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CHAPITRE VI

Projet de descente en Angleterre. — Le camp de Boulogne. — Ardeur patriotique des soldats et des marins. — Création des marins de la Garde.

— Lannion. — Ma canonnière. — Je suis nommé lieutenant. — Le capitaine Lion. — Hospitalité bretonne. — Je suis appelé à Paris pour faire partie de la Garde des Gonsuls. — Notre cantonnement à Courbevoie. ■ — Oificiers et marins. — De Rouen au Havre. — Dîners et réceptions. — Le colonel Soulès. — Du Havre à Boulogne. — Vimereux. — Bals et (êtes. — J'ai la chance d'échapper à une frégate anglaise. — Tout est prêt. — L'escadre de l'amiral de Villeneuve. — - Une nouvelle coalition.

— La plus belle armée qu'on ait vue en F'rance.

Tout s'animait sur la côte, depuis Rayonne jusqu'à Duukeique. Partout on mettait sur le chantier des chaloupes canonnières, des bateaux plats, portant uue pièce de 24 et des péniches armées d'un obusier. Les matériaux affluaient; les ouvriers montraient le plus grand zèle, et on peut dire que l'esprit de nationalité faisait des miracles.

Dans les ports plus rapprochés du lieu d'embarquement, on construisait une sorte de navires à trois quilles pour porter les chevaux et qui étaient aussi pourvus d'une batterie de long en long. Enfin on ne négligeait rien pour que l'armée expéditionnaire eût sous la main les moyens d'entreprendre son immense opération. L'argent ne manquait pas, et ce nerf de la guerre rendait tout facile.

On commença par se moquer, en Angleterre, de ces préparatifs, et la flotte lilliputienne défraya pendant quelque temps les caricaturistes de l'autre côté du canal. Ils ne tarissaient pas

sur ce chapitre, et, comme nous sommes grands imitateurs en France, même à nos dépens, on joua les coquilles de noix jusque sur nos théâtres. Les gens sensés ne plaisantaient guère sur un sujet aussi sérieux, mais ils étaient préoccupés, tant en Angleterre que chez nous, de la difficulté de réunir tant de faibles navires sur un point donné de la côte de la Manche, lorsqu'il était avéré que Ton ne pouvait naviguer le long de nos côtes que sous convoi et avec beaucoup de dangers. Plusieurs marins affirmaient même qu'une telle réunion ne s'effectuerait pas sans perdre au moins la moitié des bâtiments, et c'était en général l'opinion des plus expérimentés.

Cependant les troupes se rassemblaient à Boulogne et aux environs, faisant face à l'ennemi. Elles se répartissaient en camp de droite et camp de gauche, s'ordonnaient sur le littoral par divisions et l'opération commençait à se dessiner. Ce n'est pas tout. Il s'agissait de creuser des ports de droite et de gauche, afin que les navires arrivant de tous côtés pussent trouver un asile sûr. On s'en occupa, et les soldats prirent gaiement la pioche et la brouette pour cette besogne rebutante. C'était une œuvre patriotique; ils le sentaient. Ils connaissaient l'idée du premier Consul, ils eu étaient pénétrés, et rien ne leur coûtait, pour que cette idée pût se réaliser. Jamais travaux plus durs ne furent exécutés avec une pareille allégresse. Il est vrai qu'on avait grand soin de les tenir au courant de leur solde et que, la journée qu'ils gagnaient comme manœuvres leur étant exactement payée, ils faisaient relativement bonne chère, ce qui entretenait leur santé en même temps que leur belle humeur.

On dira ce qu'on voudra de cette époque, mais, bien que les promesses qu'elle semblait faire n'aient pas été tenues, il est impossible que ceux, qui ont été témoins des faits et gestes de nos soldats, ne les aient pas admirés. Leur dévouement à la patrie, à l'honneur français, à l'homme qui, pour eux, personnifiait toutes ces choses, était pur de convoitise et d'égoïsme. Ils étaient décidés à se sacrifier dans l'occasion pour ces nobles

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sentiments, et on le comprenait, rien qu'à les voir. Il est vrai que leur réunion offrait une foule de types devenus à peu près introuvables aujourd'hui, et l'on peut affirmer sans crainte que des milliers de sous-officiers d'alors avaient des figures aussi imposantes que celles des colonels d'aujourd'hui. Il est vrai que ces figures s'étaient bronzées au feu des batailles et qu'il leur en restait quelque chose, même lorsqu'elles étaient au repos. C'était bien là le calme de la force dans son héroïque simplicité.

Rien n'égalait la beauté de ces régiments, si ce n'est leur valeur, et, quoi que j'aie longtemps fréquenté nos armées depuis, je n'ai rien vu d'égal à ces soldats de Boulogne, qui servaient pour servir, et comme s'ils n'envisageaient pas de plus grand bonheur que celui-là. Jamais je ne parviendrai à exprimer toute l'admiration qu'ils m'inspirèrent dans le temps. C'est que je me trouvai par événement au milieu d'eux, et voici comment.

Le premier Consul, qui pensait à tout, avait dans sa Garde des grenadiers à pied et à cheval, des chasseurs de même et quelques batteries d'artillerie, avec une compagnie de Mamelouks. Il y avait en outre quelques officiers du génie et un petit corps de gendarmes montés, sous le nom de gendarmerie d'élite. Tout cela représentait assez bien les diverses armes, et il n'y manquait que des dragons, qui furent créés plus tard. Mais la marine n'était pas représentée, et comme elle allait jouer inévitablement un grand rôle dans l'expédition qu'on avait en vue, il était bien qu'on eût sous la main un corps de marins assez exercés pour concourir aux opérations et applanir les obstacles de mer ou de rivière qu'on pourrait trouver sur son chemin. De là, la création des marins de la Garde, qui eut lieu par arrêté des Consuls.

.l'étais, au moment de cette création, dans un petit port de la côte, occupé de l'armement d'une canonnière — car j'avais quitté mon vaisseau — et mon esprit de jeune homme n'avait pas été à l'abri de la séduction d'un commandement.

Je fus tout de suite sous le charme, lorsqu'on m'offrit cette chance inespérée! Etre appelé capitaine, ne plus connaître d'égal à son hord, etc.. C'était merveilleux, éblouissant et tout à fait irrésistible; aussi je ne balançai pas un seul instant, malgré l'affection (jue j'avais pour mon brave commandant. Je le quittai avec une joie peu dissimulée et qui lui fit hausser les épaules. Il avait raison; je quittais la réalité pour l'ombre et un bon et solide vaisseau de guerre, très bien armé et manié, pour une coquille de noix, dans laquelle je devais me noyer ou me faire prendre. i\i l'un ni l'autre n'arriva néanmoins, parce que j'abandonnai le commandement susdit, comme j'abandonnai V Impétueux, au moment où j'y pensais le moins et par l'effet d'une séduction encore plus forte que la première.

Il faut dire à ma décharge que mes deux plus chers camarades venaient de débarquer avant moi, appelés à Paris en toute hâte pour entrer dans le corps nouveau, et que deux autres devaient incessamment les suivre. Qu'on se représente l'effet de cette disjonction subite, pour un tel motif, sur un caractère comme le mien! Je ne me consolai que par le commandement de la canonnière, qui devait aussi me conduire à Boulogne, pour courir la même fortune que mes amis, et ce fut une des principales raisons qui me fit débarquer si lestement.

J'allai donc à Lannion, où se trouvait ma canonnière. Ou venait de la lancer quand j'arrivai, et il faut voir comme je la parcourus amoureusement de fond à cave, dès que je pus mettre le pied à bord. Il est vrai que je n'eus pas grand chemin à faire, attendu que, lorsque je me tenais debout sur la carlingue, ma tête venait au ras du pont. Je me souviens seulement que je désapprouvai d'abord les coulisses massives qu'elle avait devant et qui devaient servir à des canons de vingt-quatre. Il résultait de cet arrangement que le bâtiment ne pouvait battre que de pointe, ce qui était bon pour le moment de la mise à terre, sans doute, mais qui rendait l'artillerie inutile dans les autres circonstances. Il y avait même, dans le cas d'un échouage général

sur une plage, cet iuconvénient que, si la canoDniéie n'était pas parfaitement droite après son échouage, ses canons ne pouvaient suivre qu'avec de grands efforts le chemin de bois dans lequel ils étaient emprisonnés. Enfin tel qu'il était, et malgré ses défauts, mon navire me charma. Je m'occupai de sou installation au fur et à mesure que les instructions m'arrivaient, car toutes ces embarcations devant coopérer à une même fin devaient être arrangées suivant le même plan. Durant ces soins, je fus fait lieutenant de vaisseau et mon frère Richild enseigne.

Je continuai d'armer clans ce petit port de Lannion et comme je croyais y rester un certain temps, je me logeai chez un vieux notaire pour 12 francs par mois, y compris pension pour déjeuner et dîner 3 francs. Nous n'avions pas de vin, mais notre ordinaire était excellent, et le gibier ainsi que le meilleur poisson abondaient sur notre table. Nous rencontrâmes là, mon camarade et moi, — car nous étions deux marins — plusieurs officiers de chasseurs à cheval fort aimables et dont le capitaine portait à la joue une balafre très respectable. Il se nommait Lion et a fini par commander les chasseurs de la Garde impériale dans les derniers temps. Ces messieurs nous accueillirent à merveille; ils nous prêtaient des chevaux et nous donnaient en riant des leçons d'équitation. Nous étions bien avec les gens de l'endroit et partout on nous accueillait avec une bienveillance marquée. On nous recevait même à la campagne dans les châteaux voisins, et bien que nous fussions encore des officiers républicains, et que les susdits châteaux fussent remplis d'émigrés rentrés, nous y étions reçus avec beaucoup de considération. Il y avait là des colloques singuliers et quelquefois assez animés entre nos cavaliers qui venaient de faire la guerre sur le Rhin et les gentilshommes bretons qui avaient figuré à l'armée de Condé, mais jamais ils ne s'écartaient de la politesse bienveillante qu'ils nous devaient comme à leurs hôtes.

Je me souviens entre autres d'avoir été danser à une noce, qui eut lieu à Keryvon et d'avoir admiré le savoir-vivre et les manières distinguées de la châtelaine. C'était une femme qui avait peut-être quel(|ue chose au delà de la trentaine, mais elle l'emportait par la grâce et la tenue sur presque toutes les autres. Il est difficile de trouver réunies plus de courtoisie et de franche politesse. On peut juger, par un petit incident qui arriva pendant la fête, de sa présence d'esprit. Lorsque le momentfut venu de donner la main aux dames pour le souper, les cavaliers hretons, qui étaient tous parents ou amis de la famille, se trouvèrent naturellement acceptés et par conséquent logés à table avant les étrangers. C'était tout simple, et cependant, comme les discordes civiles n'étaient encore qu'assoupies, nous fûmes un peu surpris de nous voir seuls au milieu du salon, et de cette surprise à un sentiment de défiance il n'y avait pas loin. La maîtresse de la maison, qui s'en aperçut, vint droit à nous et, donnant la main au capitaine Lion, elle nous dit gaiement : « Messieurs, je vous ai tous réservés pour ma table. « C'était peut-être vrai, mais, si cela ne l'était pas, on est forcé de convenir que jamais mensonge ne fut plus gracieux et plus utile.

Xous eûmes bientôt, après cette scène, une visite qui mit en émoi tout le canton. Un aide de camp de l'Empereur, le général Le Marrois, tomba des nues, comme c'était alors l'usage, pour inspecter les armements et approvisionnements, etc.. C'était un jeune homme de moins de trente ans, grand et bien fait. Il vit autant que cela était possible et alla au fond des choses plus que nous ne l'en eussions jugé capable. Je crois bien que son investigation ne se bornait pas à trois ou quatre pauvres barques, mais qu'il avait mission de voir les dispositions du pays. Il dut être satisfait, car, malgré les plaisanteries des Anglais, on commençait à croire que la descente était possible et on s'y préparait tout de bon. Déjà plusieurs engagements avaient eu lieu le long do la côte, et nous nous en

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étions bien tirés. La réunion s'opérait lentement sans doute, mais enfin elle s'opérait, et déjà on pouvait présumer qu'elle ne coûterait pas, à beaucoup près, aussi cber qu'on l'avait craint dans le principe. Il y avait eu même quelques affaires brillantes. Enfin la confiance s'établissait, et c'était beaucoup.

Au milieu de ces joies de Lannion et de nos préparatifs pour mettre dehors, je fus bien étonné de recevoir un beau matin l'ordre de quitter immédiatement ma canonnière, qui était dont née à un autre lieutenant de vaisseau, et de me rendre à Bresdans les vingt-quatre heures. Je ne savais à quoi attribuer ce revirement subit de fortune et il m'affligea beaucoup. Pourtant il ne me restait qu'à obéir, et c'est ce que je fis. Je revins donc au département et allai me présenter au préfet, qui m'accueillit et m'annonça que j'étais appelé à Paris pour faire partie de la Garde des Consuls. Il faut se reporter au temps pour comprendre l'effet que devait faire une destination de cette nature sur un jeune officier plein d'ardeur, comme je l'étais, et d'envie de se distinguer. Je fus él)loui. J'allai saluer mou ancien capitaine, M. L'Hermitte, à bord de V Impétueux, et, bien que ses réflexions, assurément fort sensées, rabattissent un peu mes fumées de gloire, il en restait encore assez pour m'enivrer.

Mon chemin jusqu'à Paris fut un enchantement perpétuel. Il fallait qu'il fût bien complet, puisque je ne faisais aucune attention au désagrément de la route, faite dans le panier à salade de l'époque, à côté d'un courrier peu avenant et d'un malheureux goutteux, qui criait miséricorde. En arrivant, je me trouvai dans un monde nouveau.

Paris commençait à prendre figure. Le luxe renaissait, non comme sous le Directoire pour quelques fournisseurs et quelques agioteurs heureux, mais par suite de l'abondance de l'argent et du bien-être général. Au reste, c'était principalement un luxe militaire, et par conséquent accompagné d'une sorte de dignité qu'on n'aurait pas violée impunément. Les saturnales

révolutionnaires étaient bien décidément finies, et comme chacun se trouvait placé selon sa pesanteur spécifique, la machine gouvernementale marchait bien. Il n'y avait ni hésitation dans le commandement, ni difficulté dans l'obéissance. L'idée du devoir, rappelée parle premier Consul, était alors dans la tête de tout le monde, et, à part quelques conspirateurs émérites ou cachés, dont aucune queue de révolution n'est exempte, il n'y avait pas d'opposants. Je fus bientôt au courant de ce qu'exigeait de moi ma nouvelle position.

On nous avait assigné Courbevoie pour résidence, et nous étions cantonnés là, à côté des grenadiers à pied, qui devaient nous enseigner l'exercice à pied de l'infanterie. Ou ne prétendait pas nous rendre très habiles en ce genre; mais enfin il était convenable que nous en sussions assez pour ne pas trop déparer les revues de la Garde et pour pouvoir nous défendre dans l'occasion. Les matelots arrivaient en foule et les officiers de même; nous fûmes bientôt au complet.

Il faut que je m'arrête un moment sur notre composition, pour qu'on se fasse une juste idée de la manière dont le premier Consul était servi en tout ce qui dépendait du département de la marine.

Certes, personne ne peut contester les qualités du ministre d'alors, M. Decrès, ni ses aptitudes. Il était suffisamment instruit, plein d'esprit et de ressources et d'une bravoure éprouvée; mais il m'est impossible de croire qu'il ait fait ce qu'un loyal serviteur devait faire et qu'il ait consciencieusement cherché, pour les rapprocher du Consul, les meilleurs éléments de la flotte, tant en officiers qu'en matelots. Que de raisons cependant pour faire un choix éclairé et pour ne mettre sous les yeux de l'armée de terre qu'une élite de l'armée de mer!...

Nous avions un chef distingué à plusieurs égards et digne comme homme de toute confiance; mais il laissait à désirer comme marin et manquait d'élan, ce qui était un véritable défaut dans sa position. Après ça, il n'aimait ni les fatigues, ni

les dangers, bien qu'il se comportât en brave, quand il y était jeté. A sa suite s'étaient glissés quelques non-valeurs, comme il s'en trouve toujours à Paris lors des créations nouvelles, et aussi plusieurs officiers desquels il n'y avait rien à dire, ni en bien, ni en mal. Les matelots n'avaient pas été mieux choisis. Il y en avait quelques-uns d'excellents, mais les médiocres étaient en grand nombre, et, dans la Méditerranée surtout, on les avait pris à la taille beaucoup trop souvent. La contexture du corps était d'ailleurs mauvaise, et il fallut l'établir plus tard sur un autre pied. Ou l'avait armé ridiculement de haches d'armes, de longues gaffes et puis de pistolets. On quitta bientôt tout cela pour prendre des fusils, et on s'en trouva bien.

Malgré tant de vices de naissance et en dépit de notre peu de valeur intrinsèque sous le rapport naval, nous prîmes bien dans la Garde et nous y fûmes franchement accueillis. Nous répondîmes de notre mieux aux façons cordiales de nos nouveaux camarades, et la fusion fut bientôt complète. C'est que nous avions heureusement parmi nous plusieurs officiers au cœur chaud et dévoués à l'honneur du corps. Ceux-là paraissaient le plus souvent et avaient un soin extrême de voiler, autant que cela dépendait d'eux, l'insignifiance du reste. Le diable n'y perdait rien, il est vrai, et dans notre intérieur nous étions bien toujours la marine, c'est-à-dire, que nous nous disputions souvent entre nous, et que la subordination n'allait que juste au point où elle devait aller, pour ne pas mettre le public dans la confidence de nos différends. Ou verra plus tard se développer les mauvais effets de cette disposition des esprits.

Je passai plus de six mois occupé d'exercices le matin et un peu de plaisirs le soir. J'avais retrouvé mon ami Fain; il commençait à être un personnage, et non seulement il me donna de bons conseils mais me mit en rapport avec un capitaine de grenadiers, qui devint plus tard général. Celui-ci me conduisit luimême à Courbevoie et me présenta aux principaux officiers de grenadiers. Il me fit faire, peu après, connaissance avec les

artilleurs et les cavaliers. Il m'iusfruisit de la manière dont il fallait se comporter dans la Garde et me fut réellement utile, car il avait un bon jugement et de la droiture de cœur.

J'avais peu de goût pour les exercices militaires, mais je les suivais avec assiduité, parce que je tenais à les comprendre et à savoir par la suite mener une troupe, sans commettre de grosses fautes. Du reste, les exercices me laissaient assez de temps pour d'autres occupations. Je ne sais comment il me vint à l'esprit de traiter un sujet auquel rien ne m'avait préparé, et ne puis dire ce qui amena cette singulière excursion dans un ordre d'idées si différentes de celles qui dominaient alors parmi les jeunes officiers. Tt)ujours est-il que je m'avisai de faire une note critique, mais je ne cédai point à la tentation de la publier. Je crois que j'avais été mis sur la voie par une conversation à laquelle j'assistai, sans néanmoins y prendre part, chez le second Consul. Je me mis à brocher tout d'un trait un petit écrit qui avait pour titre : De l'influence des études mathématiques sur la langue et sur les mœurs. Qu'on se figure ce que pouvait être une sortie de ce genre à une époque où les sciences positives étaient sur le trône, et où peu de gens s'occupaient des conséquences fatales que leur culte, à peu près exclusif, devait produire dans un avenir peu éloigné. J'abordai la question sans hésiter et l'envisageai avec fermeté, mais avec une grande sobriété de style. Je sentais, quoique peu habitué à la polémique, qu'un pareil sujet ne comportait ni déclamation, ni paroles oiseuses, et qu'il fallait avant tout démontrer. Je me resserrai en conséquence et n'employai qu'un cahier de papier à lettres pour ce travail qui eût peut-être exigé des volumes.

Immédiatement après, je m'avisai de faire une organisation complète de la marine, que je proposais de diviser en bataillons portant le nom des divers vaisseaux. Quebjue chose d'à peu près semblable a eu lieu depuis, pour que les personnes qui ont lu mon mémoire m'aient considéré comme ayant donné la

première idée des équipages de ligne. En effet il était difficile, lorsqu'on envisageait Tétat de la flotte et celui de nos ressources, ainsi que les nécessités auxquelles les circonstances obligeaient de faire face en ce moment, de ne pas sentir, pour peu qu'on fût doué de quelque perspicacité, qu'il était instant d'ordonner la force navale de manière qu'elle fût plus maniable que par le passé. J'étais si pénétré de cette nécessité et si véritablement zélé pour l'honneur de mon arme, que je travaillai nuit et jour à bien établir la théorie nouvelle, dont j'entreprenais de démontrer l'efficacité, et que je la présentai, dès que j'y eus mis la dernière main. Alon colonel, après avoir, comme de raison, parcouru mon petit ouvrage, voulut bien le présenter au premier Consul. Il est fort douteux que ce dernier l'ait jamais lu, mais il l'accueillit néanmoins avec une grande bienveillance. Je suppose que ce travail fut communiqué au ministre Decrès et que ce dernier l'enfouit dans ses cartons. Quoi qu'il en soit, la plupart des propositions qu'il contenait ont été adoptées dans la suite.

J'ai beaucoup écrit. J'avais ce goût et il était rare que je ne fusse pas occupé, malgré la vie active que je menais, de quelque question intéressante; mais je n'ai jamais été pressé de communiquer mes pensées à autrui, et, hors un petit cercle d'amis, il était rare qu'on connût ce que je faisais. Je n'avais d'ailleurs aucun soin de conserver mes papiers, et, une fois mes productions bien et dûment libellées, elles devenaient ce qu'elles pouvaient, sans que j'y songeasse davantage. Je regrette maintenant cette négligence, parce qu'elle m'a fait perdre des morceaux que je reverrais avec plaisir et qui pourraient servir comme matériaux à l'histoire contemporaine. Ainsi j'avais fait un récit aussi vrai que détaillé de plusieurs événements majeurs dans lesquels j'avais figuré ; entre autres, de ma captivité en Espagne. J'avais aussi raconté l'entrevue de Tilsit, et successivement ce qui se passa dans le midi de la France, lors des Cent jours. De tout cela il ne reste pas trace.

Je voudrais encore tenir ces originaux, car je m'étais piqué d'une sincérité entière, et je crois qu'à ce titre ils méritaient d'être lus.

Comme tout s'organisait à Boulogne, nous ne tardâmes pas à recevoir l'ordre de nous y rendre. Déjà la seconde compagnie — qu'on appelait le deuxième é(|uipage — nous y avait précédés, mais nous devions, chemin faisant, prendre à Rouen des canonnières pour les conduire au Havre, où un fort détachement de la Garde allait s'emharquer à destination de Boulogne. Je fus détaché avec une partie du cinquième équipage auquel j'appartenais, et nous arrivâmes dans la capitale de la vieille Mormandie, tamhour hattant. Nous y séjournâmes jusqu'au moment où les canonnières furent prêtes et en primes possession, dès qu'il ne manqua plus rien à leur armement, dont l'administration locale était chargée. Nous nous mîmes sur-le-champ à dériver et je reçus là ma première leçon sur la navigation des rivières, navigation dont je n'avais pas l'hahitude. Je commençai par louvoyer avec ma petite barque, lorsque le vent devint contraire, et je fatiguais mon monde à courir de petites bordées insignifiantes. Le tout pour le plaisir de faire la corvette — car, par événement, le bateau allait très bien — mais aussi parce que je n'en savais pas davantage.

Heureusement, l'exemple d'un de mes camarades, qui était accoutumé à se dél)rouiller dans les rivières, me vint en aide, et comme je le vis dériver avec son grand hunier seulement, qu'il éventait ou masquait à volonté, selon qu'il approchait plus ou moins du rivage, et qu'au moyen de cette manœuvre toute simple il avançait autant que moi, je ne tardai pas à l'imiter. Nous arrivâmes au Havre sans encombre, seulement le pilote me mit sur le Poullier, mais je m'en retirai sans dommage.

Une fois au Havre, nous laissâmes les canonnières que nous avions conduites de Rouen, pour en prendre d'autres qui étaient en armement et que nous préparâmes. J'avais eu le temps de

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faire connaissance avec mes hommes et d'employer chacun, selon sa capacité. J'avais dans le nomhre quelques Dunkerquois excellents et qui me gréèrent à merveille. Je m'occupais moi-même du matin au soir d'améliorer cette partie et tenais beaucoup à ne pas être inféiieur à certains bâtiments de la flottille déjà rendus à Boulogne, et que nos camarades nous citaient comme des modèles. Il faut dire que, bien que nous ne fussions pas une élite, — comme on devait réellement le supposer — nous avions à cœur de paraître tels, parce que nous sentions tout ce qu'on avait le droit d'exiger de nous. Je comprenais ce devoir de position et je m'efforçais d'y satisfaire, autant que cela m'était possible. Je poussais ce sentiment fort loin et m'inquiétais de la réputation du corps jusque dans le dernier de nos matelots. Je ne comprenais rien au laisser-aller de nos chefs en général, et trouvais qu'ils étaient au moins insouciants sur ce chapitre, qui me tenait si fort au cœur. Au reste, je n'étais pas le seul à penser ainsi, et plusieurs de mes camarades avaient à cet égard le même dévouement que moi. Il ne tint pas à nous que nous n'en donnassions immédiatement la preuve.

Le détachement de la Garde que nous devions embarquer arriva bientôt. Xous l'accueillîmes avec empressement et le fêtâmes de notre mieux. Ce fut une série de dîners militaires fort bruyants et fort gais, auxquels prenaient part les sommités de tout genre. Il était commandé par le colonel Soulès, des chasseurs à pied, et se composait de toutes les armes. Ce brave colonel n'était pas un homme commun, tant s'en faut, mais il n'avait pas reçu d'autre éducation que celle des camps, et, dans les réunions oîi il fallait déployer un certain savoir-vivre, il était quelquefois fort plaisant. Ainsi, comme ou était, à un de ces dîners que nous venons de mentionner, en train de porter des toasts, il se leva et proposa avec une grande courtoisie la santé du général commandant du Havre. Il s'exprima littéralement ainsi : f. Xous allons porter une sauté qui nous est bien chère, c'est celle du brave général... n et puis, la mémoire du

nom lai manquant tout à coup, il se tourna gravement vers son convive et lui demanda à haute voix : « Votre nom, .\. de D...?n Des rires fous auraient accueilli cette singulière apostrophe en toute autre occasion, mais on avait alors un si grand respect pour les hauts grades que nul n'éclata et que les espiègles, dont il y avait hon nomhre, se contentèrent de cacher leur hilarité dans leur serviette.

C'est que les hauts grades étaient le prix des plus belles actions, et que le colonel, dont il s'agit, était précisément le même homme qui commandait à Marengo le corps que le premier Consul appela la colonne de granit. La moquerie n'était pas de saison avec de tels personnages. U régnait beaucoup de confraternité dans les diverses armes et on se regardait comme de la même famille, comme solidaires les uns des autres de tout ce qui pouvait arriver d'heureux ou de malheureux. Il y avait, comme on le pense bien, un dévouement complet pour le premier Consul et une envie extraordinaire d'en être distingué; mais ce dévouement n'avait rien que d'honorable, et, s'il s'y mêlait d'autres sentiments, ils étaient, en général, de bon aloi. On voulait avancer sans doute et l'ambition avait sa part dans tout cela; mais on voulait avancer par de nobles actions et par des traits de courage, quand l'occasion s'offrirait, et non par de basses manœuvres. Il y avait d'ailleurs au fond des âmes un véritable patriotisme; on n'était pas encore leit hommes d'un homme, mais les hommes du pays.

Nous séjournâmes longtemps au Havre. La ville fut bombardée à plusieurs reprises pendant que nous y étions et bloquée tout le temps. Nous paradions en ligne d'embossage, comme on le faisait à Boulogne, a(iu d'éloigner les bombardes, et nous figurâmes dans plusieurs engagements sans conséquence, mais qui nous faisaient donner au diable par la population, celle-ci étant persuadée que c'était notre présence qui attirait l'ennemi. Il est vrai que, d'autre part, nous l'enrichissions par nos dépenses journalières, et que, somme toute, elle

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n'avait pas trop à se plaindre; mais les Havrais de ce temps étaient de grands bavards et justifiaient le proverbe normand : Havrais, Hahleux. Au reste, il faut convenir qu'ils ne nous critiquaient pas toujours sans raison, et que nous nous montrâmes quelquefois peu hasardeux. Il est vrai que notre commandant avait une responsabilité très grande et qu'il ne pouvait pas exposer légèrement un fort détachement de la Garde, manquer son opération ou être pris sans gloire, comme cela n'eût pas manqué d'arriver, s'il se fût aventuré le moins du monde. Nous étions prêts depuis longtemps et il hésitait toujours à faire voile, lorsqu'un autre capitaine de vaisseau, M. Hamelin, fut envoyé pour prendre le commandement d'une division de la flottille qui se trouvait, ainsi que nous, au Havre et qui était également prête. Celui-ci ne balança pas. Il décampa à peine arrivé, passa heureusement avec tous ses navires, et il était rendu à Boulogne que nous étions toujours à délibérer. Cet exemple était frappant et nous le regardions, nous autres jeunes gens, comme une leçon d'autant plus dure qu'elle était méritée. C'était à qui s'emporterait contre une lenteur que nous trouvions déshonorante, et nous en vînmes au point de presser le départ par toutes sortes de moyens. Un soir, les circonstances nous paraissant favorables, nous nous réunîmes au nombre de quatre et allâmes trouver le colonel en lui disant : a Nous nous mettrons en ligne en dehors, amarrés les uns aux autres, et nous soutiendrons l'attaque des bâtiments ennemis, jusqu'à ce que nous soyons au fond; pendant ce temps-là vous filerez avec le reste. -^ Certes on peut penser de cette proposition ce qu'on voudra, mais au moins elle était franche et généreuse. Elle ne fut pas acceptée, mais je crois qu'elle décida néanmoins noire départ, qui eut lieu le lendemain. J'eus l'honneur d'être serre-file. Nous appareillâmes au brun de nuit avec jolie brise et presque vent arrière, et navigâmes toute la nuit sans aucun embarras. Le lendemain nous passâmes devant Dieppe, oii nous devions prendre des pilotes, et nous conti-

niiàmes à petite voile pour donner à la mer le temps de monter dans le port de Boulogne. Enfin nous parûmes devant ce lieu de rendez-vous et entrâmes immédiatement, en grande partie. Je dis a en grande partie « parce que quatre de nos canonnières et quel(|ues bateaux plats manquèrent leur entrée et furent donner du nez sur la plage. Il ne résulta rien de fâcheux de cet accident, mais il nous fut extrêmement désagréable à cause de la circonstance.

Il faut savoir que nous entrions précisément au milieu d'une fête, que le premier Consul, nouvellement fait Empereur, y était entouré de son armée et qu'il inaugurait en ce moment même la magnifique institution de la Légion d'honneur. C'est durant la première distribution des croix si solennelle que nous parûmes, et cette apparition inattendue, qui semblait un complément de bonheur, fut reçue par Napoléon et par l'armée comme un effet de sou étoile. Il était piquant d'apporter nousmêmes une ombre à ce tableau par la maladresse de quelquesuns des nôtres. La chose n'était rien par elle-même sans doute et ne valait pas la peine qu'on la relevât; mais il se trouvait auprès du trône des personnes zélées, et il ne tint pas à elles qu'on ne crût le cas très grave. Ces personnes s'empressèrent de se mettre à l'eau pour sauver les soldats passagers de ce naufrage prétendu, tandis que ces soldats ne risquaient rien, et que, tout compte fait, il n'y eut ni une cartouche mouillée, ni une galette de biscuit perdue, et que le tout fut renlloué le lendemain facilement. J'insiste sur cet incident, parce que, dans la disposition d'esprit où nous nous trouvions, il nous humilia profondément, et il y eut cela de remarquable que ce ne fut pas les officiers auxquels le malheur était arrivé qui en souffrirent davantage et qui en furent le plus afifectés. L'Empereur s'en occupa, et peut-être conçut-il dès ce moment quelques doutes sur cette bonne composition de celle partie de la Garde. Nous fûmes mandés au Quartier général le lendemain, et là, tout en nous félicitant de notre heureuse arrivée, il demanda comment

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il se faisait que des officiers eussent manqué le port. Ou lui parla de Tabsence des pilotes. " Bah! les pilotes! Il faut le devenir soi-même. Si j'étais officier de marine, la première chose que je ferais en arrivant dans un port serait de prendre un bateau de pèche et d'aller reconnaître l'entrée scrupuleusement, de manière à la retrouver de nuit comme de jour. iî On pouvait facilement répondre, et on lui répondit, mais on ne lui dit pas qu'avec un peu de soin on eût facilement évité l'échouage. Ou allégua — ce qui était vrai — que le port de Boulogne était tout neuf et, la tête des jetées changeant de figure chaque jour, le plus fin pouvait s'y tromper. On lui donna d'assez pauvres raisons, tandis qu'il n'y avait qu'à dire la vérité, car l'échouage était une babiole et ne valait pas le bruit qu'on en fit. Quoi qu'en pensât l'Empereur, il nous congédia affectueusement et ne parut pas dans la suite se souvenir de ce petit événement. Nous sûmes seulement qu'il avait dit à son ministre : « Je vous avais demandé des loups de mer pour ma Garde et vous ne m'avez donné que des blancs-becs. « Ce à quoi M. Decrès répliqua : a Sire, aucun des blancs-becs n'a manqué le port, et ceux qui ont fait côte sont officiers depuis huit ans. y> .Vous regardâmes cette réponse comme un dédommagement pour nous autres, jeunes gens, qui tenions tant à notre renommée. Mais au fond nous gardâmes longtemps au cœur le désir de prendre une revanche à la première occasion qui s'offrirait. Cette occasion ne pouvait manquer de se présenter bientôt, car nous étions bloqués de très près. Il est vrai que nous évitions soigneusement de nous laisser couper de la terre et que, comme nous tirions peu d'eau, l'ennemi ne pouvait nous suivre que jusqu'à une certaine distance. Il essaya de nous envoyer des brûlots pendant que nous figurions en ligne d'embossage, et une belle nuit que le vent et la marée lui parurent favorables, il aventura des catamarans (1) de toute dimen-

(1) Catamaran, radeau fait avec des troncs d'arbres et possédant une voile de fortune; il servait de brûlot.

88 MEMOIliES DU VICE-AMIRAL BARON GRIVEL

siou, ainsi que quelques cutleis qui s'enflammèreut et saut«u'ent dans notre ligne, mais tout cela n'eut pas le moindre résultat, et nous en fûmes quittes pour un beaupré coupé et quelques autres avaries de minime conséquence. La réunion de la flottille était toujours le point de mire des Anglais, et ils faisaient ce qu'ils pouvaient pour l'empêclier. De là une foule d'engagements heureux pour nous, puisque notre but se remplissait généralement sans perte. IVous étions répartis dans les trois ports d'Etaples, de Boulogne et de Vimereui. Ce dernier était principalement affecté à la Garde impériale, et nous y avions une fort belle baraque, qui nous servait de quartier général. Nous y mangions ensemble et donnions de temps à autre de bons dîners, mais il était difficile de se loger et on habitait sa canonnière, quelque peu agréable qu'en fût le séjour. Tant que dura le premier été, cela alla bien ; nous pensions que des spéculateurs ne manqueraient pas de bâtir quelques maisons, et c'est effectivement ce qui arriva; seulement elles étaient horriblement incommodes; mais enfin cela valait mieux que le bord, lorsqu'on ne pouvait sortir en rade. Nous tenions au surplus la ligne d'embossage hiver comme été, toutes les fois que le temps le permettait, et on ne nous faisait rentrer d'ordinaire que lorsqu'il était manifestement impossible de rester davantage.

Il arrivait fréquemment alors que des canonnières manquaient le port et étaient obligées de filer pour Calais, ou même pour Dunkerque, ce (jui n'était pas commode à cause du peu de qualité qu'avaient nos navires, et aussi parce que la nuit survenait toujours avant qu'on ne se décidât à faire courir. On fit quelques pertes à cause de cette persistance, et deux ou trois canonnières périrent corps et biens; elles se remplirent par le côté, ne pouvant soutenir l'effort de leur voilure. C'était là des accidents sans doute, mais ils étaient inévitables dans une si grande foule, et ils ne devaient pas être mis en balance avec les avantages qu'on retirait du séjour en rade. On s'ama-

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linail l)eaucoup par cette pratique contiuuelle et on apprenait à prendre son parti vivement dans les mauvais cas. Les soldats se faisaient à la vie de bord; ils n'étaient plus malades après quelques sorties. On acquit finalement une si grande habitude que toute l'armée put être embarquée une fois dans une heure et demie. C'est prodigieux, mais c'est exact, et jamais, je crois, on n'avait fait jusque-là un pareil tour de force.

Je ne rapporte pas les mille incidents qui arrivèrent à cette époque, les revues multipliées, les changements d'installalion ou de répartition des navires et les absences comme les survenances inopinées de l'Empereur. On sait que le maréchal commandait l'armée en son absence, et l'amiral Bruix la flotte. Ces deux prévôts de l'expédition restaient toujours et menaient à Boulogne un grand train. De leur côté, les habitants de la haute ville se piquaient de donner des fêtes, et les plaisirs succédaient aux travaux régulièrement. Comme la solde était toujours alignée et qu'on avait une foule de suppléments considérables, à cause des ouvrages extraordinaires que l'armée accomplissait, la ville s'enrichissait à vue d'oeil. Les bals des autorités ou des divers corps avaient lieu au spectacle, et la salle pouvait à peine contenir les invités. On venait non seulement de la banlieue, mais des villes voisines et souvent de Paris. C'était une véritable fortune pour les belles qui aimaient la danse, et aucune ne courait la chance de rester sur sa chaise, quelque peu que la nature l'ait favorisée, car il y avait trente cavaliers pour une dame, si ce n'est plus.

Nous étions particulièrement accueillis, nous autres marins, dans la société boulonnaise, et deux de nos plus brillants officiers finirent par y prendre femme. iVous réussissions facilement à nous faire admettre et il ne tenait qu'à nous d'imiter nos camarades. Il est même probable que les choses eussent tourné de ce côté et que le vent du ménage eût soufflé sur nous d'une manière irrésistible sans la guerre d'Autriche.

Comme toute cette fréquentation n'empècliait pas les sorties en ligne d'embossage, il m arriva dans une de ces stations une petite rafale de fer, qui heureusement n'eut aucune mauvaise suite. J'avais quitté Vimereux le soir, en compagnie de deux de mes camarades, et comme la uuit se fît promptement, je mouillai avec eux où je me trouvais jusqu'au jour. Le matin il y avait de la hrume sur la queue de la ligne, mais cela n'empêcha pas le général qui commandait la rade de voir que nous n'étions pas à notre poste. Aussitôt qu'il en tut certain, il nous donna l'ordre de nous y rendre, ce que je me préparai à faire sur-le-champ. II ventait petite brise, la mer était clapoteuse et il n'y avait pas grande chance de gagner, mais je ne calculai pas tout ça et je me disposai à exécuter le signal. Je levai mon ancre et mis sous voiles le cap au large, sans m'inquiéter de la croisière ennemie que je ne voyais pas. Mes camarades, un peu plus au vent que moi, la voyaient et me firent des signaux, mais inutilement. Pendant que je levais mon ancre et m'en allais au large bâbord amures, une frégate, que nous sûmes plus tard être Vimmortality, venait du bord à terre, et je ne l'aperçus que lorsqu'elle fut exactement sur moi. \ous nous trouvions si près qu'elle me héla et me dit de passer sous le vent. Je n'avais garde. J'envoyai vent devant au contraire et réussis à virer contre toute apparence. Alors la frégate se fâcha et m'envoya plus de quatre-vingts coups de canon en virant elle-même. Alon gréement fut un peu endommagé et mes voiles criblées, mais je ne perdis pas un homme. Mous étions si près que l'un de mes matelots s'écria : ii Si nous manquons à virer, nous l'aborderons forcément. « Dieu nous permit de ne pas manquer; qu'il en soit loué au plus haut des cieux ! On n'eût pas manqué de dire que je m'étais fait prendre comme un benêt, et cependant il est exact que je ne voyais pas la frégate à cause de la brume et que je me tirai de ses griffes par une manœuvre délicate et qui ne pouvait aboutir qu'avec un grand sang-froid. L'amiral

Holloway (1), qui commandait la croisière et auprès duquel on alla en parlementaire, je ne sais pour quel sujet, le lendemain, dit à Tofficier français qu'il avait manqué prendre une de nos canonnières sans y penser, mais qu'elle lui avait échappé par une manœuvre aussi prompte qu'adroite et qu'il pouvait en faire compliment à son capitaine. Ce jugement des Anglais, qui me flatta beaucoup, je l'avoue, n'empêcha pas que je fus tancé par l'amiral sur mon outrecuidance; mais je me défendis en répondant simplement. -^ Je ne commente pas les ordres que je reçois, amiral. Vous m'avez fait un signal et j'ai obéi aussitôt. Au reste, je ne voyais pas la fiégate. Mes avaries sont peu de chose et je suis à mon poste. « Là-dessus je fus congédié avec bienveillance.

Cependant le temps marchait, les événements se pressaient et le moment de la solution approchait à grands pas. Déjà quelques officiers de confiance stationnaient au cap Gris-\ez pour observer je ne sais quel arrivage, sur lequel on ne s'expliquait pas, mais que nous devinions facilement. Il s'agissait de l'escadre de l'amiral Villeneuve, que l'Empereur attendait comme le Messie, et que, par une combinaison véritablement fort habile, il voulait attirer dans la Manche. Cette escadre, que les dernières nouvelles laissaient à la Martinique, avait trompé l'ennemi jusque-là, et rien ne l'empêchait, selon les probabilités, de le primer encore devant Boulogne. Le calcul de l'Empereur était fort simple, et il est évident que, s'il était maître du canal au moyen de la flotte pendant quelques jours, l'expédition se faisait avec sûreté. Alors Dieu seul peut savoir quelles en eussent été les conséquences. Mais l'escadre n'arriva pas. Elle rencontra l'ennemi et livra le combat qu'on appela dans le temps des Quinze- Vingts. Ce combat fut malheureux, non seulement parce que nous y perdîmes deux vaisseaux espagnols, mais

(1) Amiral anglais, né en ITW, mort en 1826, se distingua dans la plupart des combats navals avec les Français pendant la guerre d'Amérique, il était amiral dans l'escadre bleue en 1809.

aussi parce que le «jiaud but fut niau(|ué et l'Anglais averti. L'humiliation de la marine fut complète. On ne pouvait accuser son courage, sans aucun doute, et on convenait qu'une armée combinée ne pouvait remporter, sans miracle, des avantages; mais comme le magnifique résultat auquel on s'attendait était désormais perdu, le toile fut général. On devine notre situation à nous, jeunes marins, pleins d'amour-propre et vivant dans ce milieu de la Garde impériale et de l'armée. Elle était digne de pitié, et il nous fallut beaucoup de force d'âme pour n'en être pas accablés. Nous tînmes bon néanmoins, et il faut avouer, à la louange de nos camarades de terre, qu'aucun d'eux ne l'aggrava par la moindre réflexion désobligeante. Ils cherchaient à nous consoler et ils redoublèrent d'attentions pour nous. C'était de la générosité autant que de la justice.

Dès que l'escadre combinée fut entrée à Cadix à la suite du combat en question, il y a à croire que le projet de descente fut abandonné in petto par l'Empereur, et qu'il se décida à battre les Anglais sur le dos de leurs alliés du continent. Il continua néanmoins de venir à Boulogne, de temps à autre, et rien ne fut changé dans la disposition de l'armée.

Ici quelques réflexions :

Si, au lieu de se laisser aller à la routine et de confier une opération aussi importante que celle de l'entrée de la flotte française dans le canal, où elle devait nécessairement primer les Anglais, à un homme qui déjà avait montré peu de décision à Aboukir, le Alinistre d'alors eût éclairé Napoléon sur la portée de cet homme, peut-être les choses eussent tourné tout autrement. Je ne voudrais pas porter un jugement téméraire, ni rien dire qui puisse ternir la mémoire de l'amiral Villeneuve; il était brave de sa personne, comme il l'a bien prouvé, et même expérimenté; mais il man(|uait totalement d'initiative, et son caractère n'était pas à la hauteur de sa mission. Je ne serais

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pas étonné que la crainte d'aborder franchement la navigation de la Manche ne fût entrée pour quelque chose dans son allure et son peu d'empressement. Il fut peut-être assez mal avisé pour mettre en ligne de compte le danger de perdre ses vaisseaux à la côte, tandis qu'une pareille perte devait être hasardée sans hésitation. Il ne fallait voir que la fin dans une telle affaire et on peut supposer qu'il ne la vit pas uniquement. Si c'est là un de ses motifs, il est déplorable qu'il ait si mal compris son rôle. La lérité est qu'il y avait dans son escadre cent officiers (jui l'auraient jouée plus franchement et qu'il valait mieux, pour une opération de ce genre, un matelot aventureux que le tacticien le plus habile. De la Jaille, Cosmao, Bourdais, où é liez-vous?

Une coalition nouvelle se reforma bientôt, et les Anglais, si sérieusement menacés, la fomentèrent, comme de raison, autant qu'ils le purent. Cette diversion devait leur être utile de plusieurs manières; d'abord, elle allait rejeter loin de leur ile l'armée formidable qui la menaçait; secondement, elle allait leur donner le temps de compléter l'assernssement de tous les points maritimes qui étaient à leur convenance, pendant que leur ennemi serait occupé ailleurs. Ils n'étaient pas d'ailleurs sans espérance de le voir succomber dans cette lutte, et l'événement a justifié leur politique. Il est vrai qu'il a fallu un concours de circonstances inouï et qu'en attendant ils grandirent cet ennemi outre mesure; ce que, probablement, ils n'avaient pas calculé.

L'armée de Boulogne était, comme je crois l'avoir déjà fait entendre, la plus belle qu'on eût vue en France, mais elle était aussi la meilleure. Exercée aux grandes manœuvres, elle les accomplissait avec un ensemble merveilleux. Elle était romposée d'hommes dans la force de l'âge, déjà bronzés par plusieurs campagnes, ou de jeunes gens pleins d'envie de bien faire et flattés de servir sous les ordres directs du grand capitaine. Il y avait bien par-ci par-là quelques restes du vieil esprit

républicain et, peut-ôtiT, quelques germes de dissidence en malière d'opinion, mais, en général, on s'occupait peu de politique. S'il y avait encore l'ancienne rivalité des soldats du Rliin avec ceux de l'Italie, cette rivalité se tournait en émulation et devait enfanter des prodiges.

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