‹ Mémoires: Révolution - Empire;Chapitre 10 sur 75 · DEBUTS DANS LA MARINE · texte numérisé non relu

DEBUTS DANS LA MARINE

général se débrouiller sous ce rapport, et, durant les croisières fructueuses, on était assez bien pourvu de ce qu'on pouvait espérer. De parts de prise, va-t'en voir s'ils viennent, Jean; il n'en était question que pour mémoire, bien qu'il y en eut, diton, pour fiOO millions de vendues dans nos poris en l'an IV. C'est ici le lieu de remarquer combien ce défaut de paiement des prises a porté un coup à la France révolutionnaire dans le temps. Il serait difficile de calculer les résultats d'une conduite toute contraire de la part du gouvernement au début de la guerre, mais certainement ce résultat eût été immense, si l'on se fût piqué de fidélité à ses engagements et qu'on eût pris des mesures pour faire donner immédiatement aux capteurs ce qui leur revenait selon les lois existantes. On eût inévitablement attiré bon nombre de matelots neutres à notre service, et nos équipages se seraient recrutés facilement. Je ne sais si les circonstances permettaient d'agir avec cette loyauté et si, dans ce temps de maximum de réquisitions et enfin de désordres financiers de toutes sortes, on eût pu préserver les prises du gaspillage général, mais on est forcé de convenir que là était véritablement le nœud de la question. Peut-être ceux qui menaient alors les affaires ne comprirent pas à temps cet intérêt de premier ordre. Ils ne jugèrent pas sainement du parti qu'ils pouvaient tirer des forces navales, en se bornant à faire la course en grand et en montrant une équité rigoureuse dans les répartitions. Peut-être aussi, trop occupés de défendre le pays contre l'invasion européenne, ils n'accordaient aux affaires maritimes qu'une importance secondaire. Celte manière de voir était commune alors, et peu de personnes chez nous se faisaient une juste idée du poids réel d'une marine militaire. Il a fallu des revers multipliés, des pertes énormes et, enfin, la chute de l'Empire pour ouvrir les yeux de la nation à cet égard.

Quoi qu'il en soit, les prises n'étaient pas payées, la solde était nulle et les rations seulement passables. Les matelots, peu ou mal vêtus, servaient néanmoins, mais comme il était pénible

d'être obligé d'exiger d'eux l'activité nécessaire dans le mauvais temps! Lorsque les malheureux étaient mouillés, ils n'avaient généralement pas de hardes de rechange, et ils grelottaient dans leurs hamacs. Je me rappelle d'avoir été plusieurs fois le sabre à la main dans les entreponts, par ordre du lieutenant, pour les forcer à monter durant des nuits pluvieuses, et ce n'est jamais sans douleur que j'accomplissais ce devoir, que la nécessité la plus impérieuse rendait cependant indispensable. On ne sait pas assez en France combien les marins endurèrent de souffrances à cette terrible époque.

C'est durant ce voyage à Constantinople que j'acquis les premières notions du métier, pour lequel j'avais un goût prononcé. J'appris facilement à faire toutes sortes de nœuds, à courir lestement dans les agrès et à me rendre utile eu haut (1) . Doué d'une vue excellente et d'une activité corporelle remarquable, je luttais avec les plus agiles; au bout de la campagne enfin, je devins ce qu'on appelle un grimpereau en très peu de temps. Lu des officiers du bord m'apprit à réduire les routes et à les pointer sur la carte, et bientôt je pus me rendre raison de ce qui se faisait à bord. Cependant mes notions étaient encore fort confuses et ne se classaient pas dans ma tète avec l'ordre désirable. Il est vrai qu'emporté par ma légèreté naturelle, je ne réfléchissais pas autrement et ne donnais pas aux diverses opérations de la frégate toute l'attention requise. Je voyais sans doute, mais je ne m'attachais pas, comme j'aurais dû le faire, à ce que je voyais un sens bien déterminé. J'étais, du reste, sujet à je ne sais quelle manie »|ui me faisait toujours rechercher le côté brillant des choses. J'ignore si j'avais déjà en moi le germe de la poésie, que j'ai tant aimée par la suite, mais il est certain que j'inclinais vers tout ce (|ui me semblait hors ligne.

Ainsi les Osmaulis m'avaient intéressé, on ne peut davantage, et je suis encore à comprendre comment je ne désertai pas

(1) En haut veiil dire dans la mâture.

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