RECOIVIVAISSAKCK EN ITALIE III
justes, des entretiens aux((iiels il prenait part. Il était en conséquence très redouté des diseurs de rien et des gens qui parlent pour parler seulement, gens dont l'espèce surabondait alors à Venise et dont il se glissait toujours un certain nombre dans les commissions scientifiques. Je ne sais si nous avons gagné depuis sous ce rapport, mais en ce temps-là on n'évitait guère cet inconvénient d'avoir affaire à des ignorants plus ou moins prétentieux qui voulaient déguiser leur peu de fonds au moyen de phrases sonores. On les laissait aller néanmoins par politesse, car il y en avait qu'on n'eût pu brusquement rappeler à la question sans les fâcher, mais on reprenait ensuite la délibération exactement comme s'ils n'avaient pas ouvert la bouche. Ils ne s'en apercevaient point généralement, et c'était tout ce qu'il fallait.
Je recevais pour mon compte de bonnes leçons dans ces occasions délicates et en faisais mon profit sans mot dire; car heureusement je n'avais pas voix au chapitre; mais le diable n'y perdait rien, et les résumés dont Salvini nous régalait le soir à huis clos étaient extrêmement gais, assaisonnés de sa pantomime italienne si vraie et si divertissante. Ils valaient la meilleure comédie.
Nos occupations de la journée ne nous empêchaient pas de prendre part à une foule de dîners, priés chez les autorités françaises, ni d'aller au spectacle, au café de Florian. Nous étions littéralement toujours sur pied et je m'arrangeais fort bien de cette activité sans relâche, parce que, passant continuellement d'un objet à l'autre, nous évitions la monotonie. Nous faisions aussi des rencontres intéressantes. Ainsi nous eûmes la chance de dîner chez le Commissaire général de police du royaume d'Italie avec M. et Mme de Chateaubriand. C'est là que je vis pour la première fois cet homme déjà célèbre. Il commençait — si je ne me trompe — le voyage auquel on a du l'Itinéraire de Paris à Jérusalem. Je regardais de tous mes yeux ce petit homme, destiné à devenir un personnage histo-
112 MEMOIRES D L' IICE-.AMIRAL BAHO\ GRIVEL
rique et à exercer plus tard ime influence si considérable sur la littérature de sou pays. Il n'y avait pas (jue des Français à Venise en fait d'étrangers; quoique les Anglais fussent momentanémenl rejetés de l'Italie, ainsi que les autres sujets des puissances aiec lesquelles nous étions en guerre, on trouvait encore des voyageurs fort aimables.
Alais tout prend fin dans ce monde; bientôt il fallut plier bagage et nous embarquer sur notre bateau pour commencer nos courses. Xous nous rendîmes d'abord à Triesle et successivement dans tous les ports de l'Istrie et de la Dalmalie, sans oublier la plus petite callanque. Il est bon de savoir, pour se faire une idée de notre travail, (jue cette côte est la mieux percée qu'il soit possible de voir, qu'elle est bordée d'une cbaîne d'iles et d'ilôts, la plupart très accores et en tel nombre dans les environs du Carner, que le groupe sur ce point est appelé par les pilotes de Rovigo hosco di mare, bois de la mer. Xous faisions, au furet à mesure que nous avancions, la description des lieux en ce qui a rapport à la navigation ; mais on sent que nous n'avions le temps d'en dresser aucun plan. Cette besogne incombait à une expédition particulière, dirigée par M. Beautemps-Beaupré, que nous rencontrâmes peu après Pola, et personne ne pouvait la mener plus sûrement à bien que cet habile hydrographe. C'est là que je fis sa connaissance et que nous nous liâmes d'une amitié sincère. J'étais à l'école comme de raison près de cet excellent maitre, et sou mérite reconnu mejfaisait accepter ce rôle avec plaisir. J'ai eu l'honneur de le recevoir comme préfet maritime de Brest, lorsqu'il termina sa dernière campagne par la description de la côte de France, et de lui faire devant mes nombreux convives une sorte d'ovation qui lui arracha des larmes. Je me féliciterai toujours d'avoir eu cette chance de rendre justice publiquement à un homme dont on n'a pas, selon moi, récompensé les travaux aussi noblement qu'ils auraient dû l'être. Des travaux plus récents, que l'emploi de sa méthode avait rendus comparative-