CHAPITRE X
Coalition départementale. — Guerre contre le fédéralisme. — Mort de Marat. — Charlotte Corday. — Barbaroux ctDuperret, — Rapport de Sainl-Just. — Arrestation de Custinos.
Pend.4nt que nous organisions la constitution de la république , pendant que nous appliquions les principes de la plus pure démocratie aux destinées futures de la France, une partie des députés décrétés d'arrestation sonnaient dans les départements le tocsin contre nous, et donnaient le signal de la guerre civile. Nous avons déjà vu, dans l'avant-dernier chapitre, comment ils cherchaient à réaliser les projets de coalition départementale qu'ils avaient annoncés long -temps avant le 3i mai.
Cependant la convention, conservant le calme et la dignité qui n'ont jamais cessé de caractériser la Montagne, continuait à s'occuper de ses importants travaux, se reposant sur le comité de salut public du soin de réprimer les excès de ses ennemis. Nous nous étions contentés d'appeler l'attention des départements sur le véritable état des choses par une proclamation explicative des mou-
vements du 3i mai, et de décréter d'accusation Félix Wimpfen , notoirement traître à la patrie d'après le texte même de ses audacieuses épitres au ministre de la guerre. Nous répugnions toujours à traiter nos collègues en ennemis, et nous voulions surtout leur rendre une impartiale et indulgente justice ; il suffirait pour le prouver de montrer avec quelle faveur fut accueillie , dans les premiers jours qui suivirent le 5i mai, la motion de donner des otages aux départements que représentaient les députés détenus , et de rappeler l'empressemeat avec lequel Couthon et Danton s'offrirent comme otages pour aller à Bordeaux, que l'on présumait être de toute la France la ville la moins bien disposée en faveur de la Montagne.
Malgré notre longue modération et notre loua-* Lie mansuétude, on continua de nous cliercher des ennemis , et force fut bientôt à la convention de punir ses adversaires pour se défendre contre leurs coups. Beaucoup de girondins, non compris dans le décret du 2 juin, s'étaient volontairement joints aux fugitifs, et soufflaient avec eux le feu de la révolte. Nous apprîmes que dans beaucoup de localités, les commissaires de la convention avaient couru de grands dangers. Rulh et Prieur de la Marne avaient même été incarcérés par ordre des administrations d'Eure-et-Loir et du Calvados, où était alors le siège de l'insurrection. Rulh annonça lui-même cette nouvelle à la con-
vention, en persistant dans la généreuse résolution de rester en otage auprès du département qui se prétendait lésé par l'arrestation de ses députés. Quelques personnes émirent des doutes sur la sincérité des déclarations de Rulh ; il n'était peutêtre pas libre , remarquèrent-elles, a Je connais Rulh, s'écria Couthon ; il serait libre en face de toutes les bouches à feu de l'Europe ! >» Paroles sublimes, qui font également l'éloge de celui qui les prononça et de celui qui en était l'objet. Couthon avait bien jugé Rulh en effet; car ce généreux montagnard resta libre en présence de la réaction thermidorienne flagrante. Il resta libre en préférant mourir martyr de la liberté, passion de son noble cœur, que de servir les vengeances de quelques misérables, transfuges mercenaires de tous les partis.
Cependant il était urgent de mettre un terme à une insurrection qui devenait formidable, et qui déjà partout quittait le masque du fédéralisme pour prendre sa couleur naturelle, celle du roya- ■ lisme. Lacroix fut le premier à faire sentir cette nécessité à la convention assoupie : « Plusieurs départements, dit-il, s'occupent en ce moment de prendre des mesures liberticides. Plusieurs de nos collègues provoquent eux-mêmes ces atteintes portées à la liberté. Déjà plusieurs administrations de départements, de communes et de districts, ont réuni les assemblées primaires; elles ont suspendu l'envoi des contributions dans le trésor
public. Déjà elles ne reconnaissent plus les décrets de la convention, ni la convention elle-même. Déjà elles ont pris des mesures tendant à anéantir l'unité de la république. Plusieurs ont entrepris d'ouvrir une correspondance avec tous les départements pour opérer une coalition. Je propose à la convention de décréter que demain il sera fait un appel de tous les membres de la convention , afin de connaître ceux qui sont à leur poste; que le surlendemain un second appel sera fait pour connaître ceux qui sont allés conspirer dans les départements. Je propose de décréter que ceux-ci seront déclarés déchus de leurs fonctions de représentants du peuple et remplacés par leurs suppléants. Il importe surtout que vous dépouilliez ces indignes Français du caractère de représentants, dont ils se servent pour assurer le succès de leurs complots liberticides ; alors ils resteront seuls livrés au mépris qu'ils méritent ; alors vous aurez à leur place des suppléants courageux qui viendront partager, non nos dangers, car ils sont imaginaires, mais nos travaux. »
Lacroix terminait en proposant, par motion d'ordre, qu'il fût fait deux jours de suite un appel nominal pour découvrir quels étaient les membres absents; que les représentants qui ne seraient pas à leur poste fussent remplacés par leurs suppléants; qu'il fût défendu aux corps administratifs , de s'assembler, de délibérer, soit pour convoquer
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les assemblées primaires, soit pour suspendre l'envoi des décrets de la convention.
Ces mesures, quelque rigoureuses qu'elles fussent, étaient légitimées par les circonstances graves dans lesquelles nous nous trouvions. Nul n'osera dire, sans doute, qu'elles ne fussent d'une justice rigoureuse, mais exacte; cependant les débris du côté droit, Fermont, Ducos, Fonfrùde, la combattirent avec chaleur ; ce dernier fit l'apologie du département de la Gironde et des Bordelais.
« Fonfrède, s'écria alors Danton, n'a pas fait complètement l'éloge des citoyens de Bordeaux j jamais ils n'ont formé le projet de marcher ni contre Paris ni contre la convention ; il peut y avoir des intrigants à Bordeaux, mais les Bordelais sont et seront toujours de dignes Français. »
Après une discussion peu vive, le projet de décret de Lacroix, d'abord ajourné, fut adopté par la presque unanimité, et exécuté aussitôt. L'appel nominal donna pour résultat soixante-trois absents. Sur ces soixante-trois membres, trente-deux étaient décrétés d'arrestation ; il restait donc trente-un fugitifs volontaires , nombre imperceptible si l'on considère que la convention était composée de sept cent quarante-cinq membres; on disait cependant dans ces départements que la convention était mutilée, que la majorité refusait d'assister aux délibérations, et que cent cinquarite membres tout au plus, troupe factieuse et sans droit, gouvernaient la France.
En même temps le comité de salut public en-^ voyait des troupes contre les rebelles. Pacy-sur- Eure était repris , et les volontaires conventionnels attaquaient Evreux. La plupart des autorités départementales commençaient à hésiter; quelquesunes même se rétractaient et délaissaient la cause de l'insurrection. Le mouvement insurrectionnel était bientôt arrêté à Marseille et même à Bordeaux; et les girondins, abandonnés à Toulon et à Lyon, laissaient ces deux villes dans les mains des royalistes, qui, dans la première, se jetaient dans les bras de l'étranger, et dans la seconde ville de France se livraient à d'horribles vengeances. D'un autre côté les fugitifs durent s'apercevoir qu'ils avaient en vain compté sur l'appui de l'armée. Ils savaient que la plupart des officiers, nobles d'origine, étaient comme Dumouriez plus portés en leur faveur que prêts à s'unir à nous; ils espéraient surtout la participation de Custines, Houchard, Biron et Alexandre Beauharnais, et sans doute ils avaient raison de penser que ces généraux étaient bien disposés en leur faveur ; mais dans ces temps d'orage et d'enthousiasme un général ne pouvait rien sans l'assentiment du soldat, et dans toutes les armées de la république les soldats étaient tout dévoués au gouvernement central placé entre les mains de la convention. Aussi les généraux repoussèrent- ils avec une indignation feinte ou véritable les propositions de Wimpfen qui leur avait écrit une espèce de circulaire pour
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obtenir leur adhésion à la coalition ; une proclamation de la convention explicative des événements du 3i mai vint rassurer les esprits, et presque partout les fédéralistes furent vaincus avant même d'avoir eu à combattre. De tous côtés des adresses des départements, des municipalités et des sociétés populaires qui passaient pour les plus prononcées en faveur de la coalition , venaient féliciter la convention de ses résolutions courageuses, et jurer haine et vengeance aux conspirateurs. Le petit nombre d'autorités locales restées fidèles aux girondins étaient frappées de destitution ou d'accusation, et le calme ne tardait pas à renaître aux lieux môme où l'on avait eu l'espoir le mieux fondé de porter le trouble et la terreur.
Cependant le sort des députés décrétés d'arrestation n'était pas encore fixé. Déjà nous avions pressenti la nécessité de sévir avec rigueur contre les fugitifs du Calvados , mais nous espérions encore sauver ceux qui s'étaient résignés à obéir aux décrets du 2 juin. Un événement terrible et bien diversement jugé, soit en 1795, soit même de nos jours, vint précipiter le dénouement de ce drame terrible. Une jeune fille de Caen , dont le nom est devenu historique , Charlotte Corday, assassina dans son bain le représentant Marat. Cet acte, d'un fanatisme politique auquel on ne saurait refuser le nom d'héroïque, aurait pu, dans toute autre circonstance, être regardé comme sans im-
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portance générale, mais il eut une triste influence sur le sort des captifs.
Charlotte Corday avait une âme républicaine et susceptible d'impressions fortes : la présence des Girondins à Caen ; les relations qu'elle avait eues avec eux ; les déclamations répandues dans cette ville par les fugitifs contre les montagnards et le gouvernement révolutionnaire; les accusations réitérées contre Marat , que nos adversaires peignaient à la fois comme notre chef et comme un suppôt d'assassinats et de brigandage; toutes ces causes, qui toutes ressortaient de sa liaison avec les députés fugitifs, concoururent à exalter son fanatisme et à lui faire prendre sa funeste résolution ; toutes ses réponses, toute sa conduite, concoururent à mettre en lumière cette vérité. Aussi en résulta-t-il un redoublement de haine contre la Gironde, sur laquelle le sang du martyr de la liberté semblait en partie retomber.
Une autre circonstance donnait encore plus de poids aux accusations que cet assassinat faisait planer sur la tète de la Gironde. Charlotte Corday, qui avait une affaire à solliciter chez le ministre de l'intérieur Garât, s'était fait recommander par Barbaroux au girondin Duperret , qui siégeait encore parmi nous, et auquel elle avait apporté une lettre ainsi conçue :
(t Caen , 7 juillet, an 2 de la république.
(( Je t'adress'e, mon cher ami, quelques ouvrages qu il faut répandre ; il y a un ouvrage de Salles
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sur la constitution : c'est celui qui, dans ce moment, produira le plus |)rompt effet. Il faut en faire un grand nombre d'exemplaires. Je t'ai écrit par la voie de Rouen pour t'intéresser à une affaire qui regarde une de nos concitoyennes. La citoyenne qui te portera ce paquet s'intéresse à la même affaire. Tâche de lui procurer accès auprès du ministre. Adieu, je t'embrasse. Ici, tout va bien; nous ne tarderons pas à être sous les murs de Paris. Signé Barbaroux. »
Duperret avoua la réception du paquet et des écrits séditieux; il avoua les avoir fait répandre, mais il nia toute participation à l'assassinat de Marat. Il n'avait vu Charlotte Corday que deux fois, et ne lui avait parlé que de l'affaire particulière qu'elle avait traitée avec le ministre. Il n'en demeurait pas moins certain que les membres du côté droit, restés parmi nous, intriguaient avec les fugitifs; qu'ils continuaient à nous susciter des ennemis et à nourrir l'espoir de renverser la convention. Duperret l'avait avoué avec franchise : il avait même dit qu'il était décidé a rejoindre à Caen Barbaroux et ses collègues. C'en était assez pour montrer quels dangers nous entouraient. Aussi ce sinistre événement fit-il demander, par toute la Monlaone, une prompte décision sur les députés incarcérés.
« S'il reste dans le côté droit, s'écria Coulhon,
quelques membres qui ne soient qu'égarés, qu'ils
me répondent. N'avez-vous pas entendu dire qu'il
n'y avait à la Montagne que des hommes de sang,
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des athées, des hommes sans morale, des hommes qui voulaient la loi agraire, le régne de l'anarchie et le rétablissement de la tyrannie ? Eh bien! ces mêmes hommes ont répondu à ces calomnies atroces en faisant une constitution républicaine, qui garantit la sûreté des propriétés, qui est un roc contre lequel se briseront les entîeprises de ceux qui voudraient rétablir la tyrannie ! Répondez-moi, dis-je, vous qui êtes dans l'erreur ! je ne mésestime que ceux qui commettent le crime avec connaissance. N'avez-vous pas entendu Guadet proposer de transférer le siège de la convention, d'abord à Bourges, et ensuite à Tours, afln de pouvoir correspondre plus facilement avec les révoltés de la Vendée ? »
J'ajoutai , dans un transport d'indignation difficile a décrire, en m'adressant au côté droit : (( Malheureux ! vous souriez à la guerre civile ! Ah ! je voudrais pour toute punition que vous fussiez condamnés à ramasser sur le champ de bataille tous les membres épars et encore palpitants des défenseurs de la patrie ! je voudrais que vous fussiez condamnés à les suivre dans les hôpitaux, à être témoins des cruelles opérations qu'il faut faire pour sauver le corps aux dépens d'un membre. Malheureux! vous souriez à la guerre civile! Je voudrais que vous fussiez condamnés à enterrer tous les morts, à reconnaître le fils tué par son père, et le père tué par son fils, à entendre les cris des femmes qui ont perdu un mari , un en-
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fant ! Est-ce vous qui les consoleriez, qui essuieriez leurs larmes? Pour remplir ces saints devoirs de l'humanité , il faut avoir les sentiments d'un homme, et vous n'avez que l'instinct d'un tigre altéré de sang !
Citoyens, je demande, par motion d'ordre, que les séances commencent tous les jours à six heures. Le poignard des assassins est levé sur nos têtes; doublons, s'il est possible, notre existence politique. 11 nous reste l'éducation publique à décréter, des lois populaires à faire, alors nous aurons assez vécu. »
A la suite de ce premier mouvement de terreur et d'indignation que nous fit éprouver l'assassinat d'un collègue , Duperret fut décrété d'accusation, et la convention décida qu'elle s'occuperait incessamment du sort des détenus. Nous assistâmes en corps aux funérailles de Marat, chez qui un inventaire exact n'avait fait trouver qu'un assignat de vingt- cinq sous. Réponse irrécusable à ceux qui l'accusaient de vénalité.
C'est ici le lieu de dire toute ma pensée sur Marat. Ce fou atrabilaire ne pouvait certes être l'ami d'aucun des montagnards sincèrement attachés à leur pays; mais il était également impossible, sans faire abnégation de sa raison, de le supposer de mauvaise foi. Fallait-il donc le repousser de notre sein , parce que son exagération nous était antipathique ; ou le persécuter, parce qu'il avait le malheur d'être irascible et soupçonneux? Non,
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sans doute; il siifTisait qu'il fût patriote, et que ses actes eussent toujours été exempts de délits, pour que nous fussions contraints de le recevoir dans nos rangs. D'ailleurs son exagération inoffensive n'était pas sans avantage. Jamais Marat n'exerça sur la convention une influence quelconque ; jamais même ses libelles n'opérèrent réellement sur le peuple. Ses folies étaient donc sans danger; mais en même temps elles étaient une espèce de maximum démocratique qu'il n'était point possible de dépasser. « Et, disait Camille Desmoulins, les aristocrates ne pourront nous perdre qu'en se faisant plus révolutionnaires que nous ; aussi tout le temps que je vois Marat , sur lequel on peut compter, dans notre sein , je ne saurais avoir de crainte, car celui-là au moins ne peut éire dépassé. » Ce mot était à la fois ingénieux et profond. Marat était en effet une sorte de sauvegarde contre les popularités intéressées des démagogues aux gages de l'étranger. Cette sauvegarde une fois détruite , ils mirent la main à l'œuvre, et le démocratisme des Hébert , des Chaumette et des Chabot, ne tarda pas à s'imprégner de telles couleurs qu'il fut impossible d'y méconnaître les traces de l'or de l'Angleterre et des intrigues de l'émigration.
Marat était mort ; il était politique d'exploiter au profit du mouvement républicain l'espèce de culte que lui voua le peuple, et de faire un mot d'ordre révolutionnaire de l'assassinat du martyr. Aussi vit -on les hommes de la convention qui
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n'avaient jamais monlrë d'afFectioii pour l'idole vivante, consentira décerner des honneurs funèbres au représentant assassiné. Ainsi Danton et Robespierre, qui avaient toujours témoigné une répugnance bien marquée à l'ami du peuple, s'associèrent aux regrets publics qui l'accompagnèrent au toml^eau. Il serait atrocement injuste d'attribuer aux hommes qui ont mêlé à leurs discours l'éloge de Marat assassiné une participation quelconque aux folies du pamphlétaire. On verra d'ailleurs bientôt que ces éloges funèbres furent' de notre part renfermés dans de justes et décentes limites, et que le culte rendu aux cendres de cet homme doit être, ainsi que les processions de la déesse liaison et les autres saturnales de la fin de 93, attribué tout entier à l'aristocratie et à la coalition. Bientôt nous serons sur les traces du parti de l'étranger, et autant nous avons mis de chaleur à prouver qu'on a exagéré son influence coupable, autant nous nous empresserons de la signaler quand des lumières véritables et des pièces de conviction viendront nous la révéler.
Charlotte Corday apporta au tribunal révolutionnaire la mâle et noble attitude d'une républicaine qui croit avoir fait le bien, et cpii est prête à subir les conséquences de son héroïsme. Chauveau la défendait sur le refus du girondin Doulcet- Pontécoulant (i). J'aime à rendre ce public hom-
(i) Chajlotte Corday avait choisi Doiilccl-Ponlëcouhint pour
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mage à l'un des plus dignes martyrs d'une cause qui n'était point la nôtre. Ce n'est pas nous, vieux montagnards, qui aimons à calomnier, à avilir nos adversaires. Le républicanisme excite notre admiration sous quelque couleur qu'il se présente, et nous aimons à prodiguer nos hommages à tous les courages, à tous les dévouements. Certes, l'assassinat politique est un crime, et ce crime doit être puni. Les hommes ne peuvent juger les actes que d'après leur utilité, et la peine la plus forte qu'il leur soit permis d'appliquer (j'aime à croire que bientôt ce ne sera plus la mort) doit frapper celui qui a fait couler le sang de ses semblables hors du vœu de la ioi, et de la nécessité d'une légitime défense; mais le moraliste philosophe ne peut juger l'homme que sur l'impulsion qui dirige ses actions. Or, jamais on ne regardera comme vil et coupable l'homme qui sacrilie volontairement sa vie à des idées, et qui commet même une action mauvaise en soi, quand il la croit bonne et qu'il dévoue son existence pour l'accomplir. Admirons donc Charlotte Corday comme une généreuse émule de Brutus; admirons-la, mais avouons qu'il était juste de la punir, et que son action serait moins glorieuse si la certitude du châtiment n'y eût pas été attachée.
avocat, parce qu'elle le croyait montagnard; mais elle e'tait en cela dans l'erreur, et c'est à un de ses amis du côté droit qu'elle a inflige' ce mot qui restera : Doulcet-Pontécoulant est un lâche !
(IVote de l'Auteur.)
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Presque tous les écrivains qui ont tracé un tableau des temps dont je reproduis une imparfaite esquisse , ont rapporté que l'un des bourreaux chargés de l'exécution de Charlotte Corday avait, en montrant sa tête au peuple, poussé la lâche férocité jusqu'au point de lui donner des soufflets. Le fait est vrai en lui-même; mais on a trouvé le moyen de mentir en le reproduisant, puisqu'on ne l'a reproduit que pour avoir l'occasion de déclamer contre la dépravation des mœurs en 1793, et contre l'inhumanité de la multitude. Or il est certain au contraire qu'un murmure d'indignation a accueilli celte atroce gentillesse de l'aide-bourreau, et que ce misérable fut condamné en police correctionnelle pour outrage à la morale publique. On prétend pourtant faire de l'histoire avec le récit tronqué de pareils faits; heureusement toutes les pièces existent encore, et elles démontrent invinciblement qu'on ne saurait sans injustice nous attribuer la complicité de toutes les actions isolées de l'époque, de celles-là même que nos lois et nos juges punissaient.
Je l'ai dit, l'assassinat de Marat fit hâter la décision du sort des députés détenus. Le comité de salut public chargea Saint-Just du rapport auquel Billaud-Varennes ajouta quelques nouveaux développements. Ces deux pièces, fort remarquables, surtout le travail de Saint-Just, présentaient sous leur véritable point de vue la conduite de la Gironde dans les derniers mois de la législative, et
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au commencement de la convention. Ils reproduisaient également la coïncidence frappante de l'insurrection vendéenne avec la coalition départementale, et prouvaient que le royalisme se glissait sous ce feint républicanisme des députés fugitifs. Ils concluaient d'une multitude de faits accablants, que la Gironde avait organisé une conspiration contre la république, et médité le rétablissement du trône. Nous avons dû gémir depuis en acquérant la preuve que cette prétendue conspiration n'avait jamais existé; mais en g5 il était impossible de ne point y être trompé. La trahison de Toulon , le royalisme de Lyon, l'alliance patente de Wimpfen avec la Vendée, le choix de cet homme et du chouan Puysaie pour commander les troupes de la fédération, la joie même manifestée par les émigrés et les étrangers dans les papiers anglais, où l'on disait formellement que l'insurrection menaçait la convention d'une prochaine destruction, et que la coalition départementale rétablirait infailliblement le trône de Louis XVII; tout devait concourir à nous induire en erreur et à nous faire regarder comme coupables des collègues plongés seulement dans un étrange aveuglement, et que quelques traîtres entraînaient à leur ruine. Il était impossible de se figurer sans preuve formelle combien l'entraînement de l'esprit de parti ferme les yeux des hommes les plus éclairés, et quelle action un petit nombre d'intrigants sans moyens peut avoir sur les enthousiastes passionnés.
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Je ne rapporterai pas ce rapport de Saint-Just, où les faits se présentent souvent sous le faux jour dont les circonstances les revêtaient nécessairement; mais je donnerai au lecteur une partie de la péroraison, pour qu'il puisse juger de l'esprit qui dirigeait alors les membres influents de la Montagne : « Prononcez maintenant, disait le rapporteur du comité de salut public : vous devez mettre une grande différence entre les détenus; le plus grand nombre était trompé; et qui de nous peut se flatter de ne l'être jamais ? (Hélas ! nous l'étions alors sur une partie des collègues que la guerre civile a dévorés.) Les vrais coupables sont ceux qui ont fui, et vous ne leur devez plus rien, puisqu'ils désolent leur patrie. C'est le feu de la liberté qui nous a épurés comme le bouillonnement des métaux chasse du creuset l'écume impure. Vous ne pouviez pas sauver la patrie avec eux : qu'ils restent seuls avec le crime qu'ils voulaient commettre. Ils se plaignaient de l'anarchie, ils nous y plongent; ils ont troublé la paix des bons habitants des campagnes, et vous, vous avez fait des lois ; que le peuple choisisse entre des rebelles qui lui font la guerre et vous qui soulagez ces maux Ils se plaignaient qu'on voulait diviser la république, ils se partagent ses lambeaux; ils disent qu'on a outragé les membres de la représentation, ils l'outragent tout entière; ils étaient froids contre les brigands de la Vendée ; ils appelaient la France contre vous, et trouvent aujour-
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d'hiii des armes pour combattre les lois et déchirer l'empire
u Proscrivez ceux qui nous ont fuis pour
prendre les armes ; leur fuite atteste le peu de rigueur de leur détention. Proscrivez-les, non pour ce qu'ils ont dit, mais pour ce qu'ils ont fait, et pardonnez au plus grand nombre. L'erreur ne doit pas être confondue avec le crime... L'autorité brisée au centre fait partout peser ses débris ; rétablissez en tous lieux la justice et l'énergie du gouvernement ; ralliez les Français autour de la constitution
(( On a poussé l'oubli de la morale jusqu'à
proscrire cet ouvrage, fût-il propre à' assurer le bonheur du peuple français, parce que quelquesuns n'y ont pas concouru
u Vous avez eu le droit de faire arrêter ceux d'entre vous qui trahissaient la république. Si le souverain était assemblé, ne pourrait-il pas sévir contre quelques-uns de ses membres?... Les détenus avaient donné les premiers l'exemple de la sévérité envers les représentants du peuple; qu'ils subissent la loi qu'ils ont faite pour les autres! ils sont des tyrans s'ils se prétendent au-dessus d'elle! »
Ce rapport était suivi des charges portées contre les inculpés; les unes étaient douteuses et ont été démenties par le temps. Telles étaient les accusations de conjuration tramée chez Valazé pour assassiner les montagnards; d'avoir voulu placer
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sur le trône le fils de Louis XVI, etc. Mais plusieurs aussi étaient évidentes et sont demeurées avérées; telles sont les accusations d'avoir tenté de diviser d'opinion le nord et le midi de la France, pour allumer la guerre civile, sous prétexte d'éteindre l'anarchie ;
D'avoir, dans le courant du mois de mai , excité à la révolte plusieurs administrations locales qui ont par suite arrêté les deniers publics et proclamé leur indépendance;
D'avoir soulevé contre la convention les corps administratifs de Corse (r), des Bouches-du-Rhône , de l'Eure , du Calvados.
Saint-Just terminait son discours en demandant que Buzot, Barbaroux, Corsas, Lanjuinais, Salles, Louvet, Bourgoing, Birofeau, Pétion, fussent déclarés traîtres à la pairie.
QueGensonné, Guadet, Vergniaud, Mollereau, Gardien, fussent décrétés d'accusation comme prévenus de complicité avec les détenus qui ont pris la fuite et se sont mis en état de rébellion;
Et enfin que la convention rappelât dans son sein tous les autres proscrits.
(i) Paoli s'était mis à la tête d'un parti royaliste qui, à ce qu'il paraît, aurait voulu re'tablir la constilution de 91 sous la dynastie d'Orléans. Il chassa de Corse les commissaires conventionnels, et établit l'indépendance des corps administratifs de l'île. Le jeune Buonaparte, qui était alors en Corse, se prononça contre Paoli pour le parti conventionnel.
(JVole de l'auteur.)
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Ces conclusions furent adoptées sans discussion dans la séance du 28 juillet.
Ce fut dans la même séance que , sur la proposition de Barrére, au nom du comité de salut public, la convention décréta d'accusation le général Custines, commandant en chef de l'armée du nord. Quoique cet ofHcier eût refusé avec une certaine rudesse de s'unir à la coalition et de se mettre à la tête des soldats de Wimpfen , il s'était élevé depuis long-temps de graves soupçons contre lui. L'assurance avec laquelle les députés fugitifs avaient annoncé son accession à la coalition, les éloges qu'ils n'avaient cessé de lui prodiguer; la confiance que Wimpfen lui portait , et la lettre même dans laquelle, l'appelant son cher maître, il lui proposait de venir commander à Caen , avaient donné des doutes sur un général que plus d'un succès avaient avant ce temps rendu cher aux républicains. Une foule de dénonciations furent envoyées contre lui au comité de sûreté générale. Moi-même, comme membre du comité de correspondance, j'avais fait passer sur son compte plusieurs notes qui semblaient indiquer sa participation aux complots de la coalition. On écrivait, par exemple, de Bordeaux à la date du 2 5 juillet : « La mort de l'ami du peuple n'a pas fait ici beaucoup de sensation; mais on est dans l'attente de la reddition de Mayence et de Valenciennes, et des grands événements qui doivent en être la suite. ))0n apprenait en même temps que Custines avait donné
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à ses soldats ce mot d'ordre signiHcatif : Condorcet, Paris j constitution ; le ministre de la guerre affirmait en outre qu'il avait dit insolemment que les décrets de la convention , au lieu d'être pour lui un motif d'obéissance, lui servaient à faire des papillotes. Il n'en fallait pas plus, dans un temps où tant de chefs militaires, sortis des rangs de la noblesse , ne consentaient à combattre dans les armées républicaines que pour nous trahir; il n'en fallait pas tant, dis -je, pour faire planer sur la tête du commandant de l'armée du nord la plus grave suspicion. Une suite de défaites désastreuses vint ajouter un nouveau poids aux craintes qu'inspirait la présence de Custines à l'armée; on se rappelait que c'était aussi après des revers inattendus, et peut-être volontaires, que Dumouriez avait levé le masque. Custines fut rappelé à Paris par ordre du comité de salut public, et peu de jours après destitué.
Cependant ce chef, comme tous les hommes assez influents pour grouper les partis autour d'eux , devint, aussitôt qu'il nous fut suspect, le point de ralliement de l'aristocratie. Les sections de Paris (i), qui avaient entouré La Fayette en juin 1792, et Dumouriez en mars i795> se pressaient autour de Custines, et le choisissaient, pour ainsi dire, pour chef. Des cris de uive Custines ! se mêlaient, au Palais-Royal, aux crhàbas les jacobins !
(i) La Butte des Moulins et les Filles Saint-Thomas.
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que l'on répétait chaque fois que l'esprit rétrograde paraissait pouvoir l'emporter momentanément sur la marche du torrent révolutionnaire. Bazire, au nom du comité de sûreté générale, exposa les faits, et demanda comme mesure de sûreté publique l'arrestation de Custines. Cette proposition fut décrétée. Huit jours après, Barrère fit convertir cette première décision en décret d'accusation. Les charges, qui jusqu'alors avaient seulement formé contre lui de légitimes motifs de suspicion, s'étaient changées en preuves. Mayence venait de capituler honteusement, et d'après la déposition de plusieurs officiers, il paraissait certain, non-seulement que Custines avait refusé de marcher à la défense de cette place , mais encore qu'il avait conseillé la capitulation par un billet signé de sa main, au chef de brigade Doyré qui la commandait. Le chef d'état-major Vidalot déposait ainsi de ces faits : « Quelques jours avant le commencement du blocus de la ville de Mayence, le général Doyré fut invité par le général prussien à une conférence avec un agent de Custines, conférence qui devait avoir lieu en présence du général prussien. Dans
cette conférence l'agent de Custines glissa au
général Doyré un billet signé de la main de Custines, mais écrit par une main étrangère. Ce billet engageait Doyré à entrer en négociation pour la reddition de Mayence. » L'adjudant général Barthélémy écrivait à Bouchard dans le même sens, et l'invitait à faire arrêter Custines
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sans- même attendre les ordres de la convention.
Mais une charge plus grave encore résultait de la correspondance du général Favart. Ce brave officier affirmait avoir fait observer à Custines que la place de Mayence était encombrée d'artillerie qui ne pouvait pas être servie par la garnison ; il l'invitait à retirer de la ville assiégée ces canons inutiles, pour qu'en cas de malheur ils ne tombassent pas du moins entre les mains des ennemis de la république. Custines s'était refusé à plusieurs reprises à cette mesure de précaution, et, sur l'insistance de Favart, il lui avait répondu par le billet suivant : « Je persiste dans mes précédentes dispositions, général, et pour peu que vous vouliez y réfléchir, il vous sera très -aisé de vous convaincre combien il est facile, même dans le cas désastreux que vous supposez , d'exécuter la manœuvre de retraite des pièces de canon , des routes vers le chemin couvert de la place. »
Et cependant toute notre artillerie était, à la reddition de Mayence, tombée dans les mains de l'ennemi ! ! !
On a souvent peint Custines comme l'une des plus pures victimes des fureurs sanguinaires de la Montagne. Cependant à la vue des pièces qui déterminèrent mon vote, il y a trente -six ans, ma conviction reste la même aujourd'hui, et je ne puis douter, en dépit des assertions de tous les historiens, que Custines ne fût un traître ! Je suis
encore à concevoir comment on a pu si lestement nous condamner et l'absoudre ! Ou je suis dans le plus étrange et le plus persévérant aveuglement, ou la vue des pièces que je viens de rapporter suffirait pour motiver la mise en jugement d'un général couvert de lauriers dans un temps calme. Comment a-t-on pu nous reprocher d'avoir, dans un temps de trouble et de trahison, renvoyé aux tribunaux un homme cpie les faits, que les éloges des rebelles , que les cris de ses frères d'armes accusaient si hautement ?
Je reviendrai sur le procès de Custines dans la seconde partie de ces Mémoires, et j'essaierai de * prouver jusqu'à l'évidence que cette prétendue victime de nos orages a été justement condamnée, et a porté la peine de ses trahisons. Ici finit la première partie de ma carrière révolutionnaire. L'arrestation de Custines, en m'éloignant de la convention pour m'investir auprès de l'armée du nord des pleins pouvoirs du proconsulat, m'a lancé quelque temps sur un moins grand théâtre, mais dans une position où ma conscience étant la seule règle de mes actions, ma responsabilité morale devenait immense. J'espère prouver que je me suis acquitté de ces hautes missions en bon citoyen, et, avant tout, en honnête homme.