CHAPITRE IV
PÉRÉGRIXAT10\' ET XAIIGATION
Mon séjour à Donzenac, dans ma famille. — Xous voulons, mon frère et moi, entrer dans les hussards. — Xous traversons les .%lpes — Italiam!
— Je rentre dans la marine sur la Badine, avec mon frère, comme novice. — \os officiers. — Cagliari. — Les suites d'un coup de couteau.
— Je risque d'être écharpé, à cause d'un caniche. — Deux frégates anglaises nous donnent la chasse. — Xous rentrons à Toulon. — Mon frère Ricliild. — L'ailaire du Bulldog.
Je retrouvai ma famille à Donzenac, où je l'avais laissée. C'était une petite ville fort ancienne et tout agricole. Mon père exerçait les modestes fonctions de juge de paix, ce qui lui valait 600 francs par an. On peut bien penser qu'il n'allait pas loin avec cette somme et que, même en y joignant les revenus des petits domaines qui nous restaient et dont le principal était ruiné, nous n'avions pas de quoi faire figure. Heureusement que les nombreuses consultations que mon père donnait foujours gratis aux paysans, nous valaient de nombreux présents de comestibles. Xous vivions tranquillement et même joyeusement, car, au sortir de la bourrasque révolutionnaire, cliacun jouissait de la paix du foyer avec délices. J'arrivai au commencement de l'hiver et j'eus pour toute la saison à conter mes aventures chez les parents et les amis de la maison.
Au printemps, les promenades eurent leur tour. Notre habitation était située au bas de la colline sur laquelle la ville est bâtie. Elle était isolée au milieu des prairies et des jardins. Tout auprès coulait une petite rivière, qui murmurait couti-
nuellcinont sur des cailloux hlaïus comme la neige. Tout cela était couvert d'ombrages et de fleurs et environné des plus riches cultures. C'était vraiment un petit Eden, où les jours coulaient paisiblement durant cette halte de la Révolution.
\ous étions déjà grands, mes frères et moi, et quoique nous n'eussions pas encore poil en barbe, nous commencions à rechercher la société. Il y avait alors à Donzenac une vieille dame, dont le mari avait émigré, et qui élevait, comme elle pouvait, ses nombreux enfants à l'aide d'un de ses oncles, qui était un ancien curé non assermenté. Le bonhomme, quoique infirme, faisait assidûment la classe à ses petits-neveux, et mon frère puiné prenait part k ses leçons. D'autre part, mon père dirigeait les démarches de la dame, afin que l'on ne vendit pas les biens de son mari, ce à quoi il réussit au moins en partie. Je crois, sans toutefois en être certain, qu'on fut obligé de faire divorcer la pauvre femme, et cela à sou insu, car ses sentiments ne lui eussent jamais permis de se prêter à rien de semblable. Je ne sais comment mon père s'y prit, mais ce qu'il y a de certain, c'est que la fortune de cette famille fut sauvée, comme on avait sauvé le vieux prêtre de l'incarcération en le cachant.
On sait que nous étions encore en pleine révolution et que de grands garçons comme mon frère et moi ne pouvaient rester longtemps oisifs; nous devions retourner au service de façon ou d'autre, c'était évident. \ous nous avisâmes un beau jour de vouloir entrer dans les hussards. Si ce fut un moment de délire chevaleresque qui nous saisit, ou si les réflexions de mon père nous décidèrent, c'est ce dont je ne me souviens pas ; mais le fait est que je plantai là mes souvenirs de Toulon pour ne pas me séparer de mon frère qui voulait servir dans la cavalerie, et que nous prîmes tous deux le chemin de l'Italie, après une courte délibération en famille. Il fallait bien ((uc l'ardeur de la jeunesse nous poussât et que nous eussions la bosse militaire, comme on dirait aujourd'hui, bien caractérisée, pour que nous