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dont l'équipage devait être dispersé depuis longtemps, mais qui conservait encore quelques officiers et battait son pavillon; du reste aucun bâtiment de guerre. Certes, si j'avais été sujet au pécbé d'envie, je n'eusse pas manqué de le commettre sur cette rade, car la terre était pleine de tentations, et nous ne pouvions user, en aucune manière, des joies qu'elle nous promettait. La misère des élèves était grande encore à cette époque, et, comme on ne payait pas la solde, nous étions littéralement sans un sou. Le moyen de ne pas se donner au diable en voyant à quatre pas de nous, sur le môle, des cafés bien frais où nous eussions pu nous désaltérer pour quelques centimes, et dans lesquels nous ne pouvions mettre les pieds, faute d'argent. Les matelots, du moins, allaient boire à la fontaine, mais nous avec nos sabres et nos insignes, nous trouvions dur d'en faire autant. Il le fallait néanmoins, car le capitaine que nous accompagnions à terre eut aussi bien songé à porter l'élève sur ses épaules qu'à l'emmener avec lui dans aucune maison.
Quelquefois, lorsque nous faisions de l'eau ou des vivres, arrivaient des scènes tragiques. Ainsi, par suite d'une querelle entre deux bouviers, qui nous apportaient des barriques sur leurs charrettes, un d'eux reçut de son camarade un coup de couteau qui l'étendit mort sur la place. L'assassin se jeta comme un fou dans la chaloupe que je commandais et vint embrasser le pavillon. Pousser au large de quelques brasses fut l'affaire d'une seconde et il était temps, car les amis du mort vinrent en grand nombre pour enlever le réfugié. Ils s'arrêtèrent forcément devant l'impossibilité et de vociférer non contre nous, qu'ils approuvaient du fond de l'àme, mais contre le sort qui ne leur permettait pas de se venger. Pendant ce tumulte la garde arriva, mais, dès que je l'aperçus, je mis à la voile pour me rendre à bord, laissant sur le quai une partie des provisions à la merci de la populace, qui, appréciant mes motifs, n'y toucha pas et qui eut fait un mauvais parti à
quicoïKjue se fût permis le moindre larcin. On débarqua dans la nuit ce malheureux à quelques lieues de là, et tout fut dit, car un coup de couteau n'est pas une affaire dans ce pays-là. La conduite que je tins à cette occasion me valut apparemment la hienveillance des gens du peuple qui fréquentaient le môle, car je pus sortir sain et sauf d'une bagarre, qui eut liea bientôt après, et dans laquelle il est miraculeux que nous n'ayons pas perdu la vie, un de mes camarades et moi. Envoyé chez le consul pour porter un message, cet élève avait pris avec lui un beau caniche qu'on n'était pas dans l'usage de laisser descendre à terre du côté de la ville, et il l'avait étourdiment lancé sur des enfants qui se baignaient dans la darse, comme on avait l'habitude de le lancer à bord au milieu de nos mousses, sans qu'il en résultât jamais le moindre inconvénient. L'animal, accoutumé à ces jeux nautiques, se porta vers les enfants, mais ceux-ci s'effrayèrent et cherchèrent à gagner la rive en poussant de grands cris. La populace accourut, et un cordonnier s'étant écrié ;'■ que les Français faisaient manger les enfants par leurs chiens •■ , il n'en fallait pas davantage pour animer les gens du môle, de telle façon que, si l'élève eût paru, il eût, très probablement, été mis en pièces, avant qu'il lui eût été possible de s'expliquer. Heureusement il avait été remplir sa commission, après avoir lancé le chien, sans s'occuper des suites, et on ne le trouva pas, mais on me trouva moi, qui n'en pouvais mais, et qui, ignorant la cause de tout ce tapage, m'étais avancé vers la foule. « Ce n'est pas toi, disait le cordonnier, mais c'est un homme habillé comme toi! ^ Et làdessus, prenant une pose tragique : ^ Est-ce d'un chrétien, s'écria-t-il, de faire dévorer des innocents par des bêtes féroces? Est-ce pour cela que vous venez demander l'hospitalité dans notre ile... ^ Je coupai court à ce harangueur, en m'écriant à mon tour : " Où est le mal? Où sont les blessés? Quelqu'un at-il seulement été mordu? ii On n'eût pu réj)ondre à ces interrogations, sans aucun doute; mais ce n'était pas de cela qu'il
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s'agissait, et il était bien plutôt question de me jeter à la mer que de m'écouter. Cependant, comme j'avais une douzaine de matelots avec moi, et qu'au fond ce n'était pas à moi qu'on en voulait, nous pûmes contenir la foule, tant bien que mal, et la querelle allait dégénérer en parlemenfage, lorsque le diable, qui se mêle de tout, amena le délinquant sur le môle, où il revenait sans se douter de rien, après avoir rempli sa mission. En le voyant, on l'entoura et on le couvrit en un clin d'oeil de coups de toute sorte et de crachats à la figure, sans que cependant il en résultât aucune blessure. J'eus ma bonne part de tout cela dans cette bousculade, où personne ne s'entendait et où chacun tapait à qui mieux mieux. Les matelots, comme on le pense bien, se jetèrent à l'instant dans la bagarre et, malgré le nombre des assaillants, je crois que nous nous serions débrouillés, mais la garde arriva et un major de place qui mit fin à la bataille en introduisant mon camarade dans un corps de garde sous la protection d'un fort détachement. Il n'en fallait pas moins pour contenir la foule, qui s'était accrue de plusieurs centaines de paysans, avec lesquels il n'eût plus été question de bourrades, mais bien de coups de stylet. Heureusement que tout cela finit par s'apaiser, grâce à l'intervention du brave major.
jVous vîmes arriver, un beau matin, sur celte rade neutre de Cagliari une frégate anglaise de cinquante canons, et nous apprîmes bientôt qu'elle portait partie de l'équipage et tout l'état-major de la Sensible de 36, qu'elle avait capturée peu après que celle-ci eut quitté Alalte. Je me rendis à bord par ordre du commandant, pour y prendre le capitaine et ses officiers.
Jamais je n'avais vu un bâtiment anglais armé en guerre et j'examinai cette frégate, qui se nommait le Seahorse, aussi bien que ce me fut possible, mais on ne m'en donna guère le temps. Je fus frappé de la grosseur de ses coronades, arme qui nous était à peu près inconnue à cette époque. J'admirai aussi
les poulies de retour de ses drisses de luine, que je trouvais très grandes par rapport aux nôtres; enfin, je me dis à moi-même que notre pauvre petite Badine ne brillerait pas à côté d'un navire de cette force. Cependant nous n'étions nullement faibles, eu égard à notre dimension, et notre équipage avait une force musculaire reman|uable. Xous avions bien quelques Provençaux à bord, mais le fond était Languedocien et avait été levé dans le golfe de Lyon. Les hommes étaient en général très beaux dans ces quartiers, où le recrutement n'était pas toujours facile. Ils excellaient dans la profession; seulement ils étaient criards et insubordonnés, mais le nouveau capitaine avait rétabli la discipline, et ce fut fort heureux, car à quelque temps de là nous fûmes chassés vigoureusement, et je ne doute pas que, si nous n'eussions bien exercé notre équipage, nous n'eussions été pris dans cette chasse.
Nous aperçûmes l'ennemi peu après le déjeuner, comme nous faisions route pour rentrer eu rade de Cagliari. Il était au vent à nous et s'en venait avec la brise du large, qui fraîchit, comme on sait, à mesure que le soleil monte. Xous reconnûmes parfaitement deux frégates de quarante canons et une corvette de notre force qui était un peu en arrière. Les frégates venaient sur nous sous toutes voiles et, nous, nous mouillions les nôtres avec la pompe à incendie, afin de ne pas perdre la moindre parcelle du pefit vent que nous ressentions. Enfin la brise du large nous arriva et en même temps des boulets envoyés par les pièces de chasse, dont un perça la bonnette (1) de bas; un autre écorcha uu peu la vergue de misaine et un troisième coupa l'itaque du petit hunier. Nous filions en attendant vers le cap de Poule, notre vieux pilote provençal côtier prétendant qu'il y avait là une crique dans laquelle nous pourrions entrer et une tour des gardes qui nous protégerait peutêtre en vertu de la neutralité; qu'il ne répondait pas de la cor-
(1) Voile que l'on mettait au dehors de la misaiae, lorsqu'on était vent arrière.
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vette, mais que, si nous la perdions, ce serait à la côte et que cela valait mieux que de la donner à l'ennemi. Le capitaine approuvait ce parti, qui était évidemment le meilleur que nous puissions prendre, et il encourageait les pièces de 8, que nous avions en retraite, à tirer vivement, parce que, disait-il, ça nous poussait. Du reste, il avait bon air sur son banc de quart et disait des mots fort drôles, tout en veillant à sa manœuvre. Ainsi, comme les frégates avaient d'abord mis le pavillon espagnol, il s'écria, tout en riant : ^ Ah ! ils nous prennent pour des abbés, mais à d'autres! «
La chasse dura près de deux heures; nous ne perdîmes heureusement personne, mais nos voiles furent trouées en plusieurs endroits. Lorsque les frégates, que nous avons su après être YEmeraudeQi VAcmène, nous quittèrent parce qu'elles ne pouvaient nous suivre dans la crique, à cause de leur tirant d'eau, elles étaient si acharnées à la poursuite qu'elles se gênèrent l'une et l'autre en venant au vent, pour nous envoyer une dernière bordée; elles nous firent ainsi peu de dommage.
Peu de jours après, nous prîmes un brick marchand anglais. Nous rentrâmes à Toulon au bout de nos vivres; mais, avant de quitter la Sardaigne, il arriva que plusieurs corsaires de Tunis opérèrent un débarquement à Saint-Pierre, s'emparèrent de cette petite île et en enlevèrent presque tous les habitants. A peine l'événement fut-il connu à Gagliari que le viceroi en appela à notre capitaine et le supplia de se porter sur les corsaires, afin de leur arracher leur proie et d'empêcher que les victimes de cette déprédation ne fussent emmenées en Afrique. Je dois ici rendre justice au brave Normand qui nous commandait. Il ne balança pas un moment, et l'équipage partagea ses sentiments de générosité.
Nous mîmes incontinent à la voile, décidés à faire lâcher prise aux maraudeurs, quels qu'ils fussent. Malheureusement nous arrivâmes trop tard, et les Chebeks avaient disparu. Cet enlèvement de gens paisibles, dont la masse se composait
presque entièrement de femmes et d'enfants, est, je le crois, le dernier exploit des Barbaresques sur cette côte et même ailleurs. Je suppose que des représentations sérieuses furent faites au bey de Tunis, les armements en question étant sortis de cette régence; mais aucune mesure militaire ne fut prise par les grandes puissances pour mettre fin à ces pillages des forbans de la Méditerranée. Ce n'est que plus tard, et lors(|ue la paix générale fut établie, que l'Angleterre se décida à une attaque vigoureuse contre Alger. Cette attaque obtint une sorte de succès et délivra plusieurs esclaves chrétiens, mais elle ne coupa nullement la racine du mal. C'était à la France, respirant à peine et encore sous le coup de ses anciens désastres, que cet honneur était réservé. C'est elle qui devait affranchir les côtes d'Espagne et d'Italie de ces tributs honteux de chair humaine qu'elles payaient de temps à autre aux barbares et le commerce de toutes les nations de ses sacrifices annuels. Alger fut pris un beau jour, ses milices turbulentes exportées et la piraterie extirpée radicalement, le tout pour venger un coup d'éventail que le Dey, dans un moment de colère, avait fait mine de porter à notre consul général. Vengeance, certes la plus noble et la plus utile en ce qu'elle rendait un service éminent à l'humanité et à la civilisation, en même temps qu'elle prouvait ce que peut le grand pays de France, quand il est révolté par un outrage!
A mon arrivée à Toulon, mon frère puîné, à qui la mer n'allait pas, trouva moyen de la quitter, mais il fut immédiatement remplacé par mon troisième frère Kichild, qui, grand comme un baliveau, arrivait du Limousin à seize ans, sans jamais avoir servi. Le caractère de ce dernier était particulier. On n'a jamais vu un jeune homme plus calme et d'un sangfroid plus imperturbable. Il avait pour principe de ne se hâter en aucune circonstance. Il servit six mois comme novice et, au premier examen, il passa élève sans difficulté. Voici sou court dialogue avec M. Monge. Celui-ci lui demanda d'abord le plus
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grand diviseur commun. Je ne me rappelle pas la réponse, mais l'examinateur lui dit : '^ Vous avez vu autre chose que rarithmétique? — Oui, monsieur. — La géométrie. — Oui. — L'algèbre peut-être. — Oui. — Allez vous asseoir, n II faut savoir que, depuis la Révolution, on commençait à s'adonner aux sciences exactes dans les provinces, et qu'un vieux chanoine ami de mon père avait pris soin d'enseigner quelques principes à Richild, qui, étant lui-même porté par le goût vers les mathématiques, avait fait de notables progrès.
JVous voilà donc acheminés tous deux comme on pouvait l'être à cette époque, c'est-à-dire, assurés de manger le pain de la République, jusqu'à ce que nous fussions tués ou mis hors de service par quelque chose d'approchant, mais rien de plus. Nous courûmes, depuis, des fortunes diverses, nous étant séparés à Gênes bientôt après. Cette séparation devait être éternelle, car le pauvre garçon mourut sans que j'aie eu le plaisir de le revoir. Il était devenu assez promptement lieutenant de vaisseau et lieutenant estimé. C'était un homme de mérite et qui eût fait son chemin. Il s'était distingué à bord du Bulldog, corvette prise sur les Anglais et qu'on avait armée, comme on avait pu en Italie. On parla peu de cette affaire, parce que le coup de main véritablement très hardi qu'il fallut entreprendre était forcé, pour ainsi dire, mais il n'en fait pas moins grand honneur aux sous-ordres qui l'exécutèrent.
Qu'on se représente en effet un bâtiment, assez mal installé, et à bord duquel le service se faisait comme il plaisait à Dieu par un équipage formé de bric et de brac, enlevé du môle d'Ancône plus d'une heure avant que le capitaine et les officiers, qui étaient tous au bal, aient connaissance de l'événement. C'est ce bâtiment qu'il s'agissait d'aller reprendre à plus d'une lieue au large avec le seul secours de deux canots qui étaient à terre. Le problème était difficile, et cependant il fallait le résoudre ou se préparer à subir un jugement humiliant. On n'hésita pas. Un bateau du pays, qui avait sur son avant une
pièce de quatre et qui servait à faire arraisonner les navires du commerce, reçut les équipages des deux canots. In autre bateau plus petit, et dans lequel se jetèrent quelques marins et quelques braves officiers de la garnison, se joignit à lui, et puis voilà ces messieurs en bas de soie qui poussent au large pour aller reprendre le Bulldog ou périr. Ils réussirent. La frégate, retenue au large par le calme, ne put venir au secours de sa prise, que les bateaux capteurs abandonnèrent en y laissant plusieurs hommes ivres-morts, après avoir reçu quelques boulets de la petite pièce dont nous avons parlé. Ce coup de main était très beau, et il ne lui manquait que là-propos pour faire ou du moins pour commencer la renommée de ceux qui osèrent l'entreprendre. Malheureusement ils ne pouvaient faire autrement, étant tous compromis plus ou moins par le premier enlèvement.