DEBUTS DAWS LA MARINE
tion supérieure continuera à se faire sentir; mais alors il existait dans toute sa force et se montrait chaque jour. Je me souviens de la différence que, même dans les temps d'effervescence républicaine, les équipages faisaient entre le peu d'élèves de l'ancienne marine qui étaient restés au service et les officiers nouveaux. Cette différence était grande et tout à fait à l'avantage des premiers. J'eus le bonheur de trouver sur VAlceste deux officiers de cette provenance, et leur assistance me soutint contre l'influence op mes compagnons immédiats. Je n'échappai point d'abord aux façons grossières du moment, mais je ne tardai pas à sentir combien tout cela contrastait avec l'éducation première que j'avais reçue, et je revins promptement à mou ton naturel.
C'est qu'on était encore au fort de la révolution à Toulon, et que les passions méridionales, excitées par les réactions, qui s'étaient rapidement succédé dans ce malheureux pays, s'y montraient dans toute leur exaltation. Le défaut de discipline se faisait sentir partout encore, mais principalement sur les bâtiments provençaux, où les rancunes locales avaient nécessairement plus de prise que dans ceux qui venaient de l'Océan. Ces derniers en général, mieux commandés et armés d'hommes plus tranquilles, conservaient une sorte de subordination. Plusieurs avaient à leur tête d'anciens officiers de la compagnie des Indes, qui, accoutumés à manier des équipages nombreux, s'étaient faits assez facilement aux habitudes militaires. D'autre part, les idées d'égalité alors si à la mode n'étaient point passées à l'état pratique chez les matelots bretons. De là une tout autre manière d'être et une tenue meilleure. De là aussi plus de solidité, de persistance, et, en définitive, des équipages plus heureux. On sait qu'il n'était pas question de solde effective, car on ne manquait pas de payer en assignats, mais ces assignats étaient sans valeur. Leur discrédit était tel qu'on avait reconnu la nécessité de donner un peu d'argent mensuel pour les menues dépenses indispensables.
Ainsi les officiers avaient 8 francs par mois en numéraire et tout le resie, élèves compris, 3 francs en monnaie de hillon, ce qui revenait exactement à deux sous par jour. Ces deux sous servaient à acheter du savon pour se blanchir, du fil pour raccommoder ses hardes et trop souvent pour se procurer de petites raves, qui donnaient quelque saveur au déjeuner du matin des jeunes gens sans prévoyance. On s'ingéniait dans tous les postes, non pour vivre, puisque la ration suffisait à la rigueur pour cela, mais pour se vêtir. Il y avait bien, à bord de chaque navire, un coffre de hardes que le commissaire distribuait aux marins de temps à autre, en apostiilant la valeur des objets délivrés sur la solde de la partie prenante, mais les élèves n'étaient pas facilement admis à se pourvoir dans cette réserve, d'ailleurs fort exiguë. Cependant ils y prenaient par-ci par-là un pantalon ou une veste, car plusieurs manquaient des vêtements les plus indispensables. Il suit de là qu'on ne parlait point de tenue à cette époque, et que chacun s'habillait comme il pouvait. Il n'était pas rare qu'on portât son chapeau rond recouvert de toile à voile qu'on peignait en noir, et des souliers fabriqués avec de la tresse, et dont le dessus était en raélis double. C'était décidément la misère, mais, comme elle était générale, nul n'en rougissait. Combien de fois m'est-il arrivé d'aller laver mon linge en compagnie de jeunes gens qui, avant et depuis, ont laissé ce soin à d'autres et dont plusieurs sont devenus des personnages?
On vivait, comme je l'ai dit, avec la ration. Il fallait de bous estomacs pour se faire à ce régime, car il était loin d'être confortable et encore moins délicat, mais la nécessité faisait passer sur le dégoût. On butinait à bord des prises quand on les amarinait, et c'était toujours vers la partie essentielle des vivres que se dirigeait la convoitise des élèves. Malheur à celui qui revenait les mains vides pour la gamelle. Il était sur d'être mal accueilli et bafoué, comme le conscrit qui apporte un serin à son caporal eu revenant de la maraude. Aussi l'on savait en