‹ Mémoires: Révolution - Empire;Chapitre 13 sur 75 · PEREGRIN.'ITIOXI ET NAVIGATION · texte numérisé non relu

PEREGRIN.'ITIOXI ET NAVIGATION

abandonnassions ainsi de gaité de cœur la maison paternelle et toutes les douceurs d'être tendrement aimés de nos parents et amis avec lesquels nous vidons le plus agréablement du monde. Nous partîmes cependant résolument et sans regarder en arrière, à quatre heures du matin d'un des premiers jours d'avril, avec un temps superbe. Xotre mère, qui nous avait congédiés le soir en nous bénissant et en nous baignant de ses larmes, voulait encore nous embrasser le matin, mais mon père l'obligea à se tenir tranquille, comme si elle reposait, pendant que nous passions sur la pointe du pied devant son appartement.

Nous cheminâmes gaiement, mon frère et moi, traversant la France jusqu'aux .Alpes sans aucun souci. Mon frère, en sa (|ualité de fervent latiniste, ne manqua pas de s'écrier du haut du mont Cenis : Italiam, Italiam! et puis nous descendîmes à Suze. Nous passâmes de là à Turin, Milan et allâmes même jusqu'auprès de Mantoue, d'où la fièvre nous chassa bientôt. Le cadet fut surtout fort malade et, comme on l'évacuait d'hôpital en hôpital, je l'accompagnai. Cette marche rétrograde qui était forcée nous ramena à Turin.

C'est alors que je me mis à regretter la marine, à laquelle j'avais faussé compagnie si légèrement. Je persuadai au pauvre gisant qu'il vaudrait mieux nous rendre à Toulon, lorsqu'il serait rétabli, et c'est ce que nous exécutâmes dès qu'il put se remuer. Quelques mois après avoir quitté la maison paternelle, il était novice sur la Badine, où j'avais repris facilement mon poste d'aspirant.

Pendant cette pérégrination si inutile que nous faisions en Italie, j'avais beaucoup regardé à mon ordinaire le pays que je parcourais. Les magnifiques plaines de la Lombardie m'avaient surtout frappé par leur culture diaprée et par les guirlandes de vigne qui, allant d'un ormeau à l'autre, formaient une décoration à laquelle on ne peut rien comparer. Qu'on se représente un cachemire où l'on a mêlé les couleurs les plus vives, voilà

le sol, et ce sol était siirmouté de })orti(|iies de verdure d'où pendaient en festons capricieux des grappes semblables par leur belle apparence à celles de la Terre promise. Tout cela, inondé de cette belle lumière méridionale, formait un tableau dont je ne pouvais me rassasier. J'ai, depuis, repassé aux mêmes lieux dans une situation bien différente de celle que j'avais la première fois; eh bien, l'effet de la vue de ce beau pajs a été pour moi absolument le même. Voilà Vltalia bella! Je la vois toujours du même œil, au travers de ce double souvenir, et la tiens pour le plus beau pays de la terre.

De Toulon se préparait en ce temps-là la campagne d'Egypte, si célèbre depuis dans nos annales. — 1798. — C'était une grande époque de toute façon. Un mouvement extraordinaire au milieu duquel deux pauvres enfants étaient lancés sans autres chances d'avenir que celles que pourrait leur offrir la Providence. Bien que l'ordre commençât à renaître et que la prochaine sui"venance du général Bonaparte exerçât une certaine influence sur l'esprit turbulent des Provençaux, tout était encore bien grossier à bord des vaisseaux armés par eux, et, sous ce rapport, la Badine, à laquelle nous fûmes destinés, l'emportait de beaucoup sur la frégate où j'avais débuté d'abord. Exemple : le capitaine, ancien maître d'équipage, ne savait pas lire! l.e second, moins illettré, ne brillait ni par ses qualités de marin, ni par son activité. Il n'y avait rien à dire des autres, tous plus ou moins ignorants. Le chef de timonerie conduisait le navire, et il avait, quoique fort au-dessous de ses analogues d'aujourd'hui, une telle estime pour son taleut (ju'il se cachait de nous autres jeunes gens quand il réduisait ses routes sur le (|uartier, afin de ne rien perdre de son importance.

Voici mot pour mot le premier appareillage de la corvette sur la rade de Toulon, avec les vents du nord-ouest; les huniers (1) sont hissés.

(1) Voiles carrées principales entre les vergues inférieures et celles du dessus.

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« Tout le monde en haut, vire au cabestan. « Là-dessus on vire et on est bientôt à pic (1). Le capitaine, en gilet de cotonnade rayé, pantalon idem, et coiffé d'un bonnet fourré à queue de renard, crie au maitre : « Eh heu, l'y siam? — Oui, l'y siani. (Oui, nous y sommes.) — Alors, bordons le petit hunier, ii On borda effectivement le petit hunier qu'on coifia (2) et qui fit abattre (3) la corvette; puis nous voilà en route.

Il y avait un rôle de combat, mais le maitre cauonuier avait la grande main dans la batterie. C'est lui qui commandait l'exercice, quand il nous arrivait d'en faire, ce qui était assez rare. Le capitaine d'armes distribuait les armes de main, selon l'usage, et chacun connaissait à peu près sou poste de combat, mais c'était là tout. Cependant, an milieu de tout ce désordre, un reste de vieilles traditions se faisait encore sentir avautageusement parmi les subalternes. Les maîtres, obligés de faire face à tout, étaient en général des hommes capables et dévoués. Ils avaient de l'àme certainement et beaucoup de zèle, mais chacun d'eux était jaloux de sou autorité sur ce qu'il appelait sou monde j et ne souffrait pas que ce monde obéît à d'autres qu'à lui. En revanche, tous tenaient à honneur de remplir leur tâche. Il n'y avait pas beaucoup d'ensemble, et cela se comprend dans une telle manière d'aller, mais enfin le navire marchait et se battait dans l'occasion. Nous fûmes expédiés quelques jours avant le départ de la flotte pour aller en Corse, et de là à la côte d'Italie, afin de faire rallier le convoi escorté par la frégate la Justice. iVous arrêtâmes, chemin faisant, un navire, que je commandai comme capitaine de prise et qui suivit la corvette jusqu'à Ajaccio, où nous la laissâmes. C'était l'.É'/ezrt de Philadelphie, capitaine Paterson, brick de 200 tonneaux, et qui était chargé de cacao. Nous le relâchâmes après avoir vérifié qu'il n'avait aucune marchandise anglaise.

(1) liorsque la chuîne de l'ancre est verticale.

(2) Alettre le vent dessus.

(5) Tourner.

C'est sur ce navire que j'ai été pour la première fois en contact avec les mœurs américaines. Je regardais avec une sorte d'avidité ces marins si différents des Provençaux par leur humeur et leur tenue si relativement taciturnes et tout d'une pièce.

La flotte avait quitté Toulon pendant que nous remplissions la mission qu'on nous avait donnée, et nous la rencontrâmes quelques jours seulement avant la prise de Malte (12 juin 1798). Pendant la nuit qui suivit notre jonction, il y eut un changement notable à bord de notre corvette. Le capitaine d'une des frégates étant trépassé de la veille fut remplacé par notre propre capitaine, et ce dernier par un lieutenant de vaisseau venu d'un autre navire. Avec lui arriva à bord un officier nouveau en remplacement d'un des nôtres qui avait suivi le capitaine. Cette mutation s'accomplit dans la nuit et sans que nous en eussions connaissance que par l'événement lui-même. Ce n'est qu'au matin que nous vîmes notre nouveau commandant. C'était un Normand, très bel homme, et qui paraissait doué d'une grande force musculaire. Il avait aussi une tout autre allure que son devancier.

L'officier venu avec lui ne manquait pas non plus d'une certaine tenue. Il était très bon marin, de sorte que nous gagnâmes beaucoup au changement. Avec le nouveau commandant commencèrent immédiatement les exercices, et la vieille Badine devint en peu de temps un vrai bâtiment de guerre, car son équipage était excellent et ne péchait plus que par le défaut d'ensemble. Nous eûmes bientôt lieu de nous applaudir de notre marche nouvelle. L'armée fila et alla prendre Alalte. Nous fûmes, nous, laissés en croisière sur les côtes de la Sardaigne, pour faire rallier les bâtiments retardataires sortis des divers ports d'Italie. Nous entrâmes bientôt à Cagliari, où était le centre de notre station. Mais nous y fûmes reçus coussi-coussi par les habitants, quoique assez bien par les autorités locales.

Il y avait dans la darse de Cagliari une frégate vénitienne.

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