DEBUTS DANS LA MARINE
la frégate pour rester parmi eux. Sans savoir une syllabe des langues orientales, je trouvai le moyen de me faire entendre et me formai promptement un vocabulaire assez étendu. Je commençai d'abord à compter en grec et en turc, puis vinrent les noms des objets usuels, et bientôt je fus à Taise. Je suis convaincu que, si j'avais séjourné un an, j'eusse attrapé, non peutêtre le fond, mais certainement la pratique des deux langues. Je faisais autant de courses que je pouvais et de fréquentes stations dans un café où se réunissaient de graves mollabs, ainsi que beaucoup de janissaires. Je me rendais là avec le chef de timonerie de la frégate, qui était un homme recommandable et qui comparait continuellement ce qu'il voyait avec les nations de ITnde et de l'Afrique. Il trouvait ceux de Constantinople plus civilisés et moins farouches que les derniers.
Nous parlions politique à notre manière. « Nous sommes amis des Osmanlis, disions-nous, car nous nous battons contre les Autrichiens. — C'est vrai, répondait-on, mais pourquoi ne portez-vous pas de turbans et de babouches comme nous? Pourquoi ne faites-vous pas la profession de foi? pourquoi ne dites-vous pas les cinq prières? n On sent que nous nous gardions d'avouer que nous ne priions pas Dieu du tout, ce qui était malheureusement trop vrai, car nous eussions fait horreur à ces braves musulmans. Le chef de timonerie, qui était un excellent marin, mais un pauvre raisonneur, avait assez de bon sens pour ne pas approuver notre indifférence religieuse et même pour la déplorer. Il me confiait ses scrupules à cet égard, et me recommandait toujours de ne jamais avouer aux étrangers que nous vivions comme des bêtes à bord de nos navires. C'était un Breton, très honnête homme et d'une conduite exemplaire. Que de fois je me suis souvenu depuis de ses paroles, et comme les idées qu'il m'exprimait sur les inconvénients de cette indifférence étaient fondées! Cette absence de tout culte particulière à notre flotte m'a frappé de tout temps et, à mesure que j'ai acquis de l'expérience, elle m'a frappé de
plus en plus. J'en suis venu enfin à élever la voix devant le pays pour en faire sentir le danger, lorsque mes paroles ont pu être de quelque poids, et cet appel a été entendu.
J'aimais singulièrement les bords du Bosphore et je me délectais à les parcourir tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. J'allais à Scutaii et à Chalcédoine pour pouvoir dire que j'avais mis le pied en Asie, ce qui, à cette époque et dans ma province, devait avoir bon air, à ce que je m'imaginais, et paraître extraordinaire. On voit que je n'étais pas complètement débarrassé de mes idées d'enfant et que j'avais toujours en vue mon cher Limousin. Cela ne m'empêchait pas de donner toute mon attention aux scènes qui m'environnaient et qui étaient vraiment superbes.
Les Turcs n'avaient alors changé ni leurs costumes, ni leurs habitudes; c'étaient toujours les fiers Ottomans d'autrefois, du moins quant à l'apparence. La pompe qui accompagnait le Grand Seigneur dans ses excursions était toujours imposante; mais, lorsqu'il allait faire ses dévotions le vendredi à la mosquée du sultan Achmet, suivi des grands de l'Empire et entouré des chefs des divers orfas de janissaires, il paraissait dans toute sa splendeur. Rien de majestueux comme la figure de Selim au milieu de ce nuage ondoyant de plumes blanches, qui surmontaient les casques des colonels de sa milice. Rien de gracieux comme les jeunes icoglans, couverts d'armes étincelantes, qui précédaient le groupe impérial. C'était là une magnifique chevauchée et comme on n'en a plus depuis les changements opérés par la Réforme.
Nous revînmes de Constantinople à Toulon ensemble avec la Danaé, comme nous y étions allés, et nous fûmes mis en quarantaine, selon l'usage. Dès que nous fûmes délivrés, je demandai un congé et pris gaîment le chemin du Limousin.