPITRE VIII
Coup d'œil sur les chapitres précédents. — Les girondins. — Quelques portraits. — Réflexions sur l'insurrection du 3i mai. — Etat des partis à l'issue de cette crise.
Nous avons vu comment, dès l'ouverture de la convention , les membres influents de l'assemblée législative et les nouveaux députés élus sous leur influence , s'étaient mis en état d'hostilité contre la députation de Paris , autour de laquelle étaient venus se grouper les membres les plus énergiques de la nouvelle représentation nationale. Les prétextes manquaient encore à lamanifestation de leur haine, que déjà ils avaient commencé une guerre ouverte contre nous. Ils accusèrent d'abord la Montagne de nourrir le projet de relever le trône en faveur de l'exduc d'Orléans; cette inculpation détruite, ils voulurent rejeter les crimes de septembre sur nous qui, pour la plupart, étions alors complètement étrangers à Paris et même peu initiés aux affaires politiques ; déserteurs des clubs dont ils avaient naguère été les plus zélés sectateurs, ils les présentèrent à la France comme des repaires sanglants où l'on ne rêvait que dévastation, pillage et anarchie.
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En face de pareils adversaires, sous le poids de ces accusations sans cesse renouvelées, la Montagne restait impassible, songeant aux grands intérêts qui lui étaient confiés. Battre l'ennemi, fonder la constitution, leiie était sa mission; elle le sentit, et ne voulut pas s'en écarter. Danton, le plus éloquent et le plus influent de ses chefs, répétait sans cesse : « Que m'importe vos querelles intestines? je ne vois que l'ennemi , battons l'ennemi. »
Cependant les circonstances étaient graves : l'Europe en armes menaçait la France; les royalistes du dedans frémissaient de joie aux moindres succès de la coalition. Une foule de fonctionnaires civils et militaires, sortis des rangs de la noblesse, trahissaient la république et nous dirigeaient vers un abime de malheurs et de contre-révolution. Les girondins, qui avaient la majorité dans la convention, étaient maîtres du pouvoir exécutif, par l'influence des ministres Roland, Servan et Clavière, leurs aifidés; ils dominaient tous les comités, remplissaient toutes les administrations de leurs créatures, et, malgré leurs belles phrases sur le bonheur futur de la république, ils ne faisaient rien, absolument rien, pour hâter la marche de la révolution , et régulariser un état de choses dans lequel il fallait bien se servir de l'anarchie , à défaut d'autres forces organisées. Tout occupés qu'ils étaient de nous faire la guerre; nourrissant des projets de vengeance et de réaction, ils laissaient flotter les rênes du gouvernement, et ne se ser-
vaient du glaive et de la main de justice que contre les patriotes qui avaient eu le malheur de leur déplaire. Dans cette espèce d'interrègne, né de leur inertie complète , il fallait laisser périr le corps social ou s'emparer du gouvernement; c'est ce que fit la Montagne , en s'appuyant sur la commune de Paris et sur la plupart des autres municipalités, et en suppléant à la faiblesse du corps législatif par des moyens de vigueur puisés au dehors. Les girondins s'en apercevaient et redoublaient de rage ; incapables de remplir leur haute mission , ils ne voulaient pas permettre néanmoins que la France fût sauvée par d'autres que par eux.
La convention était alors divisée en trois partis bien distincts : le côté droit, auquel la députation de la Gironde donna son nom, était ce parti brillant, habitué à dominer dans l'assemblée législative, et qui apportait parmi nous ses phrases, ses théories philosophiques et son orgueilleuse incapacité ; les vigoureux montagnards, au milieu desquels la députation de Paris se signalait par son énergie , étaient leurs adversaires habituels; un tiers parti , le centre ou Marais , balançait l'influence des deux extrêmes. Là venaient s'asseoir les hommes sans idées arrêtées, sans plan fixe (i) ; en grande majorité bons républicains , ils recelaient aussi dans leur sein quelques constitutionnels et des
(ï) Cambacérès, Barrère , Dulaure, Chémcr, etc.
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amis (i) timides de la Monla.^ne ou de la Gironde. Opposés à toute mesure violente , ces hommes étaient naturellement effrayés de l'impétuosité révolutionnaire de la Montagne; mais, sans prétention à la domination , par cela même qu'ils avaient peu de caractère, ils étaient loin de partager les passions haineuses de la Gironde. Aussi arrivait-il que, par crainte de noire exaltation enthousiaste et par horreur des excès populaires, ils donnaient toujours la majorité au côté droit dans les luttes où les deux partis se trouvaient en présence,- mais, au contraire, lorsque Jios vues politiques, nos projets pour hattre l'étranger ou pour sauver la république se trouvaient en opposition avec les phrases vides de la Gironde, ils revenaient à nous, parce qu'ils sentaientle besoin d'organiser quelque-chose, et que toute organisation était impossible avec des hommes tels que Louvet, Isnard, ou même Vergniaud. Il résultait donc de cette étrange combinaison que nous avions de fait l'autorité réelle, quoique nos adversaires n'eussent pas cessé d'avoir la majorité dans nos luttes.
Le seul acte des girondins, pendant leurs huit raois de domination, qui ait été de nature à inlélesser la France, était leur plan de constitution.
(i) Sieyes était le plus notable de ces hermaphrodites de la convention. 11 traversa tous les partis sans être en butte aux attaques d'aucun d'eux, et attendit plusieurs années avant Je prendre couleur dans nos débats. {IS'ote de l'Auteur.)
si l'on peut donner ce nom à une série de questions métaphysiques qui devait susciter , préalablement , d'interminables discussions académiques avant d'arriver à des résultats réels. Encore chacun de leurs orateurs s'écartait-il de leur plan primitif pour se plonger plus avant dans des théories toutes diverses, toutes inconciliables, et qui ne s'accordaient que par un seul point : elles étaient toutes plus ou moins inapplicables. Tout en admirant dans ces hommes cette faconde verbeuse, que l'on est habitué à appeler du talent, il y avait de quoi faire sourire de pitié. Aussi Danton s'écriait-il souvent, dans les premiers mois de notre réunion : u Non, ils ne sont pas, ils ne peuvent pas être dangereux. » J'ai donné un exemple remarquable des aberrations dans lesquelles ils se laissaient entraîner, en plaçant sous les yeux du lecteur l'étrange pacte social d'isnard; mais toutes les mesures de salut public vinrent de nous.
C'est ici le lieu de faire connaître quelques -uns de ces hommes célèbres par leur éloquence et surtout par leurs malheurs. Au premier rang de la Gironde, il faut placer ce Yergniaud dont les talents méritaient un meilleur sort, mais qui n'était point fait pour les grandes circonstances au milieu desquelles le sort l'a placé, il avait une âme sensible et un esprit cultivé, une éloquence brillante et pleine d'images, un ton de convenance parfaite; mais il ne s'élevait jamais à la hauteur de notre situation , unique dans les fastes du monde. Il
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voulait, comme Danton , jouer le rôle de conciliateur; mais il ne sentait pas , comme le vigoureux député de Paris, que le seul moyen de nous réunir tous était de nous donner un but utile et noble, et d'y marcher avec constance et énergie. Il lançait contre la Montagne des imputations vagues et dénuées de preuves, cherchait à nous accabler sous quelques mots pompeux, et, prenant ensuite un ton de magnanimité, il nous menaçait de sa colère et voulait nous imposer son pardon. De tels moyens de conciliation équivalaient à des hostilités nouvelles; et, au reste, indolent à l'excès, tranquille par tempérament et par habitude, il ne montait guère à la tribune que poussé par ses amis, dont il rendait la cause plus mauvaise. On a beaucoup vanté son éloquence ; elle était, il est vrai, sublime, si l'art de bien dire peut encore être sublime en présence de réalités gigantesques; mais elle était dépourvue de ce que je ne cesserai jamais de regarder comme la véritable éloquence, de chaleur et de force d'idées : c'était, si l'on veut, Virgile ou Racine transformés en orateurs; ce n'était ni Démosthènes ni Mirabeau : aussi , malgré son incontestable talent, était-il sans influence réelle sur l'assemblée. La nonchalance de son caractère le distinguait surtout de ses amis ; il était incapable de haine réelle, et s'il partageait leur acrimonie de faction , il ne la portait pas comme eux hors de la tribune. Je me rappelle à ce sujet qu'après le lo mars, lorsqu'il vint dénoncer
la prétendue conspiration de cette nuit désastreuse, il se permit de dire qu'un député avait blâmé le départ des girondins, avec le regret de ne pouvoir pas les assassiner. Or, comme j'avais fait remarquer assez vivement l'absence des membres du côté droit, je pensai qu'il s'adressait peut-être indirectement à moi, et je voulus le forcer à s'expliquer. (( Est-ce moi, Vergniaud? m'écriai-je. « Il ne me répondit point. Je répétai plus vivement mon interpellation lorsqu'il descendit de la tribune. « Je t'ai combattu, lui dis-je, et je le ferai encore; mais apprends que l'assassinat ne sera jamais une arme à mon usage. Je défendrais et toi et les collègues au péril de ma vie, si l'on tentait de les assassiner. — Je le sais bien, répondit-il; je te connais pour un bomme lionnête et loyal, mais tu te laisses tromper par des gens implacables qui siègent à tes côtés. »
Malgré son inertie habituelle, Vergniaud avait quelquefois des élans de vigueur, et alors son expression prenait une couleur vive et pleine de force. Au 2 juin, tandis que Coutbon réclamait le décret d'accusation , Vergniaud l'écoutait avec le sourire de l'indignation ; il l'interrompit enfin par celte exclamation : « Donnez un verre de sang à Coutbon, il a soif. » Je n'oublierai jamais ce mot, que le Moniteur ni aucun des journaux du temps n'ont, je crois, reproduit.
J'ai déjà exprimé mon opinion sur Lanjuinais et Barbaroux , qui me paraissent tenir un rang séparé
dans leur parti faible et sans couleur. Pétion était très-attaché à la république, mais très -prévenu contre les plus chauds républicains; aussi nonchalant que Vergniaud, il n'avait pas comme lui une âme sensible et éloquente. Sans idées, sans principes, il était fait pour remplir un emploi subalterne, qu'il eût exercé avec honneur, et non pour diriger un grand peuple dans les commotions d'une crise où son existence même était compromise.
Susceptible d'énergie et d'enthousiasme, Louvet, qui parlait bien de la liberté, était tout-à-fait incapable de s'associer au mouvement qui nous entraînait. Toutes ses connaissances politiques se bornaient aux idées théoriques les plus vulgaires, et aux principes philosophiques qui traînaient dans tous les livres du dix-huitième siècle. Soupçonneux à l'excès , il se laissait entièrement diriger par ses passions, et voyait des royalistes et des affidés de Pitt et de Cobourg dans ceux de ses collègues qui ne partageaient pas toutes ses opinions et tous ses préjugés. Les hommes de ce caractère, quelle que soit la pureté de leurs intentions, ne peuvent qu'être excessivement dangereux : il suffît qu'une prévention se soit fourrée dans leur cerveau pour qu'ils la défendent avec opiniâtreté et qu'ils n'en reviennent jamais. Il n'est besoin, pour donner une idée de l'inconséquence des idées de ce député, que d'un seul rapprochement. Il se vante, dans ses Mémoires, d'avoir servi la révolution en faisant jouer, dès 1789, une comédie où étaient exposés les avan-
tages ^du divorce; et, quelques pages plus loin, voulant peindre un honnête homme, il le fait reconnaître , pour trait principal , à ce qu'il voit avec horreur celte institution. Plus tard Louvet, rentré dans le sein de la convention , s'est montré bon patriote, et s'est rallié aux débris de la Montagne sans cesser pour cela d'affirmer, qu'en 1795 la Montagne avait été payée par les ennemis de la France.
Guadet, Gensonné , étaient liés à la révolution par leurs principes , et s'en éloignaient par un reste d'habitudes aristocratiques. Brissot, intrigant subalterne, nuisait beaucoup, par le peu de considération qu'il méritait personnellement, au parti dont il était devenu l'un des chefs. Buzot, jacobin dans la constituante, était devenu, ainsi que son ancien collègue et ami Salles, presque royaliste au sein de la convention. Ces deux hommes étaient les plus irritables du parti : l'un et l'autre provoquaient sans cesse àla guerre civile; l'un et l'autre vantaient avec emphase la constitution de 91, contre laquelle ils avaient déclamé à l'époque de sa promulgation; l'un et l'autre se montraient tour à tour, en haine de la Montagne , constitutionnels ou fédéralistes, jamais républicains.
A la suite de ces hommes de bonne foi venaient les Henri Lariviére , les Isnard, les Cadroy, que nous avons vus depuis royalistes avoués. Tous soufflaient le feu de la guerre civile en déclamant contre la convention; tous échauffaient l'ardeur
des rebelles de tous les départements. Vergniaud , Louvet, Gensonné, Pétion, par leur imprudence, secondaient les desseins coupables de ces bommes sans les deviner, et quand l'insurrection girondine éclata dans la majorité des départements, on y vit partout le royalisme derrière des républicains trompés qui nous conduisaient à notre perte par leur vaniteuse impuissance. Wimpfen et Puysaie, à Caen, Précy, dans Lyon, durent leur ouvrir les yeux, et Toulon, livré aux Anglais, devint une de leurs fautes, quoiqu'ils eussent frémi d'horreur si on leur eût demandé de prendre part à une si indigne trahison.
On a vu ce parti nous faire, sans motifs et sans but, une guerre acharnée,* on l'a vu tendre au Fédéralisme , et appeler sans cesse contre nous l'insurrection départementale. C'est ainsi que Salles, qui appelait arbitraires les actes les plus légaux de la commune de Paris, invitait les municipalités de son département à fiiire arrêter les commissaires de la convention; c'est ainsi que Fonfrède nous menaçait sans cesse des volontaires de la Gironde; c'est ainsi que Kervélégan ne perdait pas une occasion de se mettre à la tête du bataillon du Finistère et de faire de grandes démonstrations de guerre civile; enfin c'est ainsi qu'Isnard, pendant sa présidence, prédisait que les départements s'armeraient contre Paris, que la capitale serait dans peu détruite, et qu'on chercherait en vain, sur les bords de la Seine, la place où elle s'était
élevée. Sans prendre part aux travaux d'intérêt public auxquels nous nous livrions tout entiers, ils entravaient l'exécution de nos projets, et compromettaient les succès des mesures les plus urgentes par leur incroyable jactance jointe à une radicale nullité. Ainsi ils prirent sous leur protection les attroupements de rebelles qui voulaient empêcher le recrutement de la capitale ; ainsi ils déclamaient contre le tribunal révolutionnaire, contre l'emprunt forcé qu'ils avaient concouru à fonder, et même contre les assignats dont ils avaient défendu le système dans l'assemblée législative. Enlin jamais parti ne fut plus brillant sous le rapport du talent; jamais parti ne fut plus nul sous le rapport des connaissances positives qui font l'homme d'État.
Les girondins 'introduisirent les premiers parmi nous les attaques personnelles qui depuis causèrent tant de maux. Les premiers ils dénoncèrent Pvobespierre et Marat avec une inconcevable légèreté; ils accusèrent Danton et la Montagne de complicité avec Dumouriez, et cette fois, j'ose le dire, ils n'étaient pas, ils ne pouvaient pas être de bonne foi , car ils n'ignoraient pas que, dans la Montagne, étaient et Pache ennemi personnel du général, et tous les hommes qu'il était habitué à dénoncer comme anarchistes , tandis qu'il avait toujours conservé au côté droit son ancienne amitié : c'était ce côté qu'il signalait, dans ses proclamations , comme la partie saine de la convention; c'était sur lui que
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reposaient (ou tes ses espérances avant que l'assemblée entière , par un décret de hors la loi , se fût prononcée contre lui. Enfin les girondins nous attribuaient sans cesse, avec non moins de mauvaise foi, de prétendues liaisons avec d'Orléans, tandis que Sillery , Biron , Valence , et Sieyes même, tous les partisans de ce prince enfin, appartenaient à leur parti.
Malgré tant de fautes, malgré même l'imprudente ingratitude dont ils avaient payé la protection de Danton, nos inimitiés personnelles, nos baines de parti, nos querelles de tribune, n'avaient pas encore dégénéré en attaques formelles entre collègues : l'inviolabilité de la représentation nationale était restée intacte. Les girondins lui portèrent le premier coup : leur imprudente attaque contre Marat et le décret d'accusation qu'ils portèrent contre ce pamphlétaire ouvrirent pour eux-mêmes la voie de l'échafaud. Cependant nous répugnions toujours à prendre l'offensive. Déjà convaincus que leurs inimitiés ne pouvaient pas se calmer, et que la paix ne se rétablirait pas parmi nous sans d'affreux déchirements, nous n'osions pas encore attaquer nos collègues; ils nous mirent dans la nécessité de le faire pour pourvoir à notre propre défense. La marche audacieuse de la commisson des douze, les levées de volontaires qui se faisaient dans tous les départements restés sous leui" influence, les motions violentes du club Valazé , tout vint nous avertir que, si nous
ne les prévenions pas, nous aurions à subir sous peu une sanglante catastrophe. C'était une guerre à mort qu'ils nous déclaraient; ils nous forçaient à les renverser ou à délaisser le soin de notre sûreté. Cependant nous hésitions encore lorsque l'insurrection de la commune de Paris, menacée comme nous, vint précipiter la solution de la question. Refuser de les expulser de notre sein eût été nous abandonner nous-mêmes. Mais nous refusâmes de lancer contre eux un décret d'accusation , et l'arrestation qu'ils eurent à subir fut une simple mesure de prudence, qui nous délivrait de leur puérile autorité sans les traîner à l'échafaud que leur fureur nous réservait. On verra comment, dans la suite, ils nous contraignirent, en quelque sorte malgré nous , à sévir contre eux.
Après la fatale séance du 2 juin, la convention prit un aspect tout nouveau. Dans les premières séances qui suivirent cette grande catastrophe , une sorte de consternation réif^nait sur tous les bancs: car malgré les provocations à l'aide desquelles on nous avait portés à l'acte de rigueur qui avait terminé nos troubles, il était peu d'entre nous qui ne regrettassent la fatalité qui décimait la convention et qui détruisait en partie la garantie d'inviolabilité promise aux représentants du peuple français. On ne voyait pas briller sur les fronts des montagnards les signes de la joie et du triomphe ; nous étions tristes de notre propre victoire.
Le Marais, qui jusqu'alors s'était partagé entre
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nous et le côté droit, revint tout-à-fait à la Montagne : les restes du côté droit se renfermèrent dans un morne silence, sauf Boyer-Fonfrède, Ducos et un ou deux autres girondins, qui s'honorèrent en continuant, depuis qu'ils étaient en minorité, la lutte que leur parti avait engagée pendant sa puissance.
INos premières séances furent froides et calmes, mais plutôt du calme de la terreur que de celui que donne la force. Cependant le comité de salut public veillait pour la patrie; son énergie ne se ralentissait point dans ces jours de crise, et quand la convention, un instant engourdie par le souvenir d'un orage terrible, se réveilla avec son ancienne vigueur, elle apprit que ses chefs n'avaient point démérité de la confiance qu'elle leur avait accordée.
Nous fûmes tirés de notre léthargie par de nouveaux dangers. Béjà nous avions appris que plusieurs de nos collègues, décrétés d'arrestation, s'étaient soustraits à la mesure qui les frappait; nous avions appris également que d'autres, après avoir obéi au décret, avaient rompu leur ban, et s'étaient enfuis de Paris en trompant la surveillance de leur gendarme. Nous avions reçu ces nouvelles avec une sorte de satisfaction, car nous désirions la victoire, et non la mort d'hommes qui avaient autrefois servi la liberté, et qu'un moment d'erreur ne pouvait nous faire considérer comme infâmes. Mais bientôt nous ne pûmes plus douter que ces
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hommes, avec lesquels nous nous étions montrés généreux , abusaient de leur liberté pour nous chercher des ennemis. Les symptômes d'insurrection départementale qui s'étaient manifestés avant le 5i mai devenaient menaçants : les députés décrétés d'arrestation étaient à la tète des rebelles. Une grande coalition se formait sur tous les points de la France ; elle s'appuyait dans l'ouest sur cinq départements de la Bretagne et de la Normandie, et donnait la main à la Vendée. Bordeaux, Marseille , Lyon et les départements circonvoisins , points formidables qui menaçaient de s'étendre, étaient entrés dans la coalition, qui se préparait ainsi à nous enfermer dans un vaste réseau. A Caen, plusieurs députés, à la tête desquels étaient Louvet, Buzot, Larivière, Barbaroux, Kervélégan, soulïïaientlefeude la révolte. Leurs troupes étaient commandées par le général Félix Wimpfen , dès long-temps suspect de royalisme, qui avait choisi pour second un marquis de Puysaie, ex-émigré et futur chef de chouans. Dans Lyon, le girondin Biroteau devint la tète de la conspiration, dont le royaliste Précy était le bras; à Bordeaux, le député Grangeneuve excitait les insurgés, dont la résistance ne prit pas une couleur de royalisme aussi prononcée que dans les autres parties de la coalition; enPm, à Toulon, à Marseille, le drapeau blanc servit de point de ralliement aux rebelles que nos collègues insensés avaient pris pour de francs républicains.
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A la première nouvelle de ce soulèvement menaçant, le comité de saliît public avait mandé, par un arrêté, le traître Wimplen à la barre. Ce général répondit avec une insolence qui faisait pâlir l'audace même de Dumouriez ; il terminait son étrange épître par cette menace : « Si je me rends ià Paris, ce ne sera qu'à la tête de soixante mille hommes j voyez maintenant si vous désirez encore m'y appeler. »
Le comité de salut public, pour toute réponse, provoqua un décret qui destituait Félix Wimpfen; la convention invita en môme temps le comité de salut public à s'occuper du rapport sur les députés décrétés d'accusation le 2 juin. Dèslors il n'était plus possible de sauver ces bommes que nous avions seulement voulu expulser de notre sein. Coupables de conspiration et d'attaque à main armée contre la représentation nationale, ils durent subir le sort qu'ils avaient cherché... Mais n'anticipons point sur l'ordre des faits.
Avant de suivre le récit des événements politiques de 1793 , il me reste à parler de la constitution, tant décriée et si peu connue, que décréta la convention aussitôt qu'elle fut libre du joug de la Gironde. Je consacrerai un chapitre à l'examen de ce grand acte que l'on a si mal jugé. Après avoir été proscrit comme étant soupçonné d'être fidèle au serment que j'avais fait de la maintenir, il me sera sans doute permis de la défendre contre des attaques toujours injustes et souvent de
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mauvaise foi. Dieu me garde de soutenir que celte constitution fût parfaite, ou de défendre la nécessité et les convenances de chacune de ses dispositions , ou surtout d'affirmer qu'elle est en tout appropriée aux besoins de la France ! Les événements qui se sont passés depuis sa publication ont dû me prouver que je m'étais fait bien des illusions, et que la civilisation moderne était trop décrépite peut-être pour jouir de la démocratie pure; mais on a fait de cette constitution un sujet de calomnies et de proscriptions contre un grand nombre de mes plus vertueux collègues, et ce doit être assez, je pense, pour qu'on ne trouve pas étonnant que je tâche, dans un rapide examen, de rétablir la vérité.
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