‹ MémoiresChapitre 7 sur 20 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Trahison de Diimouricz. — Danton déclare la guerre au côté droit. — Pétition des sections de Paris. — Signes précurseurs d'une nouvelle catastroiihe.

Le général Dumouriez ne jouissait de l'estime d'aucun parli; il était connu de tous comme un homme d'une moralité fort suspecte, lancé seulement dans la révolution par son intérêt particulier. On se rappelait encore qu'après avoir été appelé au ministère en 1792 par les patriotes de l'assemblée législative, il s'était lié avec les hommes de la cour pour renverser ses collègues Roland, Servan et Clavière, et organiser un autre cabinet dans le sens du côté droit. Mais en même temps on croyait avoir trouvé en Dumouriez le seul homme de guerre véritablement distingué, capable d'être placé à la tête de nos armées. Les succès qu'il avait obtenus à la fin de 92, dans un moment de crise où la France avait de tous côtés à craindre des revers, rehaussaient surtout l'éclat de ses talents. On l'admirait pour les circonstances dont il avait eu à triompher autant que pour son propre mérite; enfin on ne voyait personne à mettre à sa place, et la cruelle loi de la nécessité

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militait autant au moins en sa faveur que l'admiration que lui prodiguait la France. On pensait d'ailleurs que, quelque immoral qu'il fût, et quelque peu d'at'achement véritable qu'il portât à la république, son intérêt le liait dorénavant à la cause de la liberté. N'était-ce pas au succès de cette cause que sa gloire était irrévocablement attachée? Son nom ne s'était-il pas élevé au niveau de celui des grands hommes de guerre à l'aurore de la république française? Que pouvait-il espérer de plus sous tout autre régime que les couronnes civiques dont on avait déjà ceint son front? Voilà ce qu'on répétait sans cesse, et c'en était assez pour continuer à ce général la confiance qu'on avait été forcé de lui accorder. Quelques patriotes ombrageux, appelés alors du nom d'ultra -révolutionnaires, à la tête desquels il faut placer Marat, conçurent seuls des doutes sérieux contre Dumouriez. Ils l'accusèrent de vouloir placer le duc de Chartres sur le trône, en se faisant proclamer lui-même duc de Brabant ; mais leurs soupçons ne furent pas écoutés. Nous avons même vu dans le chapitre précédent qu'une accusation portée contre Dumouriez avait été , dans la séance du 12 mars, déclarée calomnieuse par la presque unanimité des membres de la convention.

Le 18 mars, la défaite de Nerwinde porta le découragement dans l'âme d u général. Jugeant bien qu'il perdrait sa popularité s'il était abandonné de la victoire, il ne voulut point subir les effets Je

ringraîilude républicaine. H «essa d'ambitionner le titre de héros de la liberté dès qu'il n'entrevit plus de chants de trionyphe , ni de couronnes de laurier. Aussi son dégoût se manifesta- 1- il par des actes inconvenants à l'excès. Il écrivit lettre sur lettre au conseil exécutif, et chacune de ces dépêches contenait de violentes diatribes contre la convention et contre sa propre armée. Il ^annonçait hautement qu'il n'y avait plus moyen de se défendre en Belgique, et qu'il allait se voir obligé de ramener ses troupes sur la frontière^

Le conseil exécutif donna connaissance de ces lettres au comité de défense générale, qui ne crut pas convenable de les rendre publiques en en donnant lecture à la convention. Quoique je ne fusse pas membre de ce comité, j'assistais à ses séances ainsi qu'un grand nombre de mes collègues, avides de recevoir des nouvelles des armées aussitôt qu'elles parvenaient à Paris. Plusieurs montagnards et moi-même, nous attaquâmes vigoureusement Dumouriez contre lequel nous aurions voulu voir lancer un décret d'accusation. Robespierre était de la même opinion. Danton et Camus, qui revenaient de l'armée, sans ouvrir d'avis, nous peignirent la situation véritable des affaires et l'esprit qui animait Dumouriez. J'emprunte au représentant Thibaudeau , qui s'est assez montré notre ennemi pour qu'on ne puisse pas l'accuser de partialité en faveur de Danton, le récit que fit ce dernier dans cette circonslance.

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(f Dumouriez a de grands talents militaires et la confiance des soldats j il est, surtout dans cet instant, très- nécessaire à l'armée. Il a eu des torts assez graves dans la Belgique; le décret dé réunion a contrarié ses idées. Il manifeste des principes politiques souvent contraires à ceux de la convention. Il s'était persuadé qu'il appartenait à lui seul de diriger les révolutions de la Belgique et de la Hollande, qu'il voulait élever comme ses enfants et à sa manière. Il aime à être caressé. Il a été entouré de flatteurs et d'intrigants, surtout d'anciens révolutionnaires du Brabant, qui lui ont fait faire beaucoup de sottises. Lors de son retour à Bruxelles dans ce mois même, il a réintégré dans leurs fonctions les administrateurs provisoires , destitués en vertu d'un arrêté des représentants du peuple en mission. Il a fait à Anvers un emprunt en son propre nom. Il n'a ni pour les commissaires de la convention, ni pour la convention elle-même, le respect qui leur est dû. Il a dit qu'elle était composée moitié d'ignorants, moitié de scélérats ! A l'exemple de leur chef, les autres généraux se permettent des plaisanteries améres sur toutes les opérations du gouvernement. Cette conduite répréhensiblea une influence funeste sur l'opinion de l'armée. En présence du représentant Ganain, auquel on ne faisait nulle attention, les soldats s'écriaient : Voilà Dumouriez, notre père ! nous irons partout où il voudra !... Ils se pressaient autour de lui, baisaient ses mains, ses bottes et son cheval. »

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Des membres influents de tous les côtés de la convention entendirent ce rapport, dans lequel Danton était loin de se montrer favorable au vainqueur de Jemmapes. Il était d'ailleurs de notoriété publique que ce général était Tarai des girondins : ces derniers applaudissaient même aux insolentes lettres dans lesquelles il peignait là Montagne comme une minorité factieuse composée des plus v,ij^^;^§pélérats ! Cependant l'on ne craignit pas, quelques jours après, d'accuser Danton et la Montagne d'être de connivence avec Dumouriez. J'ai presque honte de repousser d'aussi absurdes imputations ! je dois le faire pourtant, pour qu'on ne puisse. pas dire que j'ai laissé une seule calomnie sans réponse. Mais je n'ai besoin d'aucun effort d'argumentation, je puiserai même mes preuves autant que possible dans les propres paroles de nos adversaires.

Le 29 mars une nouvelle lettre de Dumouriez, communiquée au comité de défense générale, çxcita contre lui la plus vive indignation. Il dictait des lois à la convention , se plaignait de notre marche , tonnait surtout contre la Montagne , vantait la modération et l'humanité des Autrichiens qu'il opposait aux troupes françaises , dans lesquelles il ne voyait plus que des brigands et des déserteurs; enfin il annonçait qu'il allait i'aire tous ses efforts pour ramener la tranquillité dans le rojaume. C'était assez pour provoquer contre lui un décret d'accusation; toutefois, la

majorité du comité ne crut pas nécessaire de prendre une mesure si décisive. On se contenta de faire demander, par l'organe de Camus, à la convention, un décret pour traduire l'insolent général à la barre, et l'envoi, auprès de son armée, de commissaires chargés de nos pleins pouvoirs. La proposition de ce décret ne fut pas motivée , parce que l'on crut dangereux de répandre trop tôt le bruit d'une rébellion qui pouvait entraîner les plus graves conséquences. Mais tous les membres de la convention avaient appris ce qui s'était passé dans le sein du comité, et les mesures qu'il réclamait furent votées silencieusement et sans objection, tant on considérait comme désirable de conserver Dumouriez à l'armée, et tant on s'effrayait de la nécessité de recourir contre lui aux voies de rigueur.

Cette modération et ces temporisations prudentes furent inutiles. Dumouriez, au lieu de se soumettre au décret qui le traduisait à la barre, se mit en révolte ouverte. Il fit arrêter les commissaires de la convention et les livra aux Autrichiens. Alors, levant entièrement le masque, au lieu de faire, comme dans sa dernière lettre, l'apologie de la saine partie de la convention ( la Gironde ) , ce fut contre la convention tout entière qu'il se prononça, et il annonça hautement l'intention de rétablir la constitution de 1791. u La tyrannie, les assassinats, les crimes sont à leur comble à Paris, l'anarchie nous dévore... Il est temps que l'armée émette son

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vœu, purge la France des assassins et des agitateurs , et rende à notre malheureuse patrie le repos qu'elle a perdu par les crimes de ses représentants ! »

Malgré cet appel aux soldats, Dumouriez fut abandonné de son armée. Comme toute la France, l'armée était alors républicaine. L'idée d'un retour à l'ancien ordre de choses la révolta. Force fut à l'imprudent général de fuir chez l'ennemi, que naguère encore il avait battu aux cris de uive la liberté l 11 publia alors, de concert avec le prince de Cobourg , manifeste sur manifeste pour offrir aux Français la paix et la constitution de 1791 . Les soldats républicains répondirent par l'hymne marseillaise et par des coups de canon.

Cependant il était désormais impossible de révoquer en doute la trahison de Dumouriez. Il lançait, du camp de Cobourg, des proclamations contre la France (i); il tonnait contre la république et contre la convention : les girondins ne pouvaient plus le nier. Honteux d'avoir été joués par un traître,, ils ne se contentèrent pas

(r) Un fait assez curieux à constater, c'est que les manifestes de Dumouriez sont eomplaisamment rapportés dans le Moniteur de Tepoque, re'dige' par ce qu'on appelait alors le parti modère'. Il faut donc avouer que, bien que la majorité' de la Gironde fût sincèrement ii'pul)Iicaine, ce qu'il y avait alors de royalistes timides se j«taient dans leurs rangs et se servaient du masque d'une modération pi-étendue, pour travailler à rétablir la constitution de 1791.

{lYote de l'Éditeur.)

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de faire amende honorable , et d'avouer qu'ils s'étaient trompés : ils voulurent faire tourner contre nous un événement qui , aux yeux de beaucoup de patriotes sincères, faisait peser sur leurs tètes de graves soupçons. L.asource osa dénoncer Danton comme complice de Dumouriez. Son accusation portait sur la faiblesse qu'aurait montrée ce député, lors de sa mission en Belgique, en ne destituant pas le général , et sur un prétendu éloge qu'il en aurait fait dans le sein du comité de défense générale. J'ai déjà fait justice de cette dernière imputation par l'autorité de Thibaudeau , qu'on n'accusera passans doute d'être trop favorable à la Montagne. Quant à la première, elle se réfute d'elle-même; il n'y avait pas lieu en effet sans doute de destituerDumouriez avant sa révolte, puisque la convention n'avait pas même jugé nécessaire de prendre une semblable mesure après le retour de Danton, et l'envoi des deux dernières lettres, dont l'insolence avait cependant dépassé toutes les bornes. Danton avait assez fait connaître son opinion sur le compte de Dumouriez, pour qu'il fût facile d'expliquer sa conduite. Sans croire ce général irréprochable, il le jugeait nécessaire à la défense du pays, et il pensait en même temps que, tel peu attaché qu'il fût au fond à la république, son intérêt personnel et le soin de sa gloire l'empêcheraient toujours de se séparer de sa cause.

Il restait donc hors de doute, malgré celte imprudente attaque, que la Montagne avait lou-

jours marché à la tête des antagonistes de Dumouriez ; que la Gironde lui avait au contraire long-temps été attachée, et qu'elle n'avait reconnu la trahison de ce chef qu'à la dernière extrémité. On vient de voir que ce ne fut pas une cause pour que la Gironde se privât d'une absurde imputation de plus; mais cet incroyable acte d'hostilité hâta sa perte; car il anima contre elle le puissant Danton, dont la longue hésitation l'avait jusque-là protégée, et qui croyait encore nécessaire de tenter tous les moyens possibles de réconciliation avant de commencer une guerre à mort.

Je n'oublierai jamais l'instant où, dans la séance du 3 avril, Lasource commença son inconcevable accusation contre Danton. Lorsqu'à l'aide de rapprochements captieux il essayait de transformer ce redoutable montagnard en un partisan secret de Dumouriez; lorsqu'il rassemblait des inductions foicées pour former un fantôme de corps de délit, et qu'il coordonnait tous les éléments de cet échafaudage misérable sans cacher une espèce de complaisance et de contentement secret; Danton, immobile sur son banc, relevait sa lèvre avec une expression de mépris qui lui était propre et qui inspirait une sorte d'effroi; son regard annonçait en même temps la colère et le dédain ; son attitude contrastait avec les mouvements de son visage, et l'on voyait dans ce mélange bizarre de calme et d'agitation qu'il n'interrompait pas son adversaire parce qu'il lui serait facile de lui répondre, et

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qu'il était certain de l'écraser. Mais lorsque Lasource eut terminé sa diatribe, et qu'en passant dçyant nos banps pour s'élancer à la tribune, Danton dit à voix basse , en montrant le côté droit : « Les scélérats ! ils voudraient rejeter leurs crimes sur nous; » il fut facile de comprendre que son impétueuse éloquence long- temps contenue allait rompre enfin toutes les digues, et que nos ennemis devaient trembler.

En effet, son discours fut une déclaration de guerre plus encore qu'une justification. Sa voix de Stentor retentit au milieu de l'assemblée, comme le canon d'alarme qui appelle les soldats sur la brèche. Il avait enfin, renoncé aux ménagements qu'il avait crus utiles à la chose publique, et certain désormais de ne voir jamais les girondins se réunir à lui pour sauver la liberté , il annonçait hautement que cette liberté chérie pouvait être sauvée sans eux. Assez souvent il avait refusé de relever le gant qu'on lui jetait presque à chaque séance. Le gage du combat était enfin accepté , et en paraissant pour la première fois dans l'arène armé de toutes pièces, il dut prouver au côté droit que l'on ne pourrait pas sans peine renverser un athlète tel que lui.

; « Je dois commencer par vous rendre hommage, s'écria-t-il d'abord en se tournant vers ]a gauche, et en désignant du geste les bancs où nous étions assis, citoyens qui êtes placés sur cette montagne; vous avez mieux jugé que moi. J'ai cru long-temps

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que, quelle que fût l'impétuosité de mon caractère, je devais tempérer les moyens que la nature m'a départis pour employer, dans les circonstances difficiles où m'a placé ma mission, la modération que m'ont paru commander les événements. Vous m'accusiez de faiblesse, vous aviez raison ; je le reconnais devant la France entière. C'est nous qu'on accuse, nous faits pour dénoncer l'imposture et la scélératesse, et ce sont les hommes que nous ménageons qui prennent aujourd'hui l'attitude insolente de dénonciateurs ! »

Après cet énergique début, Danton parla plus de deux heures, et suivit l'accusateur dans toutes ses imputations. La réponse était facile; elle fut accablante d'évidence et de vigueur. Il démontrait que toutes les haines de Dumouriez avaient été pour la Montagne, toutes ses affections pour le côté droit; il démontrait que de la Montagne étaient partis, contre l'ancien collègue de Roland, les premiers soupçons qui, le 12 mars même, avaient été repoussés par le côté droit comme un crime de lèse -nation. Enfin, poursuivant tour à tour les faits cités par Lasource et ses raisonnements, il les réduisit également en poussière.

« A-t-on pu croire un seul instant, continuat-il, a-t-on eu la stupidité de croire que moi, je me sois coalisé avec Dumouriez? Contre qui Dumouriez s'élève- 1- il ? contre le tribunal révolutionnaire; c'estmoi qui ai provoqué l'établissement de ce tribunal. Dumouriez veut dissoudre la con-

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venlion. Quand on a proposé dansie même objet la convention des assemblées primaires, ne m'y suisje pas opposé? Si j'avais été d'accord avec Dumouriez, aurais-je combattu ses projets d€ finances sur la Belgique? Les citoyens de Mons, de Liège, de Bruxelles, diront si je n'ai pas été redoutable aux aristocrates, autant exécré par eux qu'ils mérilent de l'être; ils vous diront qui servait les projets de Dumouriez, de moi ou de ceux qui le vantaient dans 1-es papiers publics, ou de ceux qui exagéraient les troubles de Paris,

u Tous les citoyens vous diront quel fut mon crime; c'est d'avoir défendu Paris.

« A qui Dumouriez déclare-t-il la guerre? Aux sociétés populaires. Qui de nous a dit que sans les sociétés populaires, sans le peuple en masse, nous ne pourrions nous sauver ? De telles mesures coïncident-elles avec celles de Dumouriez ? Ou la complicité ne serait-elle pas plutôt de la part de ceux qui ont calomnié à l'avance les commissaires, pour faire manquer leur mission ? Qui a pressé l'envoi des commissaires? Qui a accéléré le recrutement? le complément des armées? C'est moi, moi, et je le déclare à toute la France, qui ai le plus puissamment agi dans ce sens. Ai-je, moi, comme Dumouriez, calomnié les soldais de la liberté qui courent en foule pour recruter les débris de nos armées? ÎN'ai-je pas dit que j'avais vu ces hommes intrépides porter aux armées le civisme qu'ils avaient puisé dans l'inlérieur? N'ai-je pas dit que

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celte portion de l'armée, qui depuis qu'elle habitait sur une terre étrangère, ne montrait plus la même vigueur, reprendrait, comme le géant de la fable, en posant le pied sur la terre de la liberté , toute l'énergie républicaine ? Est-ce là le langage de celui qui aurait voulu nous désorganiser? »

Après avoir complété sa justification , Danton reprit l'offensive, et nous adressa cette véhémente apostrophe : « Ralliez- vous contre les lâches qui entravent nos délibérations. Serrez-vous ; appelez le peuple à se réunir en armes contre l'ennemi du dehors; écrasez celui du dedans, et confondez par la vigueur et l'immobilité de votre caractère tous les scélérats, tous les aristocrates, tous les modérés, tous ceux qui vous ont calomniés dans les départements. Plus décomposition avec eux. Reconnaissez-le tous, vous qui n'avez jamais su tirer de votre situation politique dans la nation le parti que vous auriez pu en tirer, justice doit vous être rendue. Vous voyez, par la situation dans laquelle je me trouve en ce moment, la nécessité où vous êtes d'être fermes, et de déclarer la guerre à tous vos ennemis quels qu'ils soient. H faut former une phalange indomptable. Ce n'est pas vous, puisque vous aimez les sociétés populaires et le peuple, ce n'est pas vous qui voudrez un roi. C'est à vous i\ en ôter l'idée aux défenseurs des tyrans. Je marche à la république, marchons-y de concert; nous verrons qui de nous ou de nos détracteurs atteindra le but.....

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K Je demande qu'une commission examine la conduite de ceux qui nous ont calomniés, de ceux qui ont machiné contre l'indivisibilité de la république , enfin de tous les coupables qui ont voulu ruiner la liberté, et l'on verra si je redoute les accusateurs. »

Pour juger tout l'effet que produisit sur nous cette éloquente improvisation, il faut se rappeler que Danton avait jusqu'alors cherché à amener une réconciliation entre les deux côtés de l'assemblée. Il faut se rappeler que, bien qu'assis au sommet de la Montagne , il était en quelque sorte le chef du Marais. Il faut se rappeler enfin qu'il avait souvent blâmé notre fougue, combattu les défiances de Robespierre, et soutenu qu'au lieu de s'occuper de guerroyer contre les girondins, il fallait les contraindre à nous seconder pour sauver de concert la chose publique. Peu de jours même avant la malencontreuse levée de boucliers de Lasource et l'accablante réplique que je viens de rapporter, Danton avait eu une conférence avec les principaux chefs du côté droit, conférence dans laquelle on était convenu de marcher d'accord, et de ne plus songer à autre chose qu'à battre l'étranger, et à confondre l'aristocratie. Nous aimions tous Danton; mais la plupart d'entre nous pensaient qu'il jugeait mal l'état des choses quand il espérait rétablir l'union entre les girondins et la Montagne. La plupart d'entre nous, il est vrai, avaient consenti à marcher avec lui vers la fusion sur laquelle

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il parraissait fonder tant d'espérances : mais c'était plutôt pour tenter un essai auquel on croyait peu, que dans la conviction de la réussite que Danton nous promettait. Aussi, lorsque ce chaleureux orateur, maladroitement provoqué par l'un des éclaireurs du parti adverse, répondit avec tant de force à d'imprudentes attaques; lorsqu'il déclara si hautement la guerre à des hommes avec lesquels nous avions vu depuis long -temps qu'il n'était point de paix possihle ; lorsqu'il brûla en quelque sorte ses vaisseaux pour s'enlever toute possibilité de retour, nous fûmes tous transportés d'une espèce d'enthousiasme électrique; nous regardâmes la résolution inopinée de Danton comme le signal d'une victoire certaine. Quand il descendit de la tribune, un grand nombre de députés coururent l'embrasser, et la salle retentit du bruit réitéré de nos applaudissements. Cependant cet incident n'eut pas de suite : Lasource n'ayant fait aucune motion formelle, la convention reprit simplement la suite de ses travaux; mais si le discours de Danton n'amenait aucun résultat positif, il en avait un immense pour la direction des esprits. Nous étions rassurés sur notre avenir, et les girondins ne nous paraissaient plus à craindre, depuis qu'il était décidé à les combattre : son acquisition valait à nos yeux une armée.

Vers la même époque , Robespierre reproduisit la proposition faite autrefois par Louvet d'expulser tous les membres de la maison de Bourbon, en

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y comprenant Philippe Égalité. Malheureusement un grand nomhre de montagnards, ne songeant qu'aux services rendus par cet homme à la liberté, s'opposèrent à cette espèce d'ostracisme qui aurait ravi à nos adversaires le prétexte d'une calomnie de plus. La convention passa à l'ordre du jour à une immense majorité. Cependant la fuite du général Égalité (duc dé Chartres) ramena bientôt l'attention de l'assemblée sur les Bourbons, et un décret d'arrestation fut porté contre eux à l'unanimité : cela n'empêcha pas de répéter encore que la Montagne était vendue à d'Orléans, qu'il existait une faction d'Orléans dont elle était la tète. En vain Sillery, courtisan du duc d'Orléans et beau -père du général Valence, l'un des fugitifs complices de Dumouriez, resta- t-il jusqu'au dernier instant attaché à la faction girondine; en vain, après le 5i mai, d'Orléans fut -il décrété d'accusation et livré à l'échafaud, nous n'en étions pas moins des orléanistes, comme nous étions des royalistes au dire de Louvet, malgré notre vote dans le procès de Louis XVL Si l'on ne connaissait pas bien jusqu'à quel délire de folie l'esprit de parti peut entraîner, on ne trouverait pas d'expressions pour flétrir des accusations si odieusement mensongères ! Au reste, je veux encore citer un passade de Thibaudeau , qui montre les discussions relatives à Égalité sous leur véritable point de vue. Je cite cet homme de préférence, je lé répète, parce qu'il a été notre ennemi , et' que,- son té-

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moignage ne peut pas en conséquence être suspect.

w Lorsque Robespierre, dit-il, fut revenu de la tribune à sa place, Massieu lui demanda comment il se faisait qu'après avoir combattu dans le temps la motion de Louvet, il vint la reproduire aujourd'hui ? Robespierre répondit : Je ne puis pas expliquer mes motifs à des hommes prévenus, et qui sont engoués d'un individu ; mais j'ai dé bonnes raisons pour en agir ainsi : j'y vois plus clair que beaucoup d'autres. La conversation continuant sur ce sujet, Robespierre ajouta : Comment peut-on croire qu'Égalité aime la république ? son existence est incompatible avec la liberté; tant qu'il sera en France, elle sera toujours en péril. Je vois, parmi nos généraux, son fils aîné; Biron , son ami; Valence, gendre de Sillery, son courtisan : ses autres fils sont élevés par la femme de Sillery. Il feint d'être brouillé avec Égalité; mais ils sont tous les deux intimement liés avec Brissot et ses amis. Ils n'ont fait la motion d'expulser les Bourbons, que parce qu'ils savaient bien qu'elle ne serait pas adoptée. Ils n'ont supposé à la Montagne le projet d'élever Égalité sur le trôric, que pour cacher leurs desseins et l'y porter ensuite.

« — Mais où sont les preuves .^

« — Des preuves ! des preuves! Veut-on que j'en fournisse de légales? J'ai là-dessus une conviction morale. Au surplus, les événements prouveront si j'ai raison. Vous y viendrez. Prenez garde que ce ne soit trop lard. «

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Nous nous aperçûme.^ en effet (rop tard que nous avions été le jouet des plus noires intrigues; mais alors nous déployâmes contre le prétendant à la tyrannie la même vigueur que nous avions montrée pour renverser l'ancien trône de France. Et c'est nous que les amis de Sillery et de Dumouriez ont voulu faire regarder comme les partisans de d'Orléans et les suppôts de la royauté !

La fin d'avril et le commencement de mai furent signalés par le caractère de gravité tout nouveau que prirent nos discussions. Ce n'étaient plus des querelles de tiibune, c'était une guerre acharnée, une guerre à mort. Chacun des deux côtés commençait à chercher la victoire dans l'appui du dehors. Mais la différence qu'il y avait entre nous, c'e^it que la Montagne, malgré cette lutte intestine, s'occupait sérieusement des affaires de la France, tandis que la Gironde ne songeait qu'à terrasser ses ennemis et abandonnait entièrement le gouvernail du vaisseau de l'État. C'est dans le cours de ces deux mois que l'on agita la question du maximum du prix des grains; le côté droit combattit cette mesure, moins par des raisons tirées de l'intérêt commun que par des injures; il nous accusa de vouloir violer le droit de propriété et do menacer l'existence des propriétaires ; ces déclamations avaient pour but de tourner contre nous la classe moyenne , dans les mains de laquelk il pensait avec raison que gisait toute véritable autorité. Nous n'en poursuivîmes pas moins la

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discussion de ce décret que nous ne regardions que comme une mesure transitoire , nécessitée par la gravité des circonstances. Certes, en thèse générale, la liberté absolue doit être accordée au commerce ; mais il peut se présenter des eirconstances qui fassent violer temporairement ce principe, quelque juste en soi qu'on aime à le reconnaître. Ainsi dans le cas d'invasion soudaine , qui osera blâmer un gouvernement d'exiger des particuliers la vente à un maximum légal de toutes les armes de guerre dont ils peuvent être détenteurs ? Le droit de propriété est chose sacrée aux yeux de la société ; cependant, quel gouvernement a été blâmé des dépossessions opérées pour cause d'utilité publique ? A plus forte raison, lorsque la disette réduit la classe pauvre à l'état de souffrance le plus excessif, lorsque la disparition du numéraire gêne toutes les transactions, et qu'en même temps la classe quisouffre est appelée à faire de grands sacrifices à la patrie par l'envoi aux armées de tout ce qu'elle a de bras disponibles, est- on blâmable de grever la classe riche d'une espèce d'impôt à son profit ! Voilà tout simplement ce qu'était le maximum. Sans doute il entraînait des vexations de détail, puisqu'il appelait des mesures coercitives contre les producteurs qui refusaient de vendre, et qu'il entraînait à sa suite visites domiciliaires, accusations d'accaparement, etc. Mais il satisfaisait un besoin urgent, le plus sacré peut-être de ceux

que nous étions obligés de remplir ; il donnait à manger aux enfants, aux femmes et aux pères des défenseurs de la patrie ! Il garantissait contre les souffrances les plus horribles la partie active de la population, et donnait ainsi le courage de marcher sous nos drapeaux à des homme» qui, sans lui, eussent sans cesse regardé en arriére, et demandé avec anxiété qui, pendant leur absence, veillerait aux besoins de leurs proches. Comme loi ordinaire rendue dans un temps calme , le maximum serait sans doute une institution funeste. 11 tuerait le génie de la spéculation , cheville ouvrière du commerce , et par cela même une des sources de la prospérité des États. Mais comme mesure révolutionnaire, il remplissait parfaitement bien son but, et ce but était utile. Ce n'était pas à la prospérité commerciale qu'il nous fallait songer. A la paix seulement notre devoir eût été de féconder les sources de richesses que présentait la France. Jusque alors un devoir plus impérieux nous était imposé. Il fallait rendre la patrie indépendante de l'étranger et libre du joug des privilèges, avant de l'enrichir et de lui donner le repos. Qu'on prouve donc que le maximum n'a pas diminué la misère des masses , et secondé ainsi leur élan, avant de nous blâmer de l'avoir établi! Jusque-là nous devons soutenir que nous avons fait notre devoir. Mais quand on tenterait la preuve que j'indique, quand on l'établirait même rigoureusement, on auiait seulement

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jiiontré que nous étions dans l'erreur ; avant de nous déclarer coupables, il faudrait encore prouver que nous n'avons pas vu dans le maximum une ressource guerrière; il faudrait prouver qu'il était absurde de le considérer sous ce point de vue; il fr.udrait prouver enfin que nous avons voulu en faire un moyen de désorganisation. C'est ce que les girondins n'ont pas fait; toute leur argumentation peut se résoudre en une vague accusation d'armer les pauvres contre les riches, en définition? contradictoires de l'égalité et en déclamations contre la spoliation et la loi agraire. A tout cela nous répondions par les arguments que j'ai répétés plus haut. Pourquoi ne les réfutait-on pas? Au reste, le maximum fut adopté, en dépit des discours de quelques girondins. Une partie du côté droit vota donc avec nous dans cette question. Dira-t-on encore que la majorité fut opprimée par les violences du dehors ? Un seul mot répond à cette assertion. Les girondins avaient toujours la majorité quand il s'agissait de querelles de parti, et c'étaient cependant \k les questions les plus irritantes, celles qui pouvaient exciter des mouvenients populaires , celles enfin au sujet desquelles on pouvait cherchera intimider les faibles. Pourquoi emportions-nous toutes les mesures d'utilité générale? Quand on délibéra sur l'accusation de Marat, sur les troubles de mars, sur les pétitions des sections, sur la commission des douze , la Gironde eut la majorité. Pourquoi la force nous

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resta-t-elle, quand on soumit au vote de la convention le maximum, les moyens de recrutement révolutionnaire, le tribunal extraordinaire, l'emprunt forcé, etc.? C'est évidemment parce que nos adversaires réunissaient leur ban et leur arrièreban pour les débats de parti, et que nous songions aux affaires de la France. C'est qu'ennemis par position de la Montagne, la droite et le Marais se coalisaient pour nous faire une guerre acharnée, tandis que tout ce qu'il y avait sur leurs bancs de sincères amis de la révolution, votaient avec nous dans tout ce qui intéressait le salut public. La Gironde trouvait au reste un certain avantage à nous laisser ainsi la direction des affaires tout en nous opprimant. On pouvait ainsi nous faire passer pour les oppresseurs ; en même temps tout l'honneur des mesures qui réussissaient, telles que la puissance imposante donnée à nos quatorze armées , restait de droit et de fait à la majorité, tandis qu'on rejetait sur nous seuls les maux attachés aux mesures acerbes , mais transitoirement nécessaires, telles que le maximum et le tribunal révolutionnaire.

La discussion sur le maximum fut troublée par un incident fâcheux. Tandis que Ducos était à la tribune, blâmant la mesure proposée, et opposant aux sans-culottes les classes moyennes de la société, une rumeur violente s'éleva dans l'une des tribunes publiques. Aussitôt Guadet réclama la parole pour une motion d'ordre, et, dans une ini-

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provisation apprêtée d'avance, demanda que la convention transportât à Versailles la tenue de ses séances. Cette motion fut reçue avec acclamations par le côté droit, qui cherchait tous les prétextes possibles d'insulter la commune de Paris, et d'exciter les départements contre la capitale. Je demandai alors que l'on s'en tint aux termes du règlement pour punir des interruptions coupables, mais qui étaient loin d'avoir la gravité Iju'on leur supposait. En effet , ce règlement suffisait pour réprimer un pareil abus , et le président Lasource aurait dû le savoir; je demandai donc qu'on l'exécutât sur-le-champ, et que la tribune fût évacuée. « Non, non, cria tout le côté droit; aux voix la proposition de Guadet! » En vain Phelippeaux, Danton, Lacroix, aux réclamations desquels je mêlai ma faible voix, rappelèrent l'assemblée au souvenir de su dignité et de ses devoirs les plus impérieux. En vain nous demandâmes qu'on n'abandonnât pas pour un incident insignifiant la discussion des plus graves intérêts de la patrie, la question mère des subsistances du peuple et du recrutement de l'armée ; il fallut que la colère de nos adversaires eût son cours. Une vive discussion s'éleva, dans laquelle les autorités de Paris furent de nouveau inculpées : on nous menaça du ressentiment des provinces. On sonna ainsi le tocsin de la guerre civile au moment même où s'agitait un intérêt qui tenait le peuple en émoi. C'était vouloir lancer l'une contre l'autre deux classes entières de la

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sociëlé, qui jusque alors avaient été intimement liées à la révolution. Peut-être se préparait -on ainsi le beau rôle en se mettant à la tète de la partie de la société où toutes les lumières se trouvent concentrées; nous croyions, nous, mieux servir la chose publique en appuyant cette masse de peuple où se rencontrent les bras nerveux et les énergiques dévouements. Peut-être ne devait- il pas en sortir un général illustre ou un éloquent tribun; mais c'était elle qui composait les nombreux bataillons qui rejetèrent loin de nos frontières les cohortes ennemies ; c'était elle qui sauvait la république, tandis que les passions de nos hommes d'État la précipitaient vers l'abîme. Quoi qu'il en soit, ma proposition fut adoptée; les tribunes furent évacuées, et nous reprimes notre ordre du jour, sans que les girondins aient tiré de cet incident d'autre profit que d'avoir excité un peu de scandale.

Quoique l'on eût réparé le tort réel qu'avait fait à la France la trahison de Dumouriez, et qu'on eût pourvu à la paix intérieure par la décision relative à Égalité, et à la défense du territoire par de nombreux armements de troupes, les circonstances continuaient à être graves. Les troubles de la Vendée étaient devenus une véritable guerre civile : de nouvelles levées d'hommes et de nouvelles émissions de fonds étaient donc nécessaires. Peut-être pour pourvoir à ces indispensables besoins n'avons- nous pas pris les meilleures voies.

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mais, ce qu'il y a de certain, c'est que nous y avons fait face ; et lorsque les girondins fugitifs nous ont reproché les mesures que nous avons prises comme iniques et vexatoires , ils ont oublié de dire ce qu'ils ont proposé d'y substituer.

Qu'on lise attentivement les papiers de cette époque, et l'on se convaincra que nous seuls avons proposé des moyens de salut public, et des mesures d'exécution. Fallait -il donc abandonner notre mandat , parce que le côté droit dédaignait de prendre part à nos travaux ? Des articles de constitution, des mesures pour organiser les futurs contingents, telles furent ses seules occupations. Les nôtres furent la guerre contre l'étranger, le maniement des finances, et l'administration de nos ressources pour les appliquer à nos besoins. Je le lépète, on pouvait faire mieux que nous n'avons fait ; mais, avant tout , il fallait faire, et les girondins n'y ont même pas songé.

Quoi qu'il en soit, la guerre de la Vendée nécessitait de nouveaux armements; on y pourvut par un nouvel appel , qui donna d'heureux résultats. Mais il fallait encore des armes et de l'argent, et Danton, C. Desmoulins, Phelippeaux, Coulhon, cherchèrent les moyens d'en créer : leurs propositions furent adoptées à l'unanimité, sans qu'aucun membre du côté droit eut pris part à la discussion. « C'est une vérité puisée dans l'histoire et dans le cœur humain , s'écria Danton , qu'une grande nation en révolution, ou même en guerre

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civile, n'en est pas moins redoutable à ses ennemis. Ainsi donc , loin de nous effrayer de notre situation, nous n'y devons voir que ie développement de l'énergie nationale , que nous pouvons tourner encore au profit de la liberté. La France entière va s'ébranler. Douze mille hommes de troupes de ligne, tirés de nos armées, où ils seront aussitôt remplacés par des recrues, vont s'acheminer vers la Vendée : à cette force va se joindre la force parisienne. Eh bien ! combinons avec ces moyens de puissance les moyens de politique; faisons connaître à ceux que des traîtres ont égarés que la nation ne veut pas verser de sang, mais qu'elle veut les éclairer et les rendre à la patrie !

« Les despotes ne sont pas toujours malhabiles dans leurs moyens. Dans la Belgique , l'empereur traite les peuples avec la plus grande douceur, et semble même flatter ceux qui s'étaient déclarés contre lui avec le plus d'énergie : pourquoi n'agirions-nous pas de même pour rendre des hommes à la liberté?

« Il faut donc créer une commission ayant pouvoir de faire grâce à ceux des rebelles qui se soumettraient volontairement avant l'action de la force armée. Cette mesure prise , il faut faire marcher la force de Paris. Deux choses se sont un moment opposées à son recrutement : les intrigues des aristocrates, et les inquiétudes des patriotes eux-mêmes. Ceux-ci n'ont pas considéré que Paris a une arriére - garde bien formidable; elle

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est composée de cent cinquante mille citoyens que leurs occupations quotidiennes ont éloignés jusqu'ici des affaires politiques , mais que vous devez engager à se porter dans les sections, sauf à les dédommager de la perte de temps qu'ils essuieront. Ce sont ces citoyens qui, dans un grand jour, en se débordant sur nos ennemis, les feront disparaître du sol de la liberté î Que le riche paie, puisqu'il n'est pas digne le plus souvent de combattre pour la liberté ; qu'il paie, paie largement, et que l'homme du peuple marche dans la Vendée. Il est telle section où se trouvent des groupes de capitalistes; il n'est pas juste que les citoyens de cette section en profitent seuls. Il faut que la convention nationale nomme deux commissaires par section pour s'informer de l'état du recrutement. Dans les sections où le contingent est complet , ils annonceront qu'on répartira également les contributions des riches. Dans les sections qui , dans trois jours , n'auront pas fourni leur contingent, ils assembleront les citoyens et les feront tirer au sort. Ce mode, je le sais, a des inconvénients, mais il en a moins encore que tous les autres.

« Il est un décret que vous avez rendu en promesse, et dont je demande l'exécution pratique. Vous avez ordonné la formation d'une garde soldée dans toutes les grandes villes : cette institution soulagera les citoyens que n'a pas favorisés la fortune. Je demande qu'elle soit proraptement organisée, et j'annonce à la convention qu'après avoir

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opéré le recrutement de Paris, si elle veut revenir à l'unité d'action, si elle veut mettre à contribution les malheurs mêmes de la patrie, elle verra que les machinations de nos ennemis pour soulever la France n'auront servi qu'à son triomphe. La force nationale va se développer ; si vous savez diriger son énergie, la patrie sera sauvée, et vous verrez les rois coalisés vous proposer une paix honorable. »

Pendant que Danton présentait ainsi le tableau de nos besoins, et traçait la route que nous avions à suivre , Cambon faisait décréter une émission de 1,200,000,000 fr. d'assignats, auxquels il assignait pour garantie la vente des biens d'émigrés. Il résultait de ce compte général de nos ressources, qu'à l'aide des moyens révolutionnaires pris par le comité des finances, nous avions le moyen de couvrir nos dettes et de satisfaire à toutes les nécessités d'une position inouïe dans l'histoire des peuples. Je présente ici le relevé de ce curieux tableau qui peut donner une juste idée de l'état de nos caisses à cette époque :

1° Arriéré des contributions . 5oo,ooo,ooofr. 2° Créances liquidées, sommes

à recouvrer sur les sels et les

tabacs , sommes avancées sur

les grains et différents prêts

aux communes, enfin arriéré

des fermes, des domaines et

régie 5oo,ooo,ooo

8 MÊMOIlRF.S

D'autre part 1,000,000,000 fr.

3" Ce qui reste dû sur les biens

nationaux vendus 2,000,000,000

4° Bois et forêts. ....... 1,200,000,000

5° Biens de la liste civile. . . . 3oo,ooo,ooo

6° Bénéfices sur les domaines

7° Droits féodaux, dont les titres primitifs existent. . . . 5o, 000,000

8° Salines et salins. . . . » . 5o,ooo,ooo

9° Biens nationaux non vendus,

toutes dettes défalquées. . . 5, 000, 000, 000

Total. . . . 7,700,000,000 fr.

Cette somme , qui représentait notre actif le 10 mai 1795, dépassait de 4 milliards notre passif. L'émission de 1,200,000,000 fr. d'assignats n'était donc pas une opération onéreuse; elle était, au contraire, commandée par le besoin du moment, et légitimée par la nécessité de- mettre en circulation les trésors qu'offraient à la France les biens nationaux.

Je n'examinerai point ici si la confiscation est juste en principe; je pense même que l'abolition générale de cette peine, toujours vexatoire , es{ un bienfait que l'on doit aux progrès de la raison publique. Je n'examinerai pas non plus si la saisie des biens d'émigrés fut une mesure trop rigoureuse ; mais je dois dire que les lois contre les émigrés ont pris naissance dans l'assemblée législative.

et que les aggravations qu'elles ont reçues dans la convention étaient l'ouvrage du côté droit non moins que le nôtre. Je dois dire surtout que nous n'avions pas inventé la confiscation ; elle était de droit commun dans l'ancienne monarchie pour tous les délits politiques. Mieux aurait valu peut-être qu'elle nous dût son abolition, à nous qui avons détruit tant d'abus anciens et tant d'iniquités sanctionnées par le temps. Mais nous l'avons prise telle que nous l'avons trouvée , et nous l'avons appliquée à un délit qui en avait toujours été passible, à l'attaque à main armée contre le sol de la patrie. D'ailleurs la vente des biens nationaux , comme mesure révolutionnaire, était un puissant levier ; elle soulevait toute la population contre des ennemis dont elle était appelée à partager les dépouilles; elle plaçait dans les mains de la république les sommes énormes nécessaires pour couvrir les dépenses que causait l'invasion étrangère. Elle remplaçait, par des assignats, auxquels s'attachait alors une immense confiance , la disparition du numéraire ordinaire dans des temps de crise et la circulation commerciale rendue impossible.

En général, en parlant de l'époque connue soii?^ le nom terrible de la terreur, ou s'est plu à y rattacher tout ce qu'il y a eu de calamités et de crime^^ dans nos annales révolutionnaires : ainsi la dépréciation des assignats est appliquée généralement a ce temps. C'est une erreur grave : alors les assignats avaient le cours de l'argent. Ils étaient à la

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vérité garantis par les biens d'émigrés, et ce n'est pas à nous qu'il faut attribuer la baisse ruineuse qui suivit le temps de notre règne, et qui provint en partie des fautes de nos successeurs. A l'époque dont nous parlons maintenant, le seul moyen possible de faire face aux dépenses urgentes était la mobilisation des biens nationaux. Les émissions successives d'assignats, ordonnées jusqu'au g thermidor, ont rempli ce but et ne l'ont pas dépassé. Toujours le gage était auprès de la création de nouvelles sommes de papier-monnaie.

Au reste , sans cette ressource, la république eût nécessairement succombé ; c'est à elle que nous devons en partie nos succès : c'en est assez peutêtre pour nous absoudre. Après tout, la vente des biens nationaux et leur mobilisation au moyen des assignats, n'a servi qu'a faire payer les frais de la guerre que nous soutenions à ceux-là même qui l'avaient suscitée, et qui s'unissaient à nos ennemis pour menacer nos frontières : ce résultat est de toute justice. En l'envisageant en dehors des détails d'exécution, je défie qui que ce soit de nier en outre qu'il ne soit parfaitement politique ; et quelles que soient les fautes de détails qu'ait pu commettre l'administration, n'est-ce pas faire notre éloge que de rappeler ce résultat? la France pouvait-elle désirer mieux?

Je ne veux point contester que l'arbitraire, nécessairement fort large , laissé aux inscriptions sur la liste des émigrés , n'ait pu amener de grandes injus-

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lices. Certes, plus d'un homme menacé par les mouvements anarchiques , et fuyant une patrie qu'il regrettait et à laquelle il aurait voulu concourir à donner la liberté, a pu être confondu avec les soldats de Coblentz, Je ne veux point dire non plus que la facilité donnée au gouvernement de sa procurer des ressources à l'aide de la planche aux assignats, n'ait pas concouru à faire perdre les garanties données à cette valeur, et amené ainsi sa fatale dépréciation; mais je pense que, dans sou origine, la création des assignats était une bonne opération; qu'elle était d'ailleurs justifiée par la nécessité; je pense également que les 'rigueurs exercées contre les émigrés étaient une juste application du droit de légitime défense, et que la France devait être satisfaite de voir supportées par eux seuls les dépenses de la guerre qu'eux seuls avaient fait diriger contre elle.

Cependant, malgré la nouvelle émission d'assignats, les frais d'armement et de transport des troupes levées contre les rebelles de la Vendée , étaient encore à la charge des communes. Le département de l'Hérault donna le signal du dévouement. La commune de Paris ne tarda pas à l'imiter; elle décida que son contingent serait, en hommes, de douze mille soldats, et en argent, de i2 millions destinés à l'entretien des troupes et au soulagement des parents des volontaires restés pauvres dans leurs foyers. Les 12 millions furent levés au moyen d'un emprunt forcé, qui dut être pris sur le super- I. n

fin des citoyens. Le nécessaire fut fixé à i,5oo fr. pour un chef de famille, et 1,000 fr. pour les autres membres de la famille. Le nécessaire d'une famille , composée des parents et de quatre enfants, était ainsi fixé à 6,5oo fr. C'était sur le revenu excédant , compté comme superflu , que devait peser l'emprunt dans les proportions suivantes :

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