CHAPITRE V
Le Saint-Hilaire. — L'escorte des coDVois. — Je suis nomme second. — Le capitaine et mes camarades. — Gênes. — Un corsaire mahonais.
— La paix. — J'embarque sur la Badine, comme officier. — Saint- Domingue. — Nos passagers. — Circa pectus erat. — Cherbourg. — Brest. — Duniierque. — Armement de V Alerte. — Voyage au Sénégal.
— Mon ami le greffier. — Les noirs et les Maures de l'île Saint-Louis. — Nous ramenons le gouverneur évincé à Cherbourg. — V,' Impétueux et son état-major. — Les rapports entre lieutenant et enseigne. — Tous ont le grand désir de se distinguer.
Je reviens sur mes pas.
Je continuai à naviguer sur la côte et passai successivement à bord de plusieurs navires. Je m'arrêtai enfin à bord d'un chebeck de dix canons, appelé le Saint-Hilaire, où je m'embarquai comme troisième officier et commençai dès lors celte escorte des convois que je ne devais plus quitter qu'à la paix, dès que j'eus tàté de cette navigation côtière, pleine de chances, mais aussi divertissante à plusieurs égards. En moins d'un an, je fus second de cette barque, ayant deux camarades à peu près de mon étoffe et quatre élèves. De plus, le chef de timonerie était mon ami Guillois, depuis capitaine de vaisseau. Notre vieux maître calfat, qui était un homme d'expérience et d'un bon jugement, disait en parlant de nous tous : « Le bon Dieu les fait et puis il les assemble, n
Il est certain qu'il eût été difficile de trouver une réunion plus complète déjeunes gens gaillards, alertes et décidés à tout entreprendre. Je n'ai encore rien dit du capitaine, mais il ne
perdra pas pour attendre. C'était un Xormand de taille ordinaire, fort comme un cheval, et qui nous parut d'abord peu avenant; mais nous ne tardâmes pas à voir que, sous une écorce assez rude, il cachait un bon cœur et même un bon caractère. Il provenait du commerce, comme la plupart des officiers de ce temps ; mais le long séjour qu'il avait fait sur les vaisseaux de guerre l'avait poli jusqu'à un certain point. Il parlait volontiers, et son jargon maritime était quelquefois très plaisant. Il chantait bien et nous égayait souvent après boire par des chansons qui n'étaient pas sans mérite. Bref, il avait compris les jeunes gens dont il était entouré, ne leur en voulait pas d'être jeunes, et reconnaissait hautement la supériorité de leur éducation. Il se revanchait par son expérience navale, qui était bien au-dessus de la nôtre, et au total nous l'aimions et l'estimions. Il se nommait Lephay, et il est mort capitaine de vaisseau après avoir perdu un bras vers la fin de la guerre.
Nous allâmes à Gênes et nous restâmes quelques semaines dans ce port. Là se passèrent plusieurs scènes, tantôt sérieuses, tantôt comiques, dont je rapporterai quelques-unes, afin de donner une idée de notre manière d'être dans ce temps-là. Nous étions amarrés à quatre dans la darse et nous fournissions l'équipage d'un petit bateau que le commandant de la place maintenait à la chaîne, dans le but de s'assurer si les pêcheurs qui allaient en mer étaient munis d'une permission. L'élève qui était de service sur cette sorte de stationnaire avait mission de vérifier les laissez-passer délivrés par l'état-major et de ne laisser partir aucun pêcheur qui ne serait pas porteur de cette pièce essentielle. Jusque-là tout était régulier. Mais ce qui ne l'était pas autant, c'est (jue le commandant susdit faisait attendre les pêcheurs, avant de leur délivrer leur papier, plus longtemps qu'ils ne l'eussent voulu, et qu'en outre on exigeait dans ses bureaux deux francs par bateau, ce qui semblait dur aux Génois. Comme ceux-ci étaient fort avisés, ils s'imaginèrent qu'en contant leurs griefs aux élèves chargés de contrôler les
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sorties, ils ohtieudraieut un adoucissement quelconque, et ils ne se trompèrent pas, car les élèves de ce temps de désordres étaient très accommodants et très humains. Ils comprirent le désagrément qu'éprouvaient les pêcheurs et ils compatirent à leur fâcheuse position, en ne se montrant pas rigoureux ohservateurs de leur consigne. Les pêcheurs reconnaissants ne laissaient pas leurs jeunes protecteurs manquer de poisson, ni de fruits. Mais les complaisances de nos jeunes gens allèrent si loin que les recettes de l'état-major en souffrirent hientôt considérahlement. De là des éclaircissements, et enfin la découverte du pot aux roses. Le général qui commandait en ville, prit fort bien la chose et eu rit de tout son coeur.
Nous quittâmes Gênes pour rentrer à Toulon, où nous arrivâmes bientôt et où nous reprîmes nos allures le long de la côte. Dans une de nos sorties, on nous dénonça un corsaire mahonais, qui devait être caché dans les iles d'Hyères. Nous allâmes l'y chercher et nous le trouvâmes effectivement, qui faisait sa soupe dans une crique à l'est de l'ile du Levant. Nous le surprîmes certainement, et néanmoins nous ne pûmes l'empêcher de faire voile, car il avait une soixantaine de grands gaillards fort alertes et qui n'avaient pas la moindre envie de venir à Toulon. Heureusement la volée, qui renversa brusquement sa marmite, coupa sa longue antenne à quelques pieds au-dessus de la drisse. Le corsaire ajusta sa voile comme il put et nous obligea à le chasser jusqu'au soir. Enfin, cependant, nous nous en emparâmes et, peu après, nous en prîmes deux autres. Nous étions devenus un épouvantail pour les Alahonais. Enfin, un bon jour, la paix se fit. La paix, mon Dieu! qui comprendra l'effet magique que ce mot fit sur nous. Le premier mouvement ne fut pas un mouvement de joie, car nous doutions encore, et puis nos oreilles n'étaient pas faites à ce mot, pas plus que nos habitudes à la chose. La faculté d'aller et de venir sans être perpétuellement sur le qui-vive, la reprise des armements commerciaux, les congédiements de nos
marins, mais c'était trop de biens à la fois, sans compter la circulation de l'argent (|ui commençait et dont, pour ma part, je fus ébloui. Jamais je n'avais eu en ma possession que des sommes très minimes, et je n'exagère rien en disant que de ma vie je n'avais jamais passé par la même porte eu compagnie d'une centaine de francs. Comme, durant le dernier voyage d'Italie, j'avais été fait officier, j'eus à recevoir, en rentrant, quelques mois de solde, qui me parurent un pactole. Il est vrai que mes besoins augmentèrent en conséquence de ma nouvelle position, mais aussi que de jouissances! D'abord une chambre à terre, puis le spectacle, le café, sans compter que je montai ma garde-robe en véritable jeune homme. Je ne fis pas de folies néanmoins, parce que, immédiatement transplanté sur la Badine où j'avais servi quelques années auparavant, je ne tardai pas à filer pour Saint-Domingue.
Je quittai avec regret le capitaine Lephay et mes amis du Saint-Hilaire, mais enfin je les quittai pour m'en aller au large. Je n'avais point encore franchi le détroit, et, malgré toutes les peines que je m'étais données pour me faire envoyer à Brest, je n'avais pu y réussir. Je sentais que je perdais mon temps désormais à la côte de Provence et qu'il était temps de la quitter, si je ne voulais pas borner ma carrière en continuant cette petite navigation. Je passai sur la Badine, qui devait aller à Saint-Domingue, avec l'expédition de l'amiral Ganteaume, et bientôt nous fimes voile. Afous naviguâmes de concert avec elle pendant quehjue temps, mais enfin nous nous séparâmes pour ne nous rejoindre (ju'à Saint-Domingue. Nous eûmes là, en arrivant, un spectacle fort pénible. C'est celui de deux de nos vaisseaux qui avaient donné sur les roches. L'un d'eux s'en tira, mais l'autre ne put en être arraché. On ne comprend guère comment un tel malheur arriva; le temps était superbe, la brise fraîche du large et toutes les circonstances favorables pour entrer. Il est vrai (|ue les noirs avaient enlevé les balises, mais comment l'armée de l'amiral Villaret-Joyeuse,
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au mouillage depuis plusieurs jours, ne les avait-elle pas rélablies? Comment le Alajor général n'avait-il pas eu soin d'envoyer des pilotes au-devant des divisions qui arrivaient? D'autre part, comment des vaisseaux qui mettent en panne sur une côte, mettent-ils en panne, le cap à terre, lorsqu'ils sont très près? Il était clair que cette manœuvre les obligerait à un virement de bord, lorsque l'eau viendrait à leur manquer et qu'ils n'auraient pas le temps de prendre assez d'ère pour assurer l'évolution. Je ne sais si on fit ces objections aux capitaines lors de leur jugement; mais je crois que la cliose se passa beaucoup mieux pour eux qu'ils n'avaient sujet de l'espérer, si on eut été plus rigoureux pour la perte des vaisseaux en ce temps-là. Je ne relèverais pas cet événement fâcheux, si nous étions corrigés depuis longtemps du laisser-aller avec lequel nous procédons aux jugements de ces sortes d'afFaires; mais, quoique la marine ait beaucoup gagné depuis, sous d'autres rapports, elle n'a fait aucun progrès sous celui-là.
Nous débarquâmes, en arrivant, les deux compagnies que nous portions, et nous commençâmes à nous nettoyer après en être délivrés. C'étaient de braves soldats et des officiers fort recommandables sans doute; mais on connaît l'extrême embarras qu'occasionnent toujours aux bâtiments de guerre ces sortes de cargaisons, et la satisfaction qu'éprouvent les marins lorsqu'ils les mettent à terre. Parmi nos passagers il y avait un jeune médecin, qui était recommaudable à plus d'un titre; il avait une prestance remarquable et, à ce qu'il paraissait, beaucoup de science, en dépit de son jeune âge. II savait le grec, comme le démontrait un Anacréon qu'il avait sans cesse à la main, et s'exprimait d'ailleurs avec une rare élégance. Il avait trouvé à bord à qui parler, beaucoup plus qu'il ne le supposait probablement, car je n'ai jamais vu de stupéfaction pareille à la sienne, lorsque notre capitaine, qui avait l'air d'un grossier matelot, se révéla à lui d'une manière aussi inattendue qu'elle était irrécusable. J'étais de quart et il ventait bonne
brise, ce (|ui nons faisait incliner un peu. Le capitaine s'était affourché sur le gaillard, ce qui signifie qu'il avait écarté raisonnablement les jambes, afin de défier le roulis. Tout à coup un éclat de bois provenant d'un réa de poulie fut projeté si fortement qu'il vint se ficher dans le bordage du pont, précisément entre les jambes susdites. Or, comme le capitaine ne bougea pas, le docteur s'écria, en me regardant a ... illi rohur et œs triplex ^^ , etc. etc.. Mais je ne pourrais peindre son étonnement lorsque le capitaine lui dit tout à coup : « Docteur, vous oubliez circa pectus erat. » C'est qu'en vérité on se serait autant attendu à voir le cabestan faire une pareille observation que le brave capitaine. Il était très instruit et savait ses classiques sur le bout du doigt.
Nous avions aussi un jeune élève de l'Ecole polytechnique. Non seulement il était au-dessus de nous tous en fait de sciences, mais il avait en outre toutes les parties d'un homme bien élevé, et on le considérait beaucoup à bord. J'eus la bonne fortune de l'avoir de quart avec moi, et nos causeries étaient sans fin, malgré l'immense supériorité qu'il avait sur moi en mathématiques et en littérature. C'est que les élèves de l'Ecole polytechnique, dans ces commencements, ne négligeaient pas cette dernière partie autant qu'ils l'ont négligée depuis et qu'ils étaient généralement distingués par d'autres connaissances que celles des sciences exactes. On les appelait à Paris les « Don Quichotte du bon goût «, et ils méritaient cette appellation par la manière dont ils faisaient justice des pièces de théâtre, vieilles ou nouvelles. On leur doit la réhabilitation de la vraie poésie et le rajeunissement de la gloire, alors un peu oubliée, de Corneille et de Racine.
Je ne me mêle pas de ce qui se passa alors dans cette partie de l'île, ni des événements qui s'y succédèrent. Arrivés à temps pour voir les ruines de la capitale encore fumantes, nous quittâmes la colonie bientôt après, pour rentrer en France, y prendre de nouvelles troupes et recommencer le voyage. Nous
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nous présentâmes devant Brest, mais nos coups de canon réitérés ne nous ayant point attiré de pilote, nous n'osâmes pas donner dedans et notre capitaine se décida à laisser courir pour Cherbourg, où nous entrâmes le surlendemain. C'était la première fois que je voyais cette belle côte de Xormandie, que j'ai visitée depuis à satiété. L'établissement du port militaire n'était pas à beaucoup près ce qu'il est devenu depuis, et la rade me semi)la peu sûre, car la digue ne s'élevait point encore au-dessus des marées de l'équinoxe. Comme nous étions en paix avec l'Angleterre, j'eus là occasion de voir bon nombrede bateaux de Jersey et de Guernesey, et jeu admirai l'élégante construction, ainsi que la bonne mine de leurs équipages.
On nous renvoya à Brest avec un pilote de la .\Ianche, qu'on nous mit à bord. Xous y arrivâmes avec une belle brise d'ouest, la veille du pardon de Gouesnou.
La pauvre Badine, vieille et un peu disloquée par les grosses mers que nous avions trouvées sur le banc de Terre-Xeuve, dut entrer dans le port pour s'y calfater avant de reprendre le large, et nous profitâmes de ce répit pour débarquer. Nous nous étions brouillés avec notre capitaine et nous résolûmes de le quitter tous ensemble, ce qui était facile à cette époque. Je fis comme les autres, sans pouvoir m'en donner à moi même une raison satisfaisante, car j'aimais le capitaine, loin de lui en vouloir, et j'aurais dû le défendre, lorsqu'on l'attaquait dans le carré. Mais je cédai à la camaraderie, comme on fait dans le jeune âge, et si je n'eus pas à m'en repentir plus tard, c'est par un i)onbeur qu'il n'était pas raisonnable d'espérer.
Je séjournai à Brest quelques semaines seulement et c'en fut assez pour me le faire prendre eu grippe. D'abord il me sembla noir, sale outre mesure et désagréable de toute façon, à cause du peu de facilité qu'où y trouvait pour se nourrir. Peu habitué alors à vivre à terre, je ne me faisais pas à la nécessité d'aller chercher mon dîner de chaque jour dans les vilaines échoppes qui foisonnaient sur le quai, et je trouvai les rares
62 MEMOIRES DU VICE-AMIRAL BAROX GRIIEL
restaurants qu'il y avaiteu ville beaucoup tropcliers. Toutcela, joint à la pluie presque continuelle, me déplaisait, et je saisis la première occasion qui se présenta pour m'en éloigner. On eut besoin d'envoyer quelques officiers à Dunkerque à celte époque et ou m'y expédia. Je devais passer par Paris, où je m'arrêtai quelques jours, et ce voyage me sembla charmant.
J'avais été embarqué, à mon arrivée à Dunkerque, comme second sur une gabarre qu'on chargeait pour le Sénégal. Xous étions deux officiers sur cette barque et un élève, avec l'accompagnement ordinaire du commissaire et du major. Nous eûmes en outre plusieurs officiers passagers, car nous devions transporter une compagnie du Al' de ligue. En même temps que nous armions, nous fréquentions les cafés, comme c'était alors l'usage, et nous vivions fort bien avec messieurs de la garnison. Parmi les officiers se trouvait AI. Cambronne, célèbre depuis et qui était, en attendant sa célébrité, un des bons vivants de la caserne. Nous devions nous retrouver plus tard, et certes, ni lui, ni moi, ne pouvions prévoir que ce serait au milieu des combats perpétuels de la campagne de France. Xous nous rappelâmes avec plaisir notre séjour à Dunkerque, en déjeunant au bivouac peu après Champaubert.
L armement de V Alerte, — ainsi s'appelait la gabarre eu dépit de sa lourde charpente, — ne pouvait être éternel. Il prit fin comme toute chose, et nous dûmes faire voile avec notre chargement et nos soldats passagers pour nous rendre au Sénégal, où nous arrivâmes sans incident remarquable.
Je trouvai là un ancien employé que j'avais connu à Paris et qui passait pour assez mauvaise tète, quoiqu'il fût sans contredit un homme de mérite. Peut-être est-ce parce qu'il avait trop de mérite qu'on ne s'accommoda pas longtemps de lui dans les bureaux? Il ne put y être conservé, malgré l'amitié de Fain, qui réussit à l'envoyer au Sénégal, comme greffier de la colonie, sans beaucoup de peine. C'est que déjà l'ongle du lion se faisait sentir et (|u'on éloignait volontiers les hommes qui se
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montraient trop fortement empreints de la fierté républicaine. Le susdit clochait de ce pied-là, et on l'envoya volontiers au large pour cette raison. Il eut le bonheur de trouver une excellente bibliothèque, rassemblée par les soins de ses prédécesseurs, et, comme son greffe lui donnait le moyen de vivre doucement, à la manière du pays, il se trouvait heureux. Il se plaignait seulement de ne pas trouver à qui parler dans la colonie, et, pour s'étourdir sur ce désagrément, il venait de fomenter une petite révolution au moment où nous arrivâmes. Quand je dis fomenter, ce n'est peut-être pas le terme propre, et je ne voudrais pas charger sa mémoire d'un fait de cette nature, légèrement. Je crois plutôt qu'il laissa faire; car, comme il était et par ses talents et par son caractère très audessus des Sénégalais de ce temps, je n'admets pas qu'ils se fussent décidés à déporter leur gouverneur sans l'assentiment de iM. le Greffier.
Quoi qu'il en soit, le bureau des colonies approuva, et nous rapportâmes en France le gouverneur dépossédé.
Il y avait à cette époque sur l'ile Saint-Louis un seul blanc établi et je ne sais combien de quasi-blancs, mais de blanches, point. Le sol était peu cultivé et, hormis le mil, on n'en firait aucun secours. Les légumes étaient si rares qu'on s invitait, lorsqu'on avait une salade à offrir à ses hôtes. Du reste, le poisson était abondant et les volailles pas chères. Il arrivait quelques goélettes pour la traite de la gomme et de temps en temps de gros négriers, mais qui ne faisaient que prendre langue en passant et se rendaient ensuite dans le sud. C'est que le Sénégal n'était pas un marché pour eux et que les Yoloffs de cette partie de la côte étaient libres. Quels beaux noirs! et comme j'étais frappé de leur tournure, lorsque je les rencontrais dans la campagne avec leurs grandes zagaies! Plusieurs d'entre eux étaient réellement remarquables. J'ai vu dans l'autre sexe une seule femme parfaitement belle de forme et qui n'avait d'autre défaut que d'être colossale.
Les Maures, qui circulent constamment entre le fleuve Sénégal et le désert, sont, comme on sait, extrêmement jaloux de leurs femmes, qui ne sont jolies que dans leur toute première jeunesse. J'ai vu parmi elles des figures ravissantes, devant lesquelles un peintre se serait extasié, et des enfants également charmants; mais la vie que mènent ces peuples est tellement dure que la beauté ne peut se conserver chez elles. Il serait difficile de faire comprendre à nos poupées civilisées comment on peut aimer, ou même supporter, une vie pareille à celle que mènent les dames maures les plus huppées; et il est douteux que la plus pauvre de nos paysannes voulût changer de sort avec n'importe quelle princesse du désert, bien que cette dernière ait des milliers d'arpents de sable à sa disposition, qu'elle voyage sur un chameau et qu'elle soit servie avec empressement par des esclaves. Quant aux hommes, leurs pérégrinations continuelles les endurcissent de boune heure, et leur force musculaire considérable se conservejusqu'à un âge avancé. Les plus riches ont des chevaux, mais cela ne les exempte pas des misères inhérentes à leur genre de vie. On a blâmé avec raison leur fanatisme cruel, leur avidité et les maux qu'ils font souffrir aux malheureux naufragés qui tombent entre leurs mains; mais il faut avouer que, les comblassent-ils de faveurs et les traitassent-ils en frères, peu de marins s'accommoderaient de la misérable existence du désert. Ces Maures, répandus sur tout le littoral africain, depuis le cap Spartel jusqu'au cap Blanc et même un peu plus bas, sont pasteurs; mais ils sont aussi pillards ou guerriers — comme on voudra — et dominent en général les peuplades noires par l'ascendant d'une demicivilisaliou. Ils sont aussi marchands et de manière à ce que tout le commerce passe par leurs mains. Tantôt ils protègent les caravanes, et tantôt ils les pillent; mais toujours ils les dominent, et elles ne peuvent se rendre du Sénégal à Tanger que sous leurs auspices.
Je passai quelques jours à terre chez mon ami le greffier.
qui m'avait accueilli avec empressement et qui me faisait manger des outardes tant qu'il pouvait. Nous nous oubliions quelquefois à causer jusqu'à deux heures du malin. Il me raconta l'histoire de son prédécesseur, qui lui avait laissé une excellente bibliothèque et qui, étant un homme lettré, avait dû faire une figure singulière au milieu des Maures, des noirs, des capitaines traitants de gomme et autres blancs ou soi-disant tels, qui formaient seuls la population du Sénégal. Eh bien, ce séjour prolongé sur ce plateau de sable qu'on appelle l'ile Saint- Louis, au milieu des êtres les plus éloignés de la civilisation et de ses agréments, sous une chaleur incandescente qui pouvait faire croire qu'on était dans le vestibule de l'enfer, avait été très utile à ce pécheur endurci. Tombé dans un milieu pareil après les délices de Paris, avec ses bas de soie et ses lunettes, il eut heureusement le temps de s'amender et de devenir honnête homme in extremis. 11 avait établi une croix de canne à la tête de son lit, ce qui n'était pas commun en ce temps-là, et il y faisait dévotement ses prières. C'était aussi édifiant qu'extraordinaire pour un habitué du Palais-Royal. II est vrai que, pour ne pas renier tout à fait sa philosophie, il recouvrait l'emblème sacré d'un rideau et que ce ne fut qu'après sa mort qu'on le trouva. Au reste, cette faiblesse est plus commune qu'on ne le croit, et surtout parmi les militaires; il fallait, à l'époque dont je parle, quelque courage pour en triompher.
Nous quittâmes le Sénégal après y être restés en station, et nous rapportâmes en France le gouverneur évincé. C'était un chef de bataillon, qui était décoré d'une balafre à la joue et qui ne manquait ni de talents ni de courage. Je ne sais pourquoi il avait déplu aux Sénégalais, ni comment il avait pu être enlevé si facilement, puisqu'il commandait les troupes. Il se plaignait fort de quelques personnes qui ne l'avaient ni soutenu, ni secondé, etc.. Mais, comme ces sortes d'excuses sont banales en pareil cas, nous ne les admîmes qu'à titre de poli-
tesse. Du reste, il avait une cave excellente et nous eussions eu bien mauvaise grâce de douter de ce qu'il racontait en buvant son vin, qu'il ne nous épargnait pas. Nous faisions fort mauvaise chère, car le peu de volailles que nous avions pu nous procurer à Saint-Louis ne nous menèrent pas loin, et V Alerte marchant comme une bouée, nous avions le temps de maigrir avant de prendre terre à la côte de Bretagne, où nous nous rendions. Le capitaine tomba malade et l'élève aussi. Heureusement, nous suffîmes, mon camarade et moi, aux besoins de tous les jours, mais, grand Dieu, quels quarts que ces quarts de six heures avec une nuit de quatorze heures! J'ai eu le loisir de faire des réflexions dans cette éternelle bordée de Sainte- Amure, car je n'avais personne avec qui échanger une parole. J'en étais réduit à écouter les matelots qui chantaient ou discouraient dans trois ou quatre langues différentes. Comme j'étais doué d'un haut appétit et que le pain ne nous manquait pas, je mangeais des beurrées énormes. Ma logeuse de Dunkerque m'avait fait préparer sous ses yeux deux grandes potiches d'excellent beurre flamand.
Nous arrivâmes enfin malgré le peu de marche de la gabarre et nous prîmes terre à Cherbourg. Le calme nous obligea de mouiller un peu après que nous eûmes dépassé le feu des Casquets durant la nuit, et bien nous en prit, car au jour je jetai le loch moi-même pour neuf nœuds de courant le long du bord. Nous étions dans la Déroute, où un pêcheur vint nous prendre et nous piloter jusqu'à Cherbourg.
Nous avions eu la coquetterie de peindre V Alerte, avant d'arriver. Personne, en la voyant, ne se fût douté de la longue traversée qu'elle venait de faire. On l'entra immédiatement, et une grande preuve de la mauvaise chère que nous avions faite, les uns et les autres, c'est que, bien qu'il fut amarré bord à quai, aucun de nous, le capitaine excepté, ne songea à descendre à terre avant de s'être bien rempli l'estomac. Il est vrai que le gouverneur avait eu l'attention d'envoyer à bord tout ce
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qu'il avait trouvé chez le premier rôtisseur venu, et qu'il y avait sur notre table, naguère si frugale, de quoi nous occuper agréablement. Nous nous en donnâmes à cœur joie, et cette fringale dura tout le temps que nous restâmes à Cherbourg.
Il y eut, peu après notre arrivée, un incendie dans le voisinage du port; je m'y rendis avec l'équipage et nous en fûmes bientôt maîtres. Je ne parlerais pas de cette circonstance, n'était qu'elle donna lieu à un tour de force d'un de nos matelots qui, à demi ivre, était monté du premier jet sur le faîte de la maison avec ses sabots et qui se laissait glisser tout debout sur la pente du toit. Il fut heureusement arrêté par le petit rebord qu'établissait le canal de la gouttière, sans quoi il eût été précipité de plus de soixante pieds de haut sur le pavé.
Xous reçûmes l'ordre de nous rendre à Lorient. J'emportai de Cherbourg une idée assez riante, à cause du bon accueil que nous avions reçu. Du reste, je m'occupai assez peu des travaux de ce port célèbre, qui étaient peu actifs en ce temps-là.
Arrivés à Lorient, on donna le commandement de la gabarre à un vieux lieutenant de vaisseau. Je ne sais pourquoi je m'étais figuré — moi qui en étais le second — que cette qualité de second me donnait des droits à la commander. Cette idée me traversa la tète, mais je ne fis pas la folie de commencer des démarches; en conséquence, et comme on armait le vaisseau V Impétueux, je me laissai mettre dessus sans mot dire. Bien m'en prit, car je tombai là avec un état-major recommandable, à la tète duquel était un homme de premier mérite, L'Hermitte (1) de l'Inde. J'ai plus appris dans le cours d'une année passée à bord de ce vaisseau que je n'avais fait jusque-là, en ce qui concerne le service d'un bâtiment de
(1) L'Hermitte (Jean-Marthe-Adrien), amiral françai.s, baron de l'Empire, né à Coutances en 1766, mort au Plessis-Picquet près de l'aris en 1826. II avait capturé dans ses campagnes, mers du .Vord, des Indes et de Chine, 130 navires anglais, fait 1 600 prisonniers, pris 229 canons et plus de 10 millions de marchandises.
guerre, dans toute ma précédente navigation. Il est vrai qu'avec un capitaine comme le nôtre, pas un moment n'était perdu. C'étaient des exercices continuels, faits à blanc d'abord, mais plus tard nous tirions le canon eu réalité, et nous apprenions méthodiquement à nous servir des petites armes.
Nous ne tardâmes pas à nous rendre à Brest et, à peine sur cette rade, nous apprîmes que la guerre était déclarée de nouveau. Ce fut une raison de plus pour continuer nos exercices et pour les faire sous voiles, lorsque le temps le permettait. Nous appareillâmes fréquemment dans ce dessein, et nous ne revenions d'ordinaire prendre notre corps mort que lorsque tout était terminé, M. L'Hermitte maniant sou vaisseau comme un canot et le mettant sous voiles sans plus de difficultés. Cette manœuvre a pris faveur depuis, et, comme elle est devenue habituelle plus tard, on s'est prêté dans l'accastillage et aussi dans la façon de placer les ancres, etc., à la faciliter. Alais, de mon temps, il fallait la croix et la bannière pour appareiller un vaisseau ; les choses ont bien changé depuis.
J'ai parlé de l'état-major. Il était, ainsi que je l'ai dit, recommandable et même distingué pour le temps. Il y avait bien dans le nombre quelques personnes un peu trop sujettes aux vapeurs de l'après-diner; mais les lieutenants étaient marins et c'est ce qui importait. Quant à nous autres enseignes, nous étions regardés avec raison comme des novices, et quoiqu'on ne nous traitât pas comme tels, nous nous serions donné de garde de ne pas laisser partout le haut bout ta messieurs les chefs de quart; c'est qu'à l'époque dont je parle, il y avait une grande différence entre un lieutenant et un enseigne, lorsqu'ils étaient tous deux sur un vaisseau.
Le premier était chef de (|uart, et le second se tenait, par rapport à lui, dans une réserve continuelle, même hors de service. On attachait une importance réelle au rôle de lieutenant, principalement eu escadre, et il résultait de cette opinion que ces messieurs avaient la conscience de leur valeur. Leur tenue
et leurs manières s'en ressentaient, et, bien qu'ils fussent eu général de bons camarades, ils se familiarisaient peu avec leurs subalternes immédiats. Le service ne perdait pas à cela, et on avait alors plus de respect pour les grades qu'aujourd'hui; les lieutenants jouissaient de plus de considération personnelle, par exemple, que les capitaines de vaisseau d'à présent, et du petit au grand tout le monde s'estimait davantage. Nul n'eût souffert qu'on portât la moindre atteinte à ce qu'il croyait lui être dû, en affectant une sorte d'égalité. Comme on allait fort peu dans le monde, les jeunes gens disposés à s'émanciper avaient infiniment moins d'occasions qu'ils n'en ont de nos jours pour primer leurs supérieurs, et le mérite de salon était à peu près inconnu. Ce n'était guère que par son aptitude comme marin qu'on pouvait se faire distinguer. Il y avait sans doute des exceptions, surtout dans les ports de l'Ouest, où on était par nature fort accueillant, maison était encore trop près de la Révolution pour que l'épaulette fût une garantie et pour qu'on admît dans sa maison le premier venu, uniquement parce qu'il était officier. C'est ce qui rendait les fréquentations rares, et d'ailleurs la discipline, qui se rétablissait à vue d'œil, laissait peu de temps aux beaux, quels qu'ils fussent, lorsqu'ils étaient embarqués. Les préfectures, qui venaient de naître, n'étaient point, comme elles le sont devenues depuis, un lieu de rendezvous général, et le cercle qui y figurait était fort restreint. A bord on faisait non seulement la garde, mais le quart comme à la mer, dès que le bâtiment figurait sur la rade. C'était l'excès du bien, mais un excès fort gênant, et je me souviens avec peine d'avoir mangé mon dîner sur le pont plusieurs fois, en vertu de l'ordonnance que notre commandant faisait suivre à la lettre. C'était dur lorsqu'on était amarré sur un corps mort et qu'on n'avait pas de voile en vergue, mais c'était peut-être nécessaire pour ramener l'ordre. Au reste, tous les vaisseaux ne se soumettaient pas à cette rigoureuse exactitude, et, pour cette raison, on nous appelait, en plaisantant, les esclaves. Heureuse-
ment nous étions en fonds pour répondre aux mauvais plaisants, et, comme V Impétueux avait une supériorité incontestable sur tous les autres bâtiments, notre amour-propre était à Taise.
Je ferais rire maintenant si je rapportais nos conversations habituelles et nos préoccupations de tous les jours. Nous avions véritablement un grand désir du bien et l'envie de nous distinguer. iVos entretiens roulaient toujours là-dessus, et ils étaient animés par le spectacle continuel du blocus qui venait de s'établir devant Brest. Nous faisions des projets à perte de vue pour la descente en Angleterre, dont il commençait à être question. Cette disposition de notre esprit donna lieu à une publication fort courte, mais très énergique, destinée à faire connaître au pays le caractère des marins. Elle devint une sorte de programme, et comme elle partait de notre vaisseau, elle appela l'attention de l'autorité sur son état-major, dont cinq officiers furent appelés plus tard à Paris pour faire partie du corps d'élite destiné à figurer au premier rang, lors de la descente.